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22/06/2003 ref 22/06
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Artiste Peintre Liègoise
(Liège °1935)
biographie
Ce pari, Christiane Willemsen le réusit avec
des oeuvres sensibles, d'un réalisme pleinement
assumé mais qui laisse planer un mystère quand
le regard va au-delà de l'image, de la représentation.
Ce sont, en fait, de grands tableaux-séquences qui ont
un thème unique; l'attente de quelque chose qui devrait
se passer; les fenêtres, les portes sont ouvertes ou fermées,
les rideaux tirés laissent percevoir des horizons vagues,
des hommes attendent, s'inquiètent; ils méditent, attendent
d'être accueillis ou de partir ver Dieu sait où.
Ils semblent prisonniers d'un destin incertain.
Dans un petit jardin fermé, une chaise vide;
on pense à Sartre et son Huis-Clos infernal.
Voilà Christiane Willemsen: magistralement classique
dans le métier dans la haute lignée de Mambour et de Brasseur,
coloriste raffinée, sculpteur solide de la forme.
Sa singularité est dans ce qu'elle ajoute: en prise sur
le drame de la condition humaine et sur les paumés de la terre;
immigrés, accusés, désespérés sans larmes, solitaires
mais dignes devant un destin qui a l'air sans avenir.
C'est beau, c'est fort, c'est poignant: c'est à voir et à méditer.
Quand un grand métier est mis au service d'une grande générosité
qui constate sans geindre, l'art rejoint vraiment la vie.
Peintre, Christiane Willemsen est aussi une humaniste.
(J.Parisse)
.........
Christiane Willemsen
Née à Liège, le 5 janvier 1935.
1955: Académie de Liège, Grande Médaille du gouvernement pour le dessin.
1956: Académie de Liège, Grande Médaille en argent du gouvernement pour la
sculpture statuaire.
1957: Grand Prix de la Vilee de Liège pour la sculpture statuaire;
deuxième finaliste Prix Godecharle de Peinture.
1967: Licenciée en Art et Archéologie de l'Université de Liège.
1961-1995: Professeur de dessin à L'Académie Royale des Beaux-Arts de Liège
(atelier de dessin-niveau supérieur)
Bibliographie:
J.Parisse "Actuel XX" édition Mardaga 1975.
J.Parisse "L'Art et la parole" édition Mardaga 1978.
J.Parisse " De bec et de plume" édition Mardaga 1986.
Oeuvres acquises par:
La Ville de Liège.
La Province de Liège.
Le musée d'art Wallon de Liège.
L'Etat Belge.
Le Bonnefanten Museum de Maestricht.
La Collection de la Banque Nationale de Belgique.
La collection Peter Stuyvesant.
La collection Paul Dony.
De nombreuses collections particulières.
MODERN STYLE
L’expression " modern style " a été employée par les journalistes français de
l’époque 1900 pour qualifier l’architecture et la décoration " fin de siècle "
envers lesquelles ils étaient, pour la plupart, très mal disposés. Cette
appellation a été peu utilisée en dehors de la France, celle d’Art nouveau
ayant, dès le début, un usage plus général, surtout dans les pays
anglo-saxons, précisé par des étiquettes nationales : Jugendstil ,
Sezessionstil , Arte joven , Nieuwe Kunst , style Liberty .
Ce n’est pas Samuel Bing (1838-1905), spécialiste des arts d’Extrême-Orient,
qui est l’inventeur de cette locution : il s’en servit pour désigner son
magasin ouvert au 22, rue Chauchat, à Paris, à la fin de décembre 1895, mais
il l’avait empruntée aux fondateurs belges de la revue L’Art moderne (1881),
les avocats Oscar Maus et Edmond Picard.
Ces hommes s’intitulent, en effet, dès 1884, les " croyants de l’Art nouveau
", c’est-à-dire de celui qui renie, en tout domaine, le passéisme alors
ambiant. D’abord appliquée aux œuvres des peintres qui rejettent l’académisme,
l’expression se restreindra par la suite à l’architecture et aux objets,
lorsque les peintres " maudits " auront été rangés sous d’autres
dénominations.
Tombé dans le discrédit le plus complet vers 1905 – après une douzaine
d’années extrêmement fécondes –, l’Art nouveau n’a commencé à susciter
l’intérêt des historiens d’art qu’après la Seconde Guerre mondiale. Mais, dans
l’intervalle, d’irréparables dégâts avaient été commis : œuvres détruites ou
oubliées dans les caves des musées auxquels elles avaient été léguées,
correspondance et archives mises au pilon. C’est seulement depuis 1960 que les
premières expositions consacrées à l’Art nouveau ont été présentées aux
publics européen et américain et que les premières synthèses ont vu le jour
dans le sillage du Norvégien Tschudi Madsen. Deux thèses apparaissent : d’une
part, celle soutenue par les Allemands – dès avant la Seconde Guerre mondiale
– qui placent l’Art nouveau au principe de l’art moderne (la filiation entre
l’école fondée par Henry Van de Velde à Weimar et le Bauhaus est un fait
historique) ; de l’autre, celle de quelques historiens qui se sont attachés à
révéler l’idéal socialisant des artistes de 1900, leur volonté d’être au
service du peuple.
Reste que cette période est encore l’une des plus mal connues de l’histoire
occidentale. Victime du mythe de la " Belle Époque " et de l’idée reçue
qu’elle a été par excellence le règne du " mauvais goût " et de la stupidité,
le temple de la " nouille ", elle n’a pas encore été systématiquement
inventoriée dans tous ses aspects. Des chercheurs ont entrepris cet immense
travail ; il est loin d’être mené à terme.
1. Historique
L’art et l’utile
Il est impossible de comprendre le mouvement de l’Art nouveau si l’on ne se
réfère pas à ses " maîtres à penser ", les précurseurs qui ont commencé la
lutte contre l’académisme et lancé le thème de l’art pour tous dès le début de
la seconde moitié du XIXe siècle : Léon de Laborde, John Ruskin, Eugène
Emmanuel Viollet-le-Duc.
Le comte de Laborde, archéologue réputé, membre de l’Institut, directeur
général des Archives de France de 1857 à 1868, a été l’un des premiers
théoriciens de ce que l’on appelle actuellement l’éducation populaire. " Une
nation ne compte pas aujourd’hui dans la civilisation, écrit-il, quand au
milieu d’une ignorance générale s’élèvent quelques génies sublimes dans les
arts et les lettres. " Le peuple mérite l’éducation artistique : il faut
instituer la gratuité absolue de l’entrée dans les musées, convaincre les plus
grands artistes de travailler à l’embellissement du décor de la rue,
multiplier les reproductions photographiques de leurs œuvres. L’art et l’utile
n’ont plus aucune raison d’être séparés, car la destinée de l’homme peut
maintenant s’embellir par la machine. " L’avenir des arts, des sciences et de
l’industrie, écrit de Laborde, est dans leur association. "
Dans ce combat pour une nouvelle beauté qui s’engage donc en Europe dans les
années 1850, une grande voix va s’élever au cœur même de la société
victorienne, celle de Ruskin. Propagandiste de la beauté, certes, il le fut
toute son existence, mais jamais sans avoir dénoncé ce qui la rend impossible,
la misère. Pas d’art tant que subsisteront les slums . C’est le machinisme qui
les a créés, et Ruskin lancera contre lui de terribles anathèmes qui serviront
plus tard à alimenter, au sein de l’Art nouveau, certaines théories favorables
à l’artisanat. Mais il faut tenir compte, à côté de ces outrances, des idées
du maître concernant l’unité des arts : c’est dans l’utilité et dans l’usage
qu’ils ont tous leurs racines ; de ce fait, embellir l’intérieur domestique
est une tâche fondamentale. De même, Ruskin ne sera que trop entendu quand il
demandera aux architectes de s’inspirer des leçons de la nature et de la faire
passer dans leurs édifices. Bientôt, Victor Horta à Bruxelles, Hector Guimard
à Paris, Antonio Gaudí à Barcelone se proposeront de mettre en œuvre cette
conception.
L’École des beaux-arts de Paris, plus encore après la Révolution qu’avant,
était devenue, suivant l’expression d’Ingres qui fut longtemps son directeur,
" le vrai temple d’Apollon consacré aux arts seuls de la Grèce et de Rome ".
Viollet-le-Duc, nommé à la chaire d’histoire de l’art par Napoléon III, en fut
honteusement chassé par les élèves après un mémorable chahut. Son " gothique "
n’était pas supportable, mais les théories qu’il allait afficher un peu plus
tard dans ses Entretiens sur l’architecture , publiés de 1863 à 1872,
l’étaient moins encore. Ne dénonçait-il pas – après Léon de Laborde qui
l’avait constamment attaqué – l’enseignement de l’École des beaux-arts,
dédaigneux de la pratique des chantiers et obsédé par la manie du " monument "
? Puisque les architectes méprisaient le fer, ils seraient bientôt remplacés
par ceux qui en avaient la maîtrise, les ingénieurs. Faire de l’architecture,
au XIXe siècle, un art d’initiés, rien de plus absurde. C’en était fini des
canons et des conventions que les profanes ne peuvent ni connaître ni
comprendre. " Tout ce qui n’est pas fait pour le public, tout le public,
écrivait Viollet-le-Duc, est destiné à périr. "
Ces trois théoriciens eurent une influence déterminante dans la formation du
nouveau style moderne qu’ils avaient appelé de leurs vœux, bien qu’ils ne
l’aient pas défini très précisément. Sans toujours éviter la contradiction,
ils ont eu le mérite d’essayer de surmonter les antinomies entre l’art et
l’industrie, entre l’art et l’utilité, qui dominaient leur époque. Une chance
de naître était désormais offerte à l’art convenant aux pays démocratiques ;
il transformerait les rues, les habitations, les objets familiers. Peut-être
le souhait de Viollet-le-Duc pouvait-il se réaliser : " Les arts ne peuvent
trouver leur assiette, se développer et progresser que dans le milieu vivant
de la nation ; il faut, pour ainsi dire, qu’ils circulent avec son sang, ses
passions et qu’ils reproduisent ses aspirations. "
Se fondant sur ces théories, quatre grandes aspirations seront au principe de
la plupart des créations majeures de l’Art nouveau :
Rejet sans appel des traditions académiques qui dominent alors l’enseignement
de toutes les écoles d’art. Le modèle gréco-romain est mort, il ne représente
plus rien.
Retour à l’observation et à l’imitation de la nature, ce qui entraînera le
goût des lignes sinueuses et le succès des modèles gothique et japonais : ils
fourniront de nouveaux poncifs.
Volonté de transformer le cadre de la vie quotidienne en abolissant la
distinction entre les arts majeurs et les arts mineurs. L’Art nouveau veut
être celui du bonheur quotidien dans la rue et dans la maison.
Ambition de participer au mouvement social et de s’engager dans les luttes
menées alors par les travailleurs. " L’art pour tous ", " l’art pour le peuple
", " l’art social " sont des formules auxquelles tous les artistes de 1900 ont
adhéré.
La révolution décorative en Grande-Bretagne
Depuis le début du XVIIIe siècle où la Royal Academy avait érigé en dogme
l’imitation de l’antique, l’art anglais ne faisait que pasticher, d’abord la
Grèce et Rome, ensuite tous les styles de l’univers. La faveur est au gothique
vers le milieu du XIXe siècle ; de 1840 à 1852, Charles Barry et Augustus
Pugin élèvent les Houses of Parliament. Tout devient " à la cathédrale " et,
en fidèle de Walter Scott, Pugin dessine, sans désemparer, des hôtels et leur
mobilier complet.
De toute manière, la passion du Moyen Âge était loin d’avoir transformé le
cadre de vie des Anglais. William Morris (1834-1896), l’un des premiers à s’en
apercevoir et à dénoncer sa médiocrité, est disciple de Ruskin ; il consacra
sa vie à changer l’aspect du home . Il crée à Londres, en 1861, le premier
magasin d’ensembles mobiliers et d’accessoires de décoration qui ait jamais
existé. L’Europe et l’Amérique imiteront ce prototype, qui associe un atelier
et une maison de commerce. Papiers peints, tissus imprimés, céramique,
vitraux, meubles, toutes les productions originales de la firme W. Morris and
Co. connaissent très vite le succès. Refusant de séparer son activité
d’artiste de celle de militant, Morris multiplie les conférences pour prouver
à ses auditeurs que, par son organisation industrielle, le capitalisme
s’oppose au bonheur et à la beauté. Son successeur, Walter Crane (1845-1915),
autre défenseur de la fonction sociale de l’art, s’est surtout rendu célèbre
par ses ouvrages pour enfants et ses papiers peints.
L’influence de Morris et de ses idées concernant la décoration intérieure fut
immédiate sur plusieurs architectes, dont certains se lancèrent avec frénésie
dans le design . Ainsi Arthur Mackmurdo (1851-1942), disciple lui aussi de
Ruskin qu’il suivit en Italie ; il fonda la Century Guild (1882), destinée à
entreprendre tous travaux de décoration. Charles F. Annesley Voysey
(1857-1941) avait été influencé par Mackmurdo : il est à la fois l’un des plus
importants dessinateurs de mobilier en Angleterre à la fin du XIXe siècle et
un architecte révolutionnaire. Ses meubles scandalisèrent par leur absence d’"
application d’art " ; ses constructions étaient dans le même style : simples,
claires, dépourvues de toute profusion ornementale. Baillie Scott (1863-1945)
a été souvent rapproché de Voysey. Dans la nudité de ses bâtiments, les
néo-classiques ne voyaient plus trace de " véritable architecture ". Charles
Robert Ashbee (1863-1942), architecte et militant d’éducation populaire, fut
un admirateur fervent de W. Morris : à son exemple, il fonda une association
d’artisans qui se spécialisa dans le travail sur métal, l’argenterie, la
joaillerie, les émaux.
Dans le même temps, à Glasgow, le groupe des Quatre – Charles-Rennie
Mackintosh (1868-1928), Herbert Mac Nair, Margaret et Frances Macdonald,
anciens élèves de l’école d’art de leur ville natale, dont le directeur était
en relations avec W. Morris – créait les décors raffinés qui allaient étonner
le continent. Des salons de thé de miss Cranston aux nouveaux bâtiments de
l’école d’art, une prodigieuse synthèse de fantaisie et de rationalisme est
réalisée. Toutes les courbes alanguies de l’Art nouveau du continent, sa
palette tendre et claire, sont présentes dans les créations des Quatre. Mais
ces éléments sont enfermés dans un cadre de lignes horizontales et verticales
rigides auxquelles ils sont constamment restés fidèles. Constructifs et
décoratifs à la fois, les " linéaristes " écossais ont tenu une place à part
dans l’Art nouveau. Leur influence sur les Viennois, particulièrement sur
Josef Hoffmann, est indéniable. Ainsi, ils sont bien les annonciateurs de
l’architecture moderne.
À la fin du XIXe siècle, les réactions de défense contre les tendances
nouvelles atteindront en Angleterre une violence inégalée : Oscar Wilde en
fera les frais. Mais les fidèles de Morris ne sont pas plus capables de
reconnaître sa postérité, si nombreuse sur le continent. Walter Crane lui-même
entre en lice pour stigmatiser " cette étrange maladie décorative nommée Art
nouveau que certains écrivains ont réellement affirmé être le fruit de ce que
nous considérons au contraire comme son antithèse – l’école de W. Morris ".
Pourtant, comme les philosophes du XVIIIe siècle se proclamaient les fils de
Descartes, les artistes fin de siècle se réclameront de Morris, mais iront
plus loin que lui.
Esquisse géographique
États-Unis
Les écoles d’art des États-Unis, avant de revenir à l’académisme après
l’Exposition de Chicago (l893), avaient été touchées par la grâce du
floralisme et du japonisme dès les années soixante-dix. À l’Exposition
internationale de 1878, l’un des stands les plus remarqués fut celui d’une
maison de New York : son fondateur se nommait Louis Comfort Tiffany
(1848-1933). D’abord peintre, cet audacieux novateur a été le premier artiste
du continent américain à se vouer à la réforme des arts décoratifs. Son "
officine d’art " finira par grouper une armée d’artisans de tous les métiers :
verriers, ouvriers en métaux, brodeurs, tapissiers, doreurs, joailliers,
ébénistes. Il est présent à toutes les expositions européennes, où il triomphe
chaque fois. Sa grande passion est le verre, et il atteint des réussites qui
supportent la comparaison avec les œuvres d’Émile Gallé. De 1893 à 1900, il se
consacre essentiellement au verre soufflé, qu’il revêt d’un éclat métallique
incomparable. Tiffany a véritablement introduit le verre dans tous les usages
décoratifs : l’éclairage électrique, en particulier, lui doit ses premières
parures.
Un problème a été posé, dans les années 1970, par quelques spécialistes de
l’Art nouveau : peut-on y inclure l’œuvre de Louis Sullivan (1856-1924), le
maître de l’école de Chicago ? Dans beaucoup de ses constructions, en effet,
on trouve de folles volutes, des spirales, des entrelacs. Il n’était guère
possible à Sullivan d’échapper au goût du temps ; or, dans les dernières
décennies du XIXe siècle, les thèmes naturistes sont très envahissants :
Sullivan ne pouvait pas les éviter. Lui aussi est ruskinien, mais
partiellement ; il emploie toujours l’ornement en surface, il ne le laissera
pas envelopper ses bâtiments dans leur ensemble, il le cantonne en certains
endroits. Sullivan n’appartient pas à l’Art nouveau : il l’avait dépassé avant
même son apparition.
Belgique
Au temps du symbolisme, l’influence intellectuelle de Bruxelles rivalise avec
celle de Paris. Une génération exceptionnelle d’écrivains belges – entre
autres Max Elskamp, Camille Lemonnier, Maurice Maeterlinck, Émile Verhaeren –
atteint d’un seul coup à la renommée internationale. Fondée en 1881, la revue
L’Art moderne se place dans la droite ligne de W. Morris. La même année, une
nouvelle boutique d’art présente aux Bruxellois les dernières productions de
l’art décoratif anglais. Ici aussi, l’art doit être au service de la
révolution : le rédacteur en chef du Peuple , organe central du Parti ouvrier
belge, est l’un des membres fondateurs de la Libre Esthétique, association
dont le but est la défense de l’art neuf dans toutes ses expressions. Chacune
de ses expositions aura une importance européenne jusqu’en 1914.
En Belgique, les novateurs furent d’abord deux architectes. Paul Hankar
(1859-1901) est mort trop tôt pour qu’on puisse considérer qu’il se soit
pleinement exprimé. Ses essais manquaient encore de cohérence, partagés entre
des influences diverses, l’Orient et l’Angleterre en particulier. C’est un
autre de ses confrères, Victor Horta (1861-1947), qui est considéré comme le
père de l’Art nouveau belge. Grand lecteur de Viollet-le-Duc, ce brillant
sujet – qui finira d’ailleurs sa vie comblé de toutes les distinctions
sociales – affirme très tôt que " l’architecture ne se recopie pas plus que la
peinture ". Il n’admet qu’une source d’imitation, la nature. Qualifié de
forgeron par ses adversaires, il connaît toutes les possibilités du fer et
l’emploie sans fard. À la suite de Morris et de ses amis, Horta ne peut
concevoir pour les tapissiers qu’un rôle d’exécution. Il est toujours
responsable de la décoration intérieure et de l’ameublement de ses édifices.
Libre penseur, architecte de la Maison du peuple où il donne des cours, Horta
était considéré comme un " rouge " par la bonne société belge. L’art social,
l’art pour le peuple sont des formules auxquelles il a souscrit. Comme pour
les autres grands créateurs de l’Art nouveau, le " stade végétal " n’a
représenté chez Horta qu’une étape de purification. Dès 1906, sa ligne en coup
de fouet s’adoucit : après un voyage aux États-Unis, il n’utilise plus que le
béton dépouillé.
Avec Henry Van de Velde (1863-1957), venu de la peinture néo-impressionniste,
l’Art nouveau a connu l’un des plus féconds créateurs d’art appliqué du début
du XXe siècle et un propagandiste dont l’action a été européenne. Écartelé
entre l’artisanat et le machinisme, il a de la peine à accepter que l’artiste
doive s’insérer dans le circuit industriel. Socialiste déclaré, gardant
constamment le contact avec les leaders ouvriers de son époque, Van de Velde a
eu toute sa vie conscience de l’antagonisme entre ses convictions et sa
soumission aux forces de l’argent. Cette contradiction est celle de tous les
praticiens de l’Art nouveau. Comme designer et comme architecte œuvrant hors
du circuit académique, comme pédagogue préparant les voies au Bauhaus – il
recommande Gropius au grand-duc de Saxe comme devant lui succéder à la tête de
l’école d’art de Weimar –, Van de Velde est l’un des prophètes du nouveau
cadre de vie.
En 1895, au salon de la Libre Esthétique, un ensemble mobilier fut jugé
remarquable à l’unanimité ; cette " chambre d’artisan " était l’œuvre de
Gustave Serrurier-Bovy (1858-1910), ébéniste liégeois. En la personne de ce
fils d’entrepreneur, " l’art pour le peuple " avait trouvé son troisième
homme. Laïque convaincu, il avait le premier incarné un idéal esthétique et
social dans des meubles d’usage quotidien. Venu de l’architecture, Serrurier
est très au courant des productions anglaises, dont il assure la diffusion ;
il aura un magasin à Paris et travaillera beaucoup en France. D’abord
floraliste et passionné de " lignes accessoires ", il évolue lui aussi vers
une rigueur fonctionnelle qui fut parfois qualifiée de " froideur ".
Hollande
Vers les années 1880, la Hollande est touchée par le renouveau. Des
associations d’artistes se fondent pour lutter contre l’académisme. En même
temps que leurs confrères belges, les jeunes décorateurs subissent l’influence
anglaise, à laquelle s’ajoute ici celle de Java. Le Nieuwe Kunst a peu marqué
l’architecture : Hendrik Petrus Berlage (1856-1934) est trop néo-médiéval pour
servir d’exemple. Le mouvement s’est surtout manifesté dans le graphisme et
les arts mineurs, où il a suscité des œuvres de qualité. Si on peut trouver
lourds les meubles de Gerrit Willem Dijsselhof (1866-1924), de Lion Cachet
(1864-1919) ou de Thorn Prikker (1868-1932), les porcelaines de J. Kok
(1861-1919) défient toutes les possibilités du matériau et sont des
chefs-d’œuvre inégalés. Eisenloeffel (1876-1957) est un spécialiste du travail
des métaux : son argenterie, par la pureté de ses formes, est déjà pleinement
fonctionnelle. Tous les artistes du Nieuwe Kunst, quelle que soit leur
spécialité, sont de remarquables graphistes qui se multiplient en
illustrations de livres, calendriers, affiches, etc. Peu à peu, l’Art nouveau
hollandais, très à l’aise dans les deux dimensions, a suivi l’évolution
générale et dépassé le stade floral : il est devenu géométrique.
France
Ce n’est pas à Paris, aux mains des néo-classiques depuis le début du XIXe
siècle, que s’est constitué le premier centre français de l’Art nouveau, mais
en province, à Nancy. Le fondateur en fut Émile Gallé (1846-1904), maître
verrier, céramiste, ébéniste, poète symboliste, missionnaire délégué par la
nature dans les cités modernes. Dès l’Exposition de 1889, son envoi fait
sensation. Il tire du verre des effets inouïs, crée des " meubles parlants "
dont tous les esthètes symbolistes louent les " correspondances ". À partir de
1901, l’école de Nancy est officiellement constituée sous la direction de
Gallé ; à sa mort, il sera remplacé par son ami Victor Prouvé (1858-1943),
dont le symbolisme est la note fondamentale. Architecte d’abord, celui-ci a
cependant pratiqué tous les arts, de la peinture à la reliure et de la
sculpture monumentale à la joaillerie. Dans le " genre Gallé ", les deux
frères Auguste (1853-1909) et Antonin (1864-1930) Daum atteignirent une
renommée quasi internationale. Ces industriels surent s’entourer de
collaborateurs artistiques de talent qui donnèrent aux productions de leur
fabrique un accent naturiste moins exalté que celui du maître. L’ébéniste
nancéien Louis Majorelle (1859-1926) se convertit lui aussi au culte de Flore.
Il interroge la nature comme le faisait Gallé : " Mon jardin est ma
bibliothèque ", disait-il. C’est un éminent spécialiste en marqueterie, dont
aucun raffinement ne lui est étranger ; sur la plupart des meubles sortant de
ses ateliers s’étalent paysages, tableaux de fleurs, scènes de la vie animale.
Nancy comptait une trentaine d’architectes à la fin du siècle : huit seulement
se réclament de l’Art nouveau. Le plus caractéristique est un autodidacte,
d’abord spécialisé dans le mobilier d’église, Eugène Vallin (1856-1922).
Disciple de Viollet-le-Duc et de Gallé, il est l’un des premiers à comprendre
et à utiliser toutes les ressources du ciment armé. En 1906, il conçoit la
première maison de Nancy en béton. Peu à peu, Vallin se libéra du " scrupule
botanique " – qu’il tenait de Gallé – pour aboutir à la forme pure. Sauvé du "
venin archéologique ", lui aussi annonçait les temps nouveaux.
À la fin du XIXe siècle, les rues parisiennes offrent le spectacle d’un
fantastique musée de l’impuissance. Formés par Julien Guadet, maître absolu de
l’École des beaux-arts pendant plusieurs décennies, les architectes ne peuvent
produire que des pastiches. Soudain, un ancien bon élève se révolta. À propos
d’Hector Guimard (1867-1942), on parla tout de suite de " Ravachol de
l’architecture ". Refusant le pèlerinage en Grèce et à Rome, il s’est
précipité chez Horta pour arracher au maître quelques-uns de ses secrets. De
retour à Paris, il édifie une maison de rapport, le Castel Béranger,
construction " mallarméenne " qui fait scandale. Son dédain systématique de la
ligne droite est inquiétant, tout autant que son " décor à sensations ". Avec
le " métro d’art ", Guimard récidive, mais il n’a pu mener jusqu’au bout son
entreprise. Bien qu’il soit l’un des derniers artistes de l’Art nouveau à
renoncer au déchaînement des courbes, on le retrouve en 1931, aux côtés
d’Auguste Perret et d’Henri Sauvage, dans le comité de patronage de la revue
L’Architecture d’aujourd’hui .
Dans sa boutique de la rue Chauchat, l’avisé Bing ne se contentait pas de
présenter au public le meilleur de la production étrangère. Très vite, il
groupe autour de lui une équipe d’ensembliers qui rivalisent avec les
Nancéiens. Avec Georges de Feure (1868-1928), Eugène Gaillard (1862-1933) et
Eugène Colonna, Bing présenta à l’Exposition de 1900 un pavillon de six pièces
entièrement meublé et décoré dans un style tout en courbes qui ne devait rien
à l’imitation du passé.
Ses belles visiteuses, parfois, portent d’étranges bijoux. Ils sortent des
ateliers de René Lalique (1860-1945), l’orfèvre-poète le plus renommé de la
Belle Époque, le favori de Sarah Bernhardt. Admiré par Gallé, Lalique a
complètement renouvelé la joaillerie de son temps : toute la nature, les
fleurs et les insectes, sont convoqués par le maître pour figurer dans ses
créations, indifférentes aux hiérarchies consacrées des pierres précieuses. La
renaissance du bijou français à la fin du XIXe siècle doit tout son élan à
Lalique. Non seulement son collaborateur Eugène Feuillâtre, mais aussi les
frères Falize, Georges Fouquet, Henri Vever, combien d’autres, s’inspirèrent
de ses recherches et de ses audaces.
Préoccupation sociale d’importance, l’aménagement du décor de la rue était
l’un des buts que se proposaient les hommes de l’Art nouveau. Aussi bien
prêtèrent-ils une attention particulière à l’affiche, pièce maîtresse du
paysage urbain. L’inspiration botticellienne et préraphaélite, chère à Eugène
Grasset et à Paul Berthon, étala sur les murs et les palissades de sveltes
créatures échevelées errant dans des paysages feuillus, une fleur à la main.
Mais le plus célèbre affichiste de 1900 – dans l’esprit de l’Art nouveau qui
ne toucha pas Toulouse-Lautrec – reste Alphonse Mucha (1860-1939). Ses
affiches pour Sarah Bernhardt le consacrèrent, mais il fut aussi un pédagogue
et un décorateur de talent, très représentatif des tendances contradictoires
de l’Art nouveau par son impossibilité à choisir entre l’excès floral et les
lignes abstraites.
Allemagne
Le plus important centre artistique de l’Allemagne au XIXe siècle est Munich.
La dynastie des Wittelsbach, qui régnait sur la Bavière, avait toujours
favorisé les arts – un Louis II y sacrifia tout – et le climat culturel de
leur capitale était très stimulant. La voie est ouverte à toutes les audaces ;
Simplicissimus et Jugend paraissent simultanément à Munich en 1896 : ce sont
les deux journaux les plus âprement satiriques que l’Allemagne ait jamais
imprimés. Jugend surtout, pacifiste et anticlérical, combat aussi pour un
nouvel art. Ses couvertures en couleurs, ainsi que ses illustrations, confiées
à la même équipe d’artistes donnant dans le goût floral, lui confèrent
abusivement, dans l’esprit du public, le rôle d’initiateur du nouveau style.
L’expression Jugendstil apparaît : elle est restée attachée à toutes les
manifestations de l’art " fin de siècle " en Allemagne (historiquement, il
conviendrait de tenir compte d’abord du groupe Pan, fondé en 1894, suivi des
initiatives du Cercle de Hambourg).
La septième Exposition internationale d’art a lieu à Munich en juin 1897. Les
jeunes artistes qu’appuient certains hauts fonctionnaires de la cour ont
obtenu, pour la première fois, l’ouverture d’une section réservée aux arts
décoratifs : on est surpris de découvrir, au milieu de pastiches éhontés, des
œuvres de Gallé. Trois membres des " Ateliers réunis pour l’art et l’artisanat
", qui grouperont la plupart des artistes munichois se réclamant du Jugendstil,
sont présents. Hermann Obrist (1863-1927), l’un des futurs pionniers de l’art
abstrait, ancien étudiant en sciences naturelles dont les connaissances sont
très étendues, s’est spécialisé dans la broderie : ses panneaux sont les
meilleures manifestations du " floralisme " allemand. Otto Eckmann
(1865-1902), ancien élève de l’École des arts décoratifs de Hambourg, sa ville
natale, a complètement renouvelé la typographie allemande qu’il dotera de
plusieurs alphabets, du plus floral au plus abstrait. Avec August Endell
(1871-1925), philosophe de formation, surgit un représentant du linéarisme
pur, qui tenta de rivaliser avec la nature en cherchant, dans l’analyse de ses
formes, le secret des impressions qu’elle produit.
Cette même année 1897, une véritable révolution a lieu dans la principauté de
Hesse-Darmstadt. Le grand-duc régnant, Ernst-Ludwig, acquis aux nouvelles
idées artistiques, décide de transformer totalement deux pièces de son palais
sous la direction de deux architectes anglais, Baillie Scott et Charles Robert
Ashbee. Soutenu par l’éditeur Alexandre Koch, fondateur d’une revue d’art qui
publie uniquement les textes des tenants de l’Art nouveau, Ernst-Ludwig rêve
d’installer une colonie d’architectes, de peintres, de sculpteurs, de
décorateurs dans sa capitale de 137 000 habitants. Il offre un terrain et une
pension, promet des clients. Darmstadt accueille de fait plusieurs artistes,
parmi lesquels Josef-Maria Olbrich, jeune architecte autrichien déjà célèbre,
et surtout Peter Behrens (1868-1940). Ce Hambourgeois, qui avait œuvré dans
toutes les branches de la décoration, travaillait à Munich depuis 1890. Il
construit à Darmstadt une maison, vrai hymne à la ligne droite. Behrens va
bientôt devenir le fondateur de l’école rationaliste allemande. Nombre de ses
confrères qui jouèrent un rôle international dans la suite, Gropius et Mies
van der Rohe entre autres, travaillèrent dans son agence. En 1910, Le
Corbusier fit chez lui un stage de cinq mois.
Ainsi, dès les premières années du XXe siècle, le floralisme était mort en
Allemagne. L’expérience de Darmstadt avait prouvé qu’en se livrant à diverses
expériences en toute liberté les artistes aboutissaient à un nouvel idéal
caractérisé par la rigueur de la forme. C’est en Autriche que cette seconde,
et décisive étape de purification, fut accomplie.
Autriche
Autour de 1900, la vie artistique viennoise était pratiquement éteinte. Les
beaux-arts n’intéressaient pas l’empereur FrançoisJoseph. La ville était
livrée à l’académisme le plus grotesque : le palais du Reichsrat avait été
traité comme une succession de temples néo-grecs ; l’hôtel de ville était
néo-gothique ; l’université, dans le style Renaissance.
Vienne commençait cependant à s’ouvrir au nouvel esprit du temps. Dix-neuf
artistes se réunissent, le 3 avril 1897, et fondent la Sécession :
l’inspirateur de ce groupe d’avant-garde, qui va s’exprimer en dehors des
salons officiels, est le peintre Gustav Klimt (1862-1918). Désormais, tout ce
qui est nouveau se veut " sécessionniste ". Cette épithète désignera la
version de l’Art nouveau, la plus tardive, mais aussi la plus féconde : la
version autrichienne.
En architecture, l’initiateur en est Otto Wagner (1841-1918). Pasticheur
repenti, il déclare à ses étudiants que " seul ce qui est pratique peut être
beau " et aussi qu’il faut " être simple et laisser voir franchement la
construction et les matériaux ". Après quelques incursions dans le floralisme,
sa Caisse d’épargne de Vienne (1904-1906) apparaît comme un classique du
dépouillement. Josef-Maria Olbrich (1867-1908), son élève, se sent souvent
écartelé entre les motifs de flamme et la géométrie. Tandis qu’avec Josef
Hoffmann (1870-1956), autre élève de Wagner et membre de la Sécession, l’âge
de l’ornement est prêt de se clore. Il figure parmi les membres fondateurs des
ateliers viennois (Wiener Werkstätte ), qui ont pour but avoué de " mettre en
contact intime le public avec les créateurs et les artisans en fabriquant des
objets d’usage simples et bons, prenant pour premier principe l’utilité ". Dès
1904, les constructions de Hoffmann sont dénoncées comme cubiques et froides.
Bientôt, l’architecte donna toute sa mesure : de 1905 à 1911, il bâtit à
Bruxelles la résidence du financier belge Adolphe Stoclet. Implanté dans un
quartier bourgeois, cet édifice ne provoqua pas moins de scandale que les
demeures de Horta dont il dérivait directement. L’Art nouveau, né à Bruxelles,
revenait y mourir. Débarrassée de l’ornement, magnifiquement servie par
l’emploi exclusif de matériaux précieux, la forme pure s’imposait.
Le coup de grâce à l’ornement fut donné par un Autrichien venu de province et
né la même année que Hoffmann, Adolphe Loos (1870-1933). Il séjourna trois ans
aux États-Unis, puis s’installa à Vienne. Attaquant aussitôt ses confrères
pour " délits " d’ornementation, il mit en pratique ses principes : toits
plats, murs lisses, fenêtres sans encadrement, configuration nette des locaux.
Loos, habitant le cœur d’un empire où régnaient le pastiche et le folklore,
esquissa dans une illumination prophétique le panorama de la cité future : "
Nous avons vaincu l’ornement : nous avons appris à nous en passer. Voici venir
un siècle neuf où va se réaliser la plus belle des promesses. Bientôt les rues
des villes resplendiront comme de grands murs tout blancs. La cité du XXe
siècle sera éblouissante et nue, comme Sion, la ville sainte, la capitale du
Ciel. "
Espagne
Dans les années quatre-vingt-quinze, à Barcelone, les courants intellectuels
qui agitaient alors l’Europe devaient obligatoirement rencontrer les
aspirations de l’intelligentsia catalane, depuis toujours ouverte aux
influences du reste du continent. Mais les artistes épris de nouveauté
n’avaient d’audience que dans des milieux très restreints : les néo-classiques
tenaient le haut du pavé, allant jusqu’à présenter l’art du pastiche comme la
mission des bâtisseurs de ce temps. Or, apparut un jour un certain Antonio
Gaudí y Cornet (1852-1926).
Fils d’artisan forgeron, Gaudí, après des études à l’école d’architecture de
Barcelone, eut la chance de faire la connaissance d’un mécène qui le soutint
toute sa vie : sans l’appui du puissant Eusebio Güell, Gaudí n’aurait pu, la
plupart du temps, aller jusqu’au bout de son exigeante inspiration. Le
chef-d’œuvre de l’architecte, l’église de la Sagrada Familia, resta d’ailleurs
inachevé, faute de fonds. Gothique d’inspiration, ce monument résume la
ferveur religieuse de Gaudí et ses prodigieuses audaces techniques dont on
commence seulement à entrevoir toute la portée. Il est difficile d’aller plus
loin que lui, tant dans la manipulation des matériaux que dans celle des
formes, déjà attestée dans ses constructions civiles. Voici l’architecture
naturiste que demandait Ruskin : son chef-d’œuvre est le parc Güell, où la
volonté de l’architecte a été que son travail fasse corps avec la végétation.
Le Corbusier, dans une préface à un album des œuvres de Gaudí, a raconté
comment il avait découvert ce génie catalan – qui ne suscita guère de
vocations, à l’exception de F. Berenguer. En 1928, appelé à Madrid pour faire
une conférence, il s’était arrêté à Barcelone : " Y a-t-il antagonisme entre
le constructeur des caisses à savon et 1900 ? " demande Le Corbusier ; la
réponse est non. Mais Salvador Dalí a peut-être aussi raison de voir dans
l’architecture de Gaudí le besoin de refuge dans un monde idéal, rêve de
l’enfance.
Italie
La version italienne de l’Art nouveau est connue sous le nom de style Liberty,
du nom du célèbre marchand anglais A. L. Liberty qui avait créé à Londres, en
1875, un magasin de décoration dont les productions furent exportées sur le
continent. La première Exposition internationale d’art décoratif moderne eut
lieu à Turin en 1902. Tous les maîtres de l’Art nouveau européen y exposèrent,
leur exemple stimula les architectes de la péninsule. À Turin même, l’ingénieur-architecte
Pietro Fenoglio, sans toucher à la structure traditionnelle de l’immeuble
bourgeois du XIXe siècle, y introduisit – en particulier dans son hôtel du
corso Francia – toute la stylistique ornementale déjà très vulgarisée en
Europe. Son confrère Antonio Vandone fait de même, avec toutefois des audaces
dans le traitement du fer forgé. Le plus célèbre architecte du style Liberty
est Giuseppe Sommaruga, élève de Wagner, mais il ne s’est jamais évadé du
néo-classicisme, comme dans le palais Castiglioni à Milan. On peut encore
citer Gino Coppede et Raymond d’Aronco comme les plus connus parmi les
constructeurs de cette période. En tout état de cause, le bilan du Floreale
est maigre en Italie : trop superficiel et trop éclectique, sans volonté
révolutionnaire.
2. Problématique
Le modern style apparaît comme un phénomène de portée européenne sinon, plus
largement, occidentale (puisqu’il toucha les États-Unis), symbiose des
contradictions culturelles qui marquent et singularisent la dernière décennie
du XIXe siècle et le début du XXe. Phénomène idéologique et langage
privilégié, il peut être appréhendé comme " formation discursive ", structure
sémiologique, discours ou rhétorique de tradition baroque.
Composantes du mouvement
Le modern style, c’est tout ensemble le renoncement aux références
encyclopédiques, aux modèles combinés de l’historicisme et l’aspiration à
élaborer un langage international ; c’est la volonté de réduire la distance
entre les arts réputés majeurs (architecture, sculpture, peinture) et les arts
" appliqués " à la vie quotidienne réputés décoratifs (mobilier, bijou, livre,
affiche, mode), afin de susciter une " réunion de tous les arts " (Gesamtkunstwerk
) ; c’est la valorisation de l’objet et l’exhibition de l’invention à partir
de données naturalistes, anthropomorphiques ou choisies dans la flore et la
faune ; c’est l’ambition de créer un environnement marquant, remarquable,
pimenté de signes érotiques. Le modern style, c’est le lieu des lourdeurs
emphatiques et des courbes flexueuses, des formes voluptueuses et des lignes
grêles, serpentines, agiles, ondulantes, des méandres, volutes, torsions,
distorsions et divagations de la matière, des entrelacs, spirales, arabesques
et des surfaces incisées, gonflées, fouettées, lacérées, tordues, amincies,
des profils aigus et des couleurs tendres, irisées, des tons pastel (bleus
pâles, gris, verts pâles, roses, mauves, beiges) et des parfums sucrés
(violette, lilas), de la lettre boursouflée et de l’alphabet chantourné. C’est
aussi le lieu qui privilégie les ordonnances asymétriques et la symbolique
ornementale sur le mode de rythmes musicaux. Lieu enfin de performances
plastiques et de métamorphoses, le modern style repose sur l’idée d’informer (informare
) des structures organiques fondées sur les goûts morbides, les penchants
pervers, la cachexie morale d’une société bourgeoise qui, sous la pression
d’une évolution économique trop rapide, avait perdu l’équilibre de ses
conduites. C’est un flux houleux de pulsions irrationnelles que ses images
floconneuses d’enroulement et de déroulement impriment au bibelot, au meuble,
au bijou, au tissu, à l’affiche, au livre, au panneau ornemental, à la
modénature architecturale. Bachelard aurait pu y découvrir, à partir de sa
phénoménologie du contre, face au cogito cartésien et face au géométrisme
mécanicien, la protestation d’un " cogito pétrisseur ", un appel aux forces de
la nature : pétrie, malaxée, modelée, la pâte demande au feu solidifiant de
convertir la fleur en vase, le paon en tête de lit, le cygne en pendentif, la
femme en vide-poche, le cendrier en berlingot, la broche en pâquerette, la
chauve-souris en jardinière, la pendule en coq chantant. Moulée, elle s’offre
au ciseau du sculpteur, à la cisaille du ferronnier, à la gouge de
l’ornemaniste, au four du bronzier, pour métamorphoser la bouche de métro en
jardin des plantes, le bénitier en coquillage, le bec de gaz en feuille
d’acanthe, le réverbère en caryatide, le guéridon en libellule, le piano en
monstre chinois et le phonographe en volubilis.
Une dimension de la gratuité
La parodie vient éclairer une idée-force de l’époque. Le dessein des artistes
de l’Art nouveau a tendu incontestablement, entre les années 1890 et 1900,
vers la constitution d’un syntagme du superflu, vers la formulation d’un
langage de l’inutile. Aux fonctionnalités fondamentales, ajouter ou surajouter
une dimension esthétique complémentaire, c’est peut-être, comme le disait
Fénelon," tourner en ornement les choses nécessaires " ; c’est, surtout,
tendre à introduire dans l’œuvre une dose plus ou moins forte de gratuité,
c’est répondre au goût d’une époque saturée de biens, c’est contribuer à
constituer un environnement kitsch , non pas imposé par l’autorité d’un
créateur, mais appelé par la sensibilité du consommateur. Entendu comme "
dimension de la gratuité ", le kitsch tend à anesthésier la fonction (toujours
raisonnable) au profit d’un besoin plus ou moins luxueux d’images, de
satisfactions visuelles, de rêves, de symboles. Le kitsch, c’est le monde des
formes aberrantes, du discours erratique des objets insensés, superflus,
obsédants, celui-là même qui, déjà, se déploya au XVIe siècle, profitant des
fortunes accumulées par les banquiers et les riches armateurs de l’époque
maniériste, " où le luxe, comme le dit A. Chastel, se distingue mal de
l’attrait pour toutes les formes merveilleuses ". Il débouche à la limite sur
le gadget, facteur d’un système motivé par les besoins d’une compensation
ludique implicite ou explicite, sinon par une attitude active ou
contemplative. Et si le pop’art, la nouvelle figuration, le nouveau réalisme,
le délire hippy et la vague d’érotisme des années 1960-1970 peuvent être
considérés, d’un point de vue sociologique, comme retour aux sources vives de
la nature avant l’emprise présumée de la cybernétique impliquée dans l’ère
postindustrielle, le kitsch attaché au modern style enfermait, lui, une claire
protestation de la sensibilité et un ultime sursaut du génie artisanal menacé
par la montée de l’industrialisation.
L’architecture-objet
Bijoux (Jensen, Lalique, etc.), vases ornés de Gallé, verre irisé de Tiffany,
vignettes, reliures, images (Grasset, Toorop), affiches (Toulouse-Lautrec,
Chéret, Steinlen, Cappiello, Mucha), frontispices, compositions (Gauguin,
Klimt), illustrations (Beardsley, Bonnard, Maurice Denis), porcelaines (Taxile
Doat et Bracquemond), grès, céramiques, tentures, gravures (Burne-Jones,
Valotton, Corinth), meubles (Mackintosh, Serrurier-Bovy), verres polychromes
doublés et gravés (Rousseau, Léveillé), papiers peints (Morris), cristaux du
Val Saint-Lambert et de Daum, fer forgé de Hoosemans, verre soufflé de
Koepping, gravures (Bradley, Munch, Gauguin), pâtes de verre, argenterie,
vases, cuivres, etc., tout ce micro-environnement manipulable a fourni à
l’architecte de l’époque et les facteurs d’ordre stylistique, formel,
sémiologique, et les axes sémantiques lui permettant de traiter le fait
architectural lui-même comme un objet auquel il allait vouer des soins
attentifs, privilégiés, insolites, pour répondre à des impératifs sociaux de
prestige. Parmi une rare constellation de formes hétérogènes, parmi un
exceptionnel ensemble de continuités dispersées, surgit une architecture
conçue comme spectacle plastique, comme prolongement de l’objet d’usage
quotidien, imaginée comme indépendante du discours urbain, comme sème
autonome. L’époque 1900 a vu se cristalliser la notion d’architecture-objet ,
à savoir l’immeuble, privé ou public, conçu, implanté et élevé comme une œuvre
strictement individualisée, sans résonance intentionnelle sur le voisinage
immédiat et dans l’ignorance presque absolue des problèmes soulevés par le
fonctionnement de la ville comprise comme organisme. Autrement dit, l’architecture-objet
telle que l’ont élaborée les architectes du modern style tend à traiter un
projet quelconque comme étranger à toute structure urbaine : maître d’œuvre et
architecte (ce dernier fût-il entrepreneur) disposent dès lors d’un pouvoir
combiné et quasi souverain. En tant que moyen de communication
inter-individuel, moyen d’échanges humains (voir la cité médiévale),
l’architecture a échappé à la pensée de Le Corbusier, relais entre 1900 et
aujourd’hui, relais génial, historiquement nécessaire et dangereusement
praticable ; surtout dangereux en ce sens que ses hypothèses urbanistiques
sont précisément fondées sur l’articulation et la ségrégation d’objets isolés,
notions qu’il faudrait combattre à tous les niveaux au profit des notions de
mécanisme urbain et d’environnement. Au passif du modern style s’inscrirait
donc la déviation de l’architecture – sanctionnée par le Bauhaus –
contradictoirement héroïsée comme productrice d’objets au sein d’une
civilisation urbaine théoriquement fondée sur des fonctionnements généraux,
des liaisons organiques, des notions collectives. Le modern style s’est en
cela curieusement écarté des modèles fournis par le XVIIIe siècle,
c’est-à-dire les grands ensembles urbains (Nancy, Londres, Paris, etc.), où
l’habitation individuelle s’intègre harmonieusement à des partis collectifs et
instaure un code qui sera utilisé par l’Europe entière. Cependant, après les
désagrégations du XIXe siècle, on peut considérer le modern style comme
s’attachant, contradictoirement, à transposer aux hôtels de la nouvelle
bourgeoisie marchande et industrielle la forme globalisante d’équipement et de
décoration appliquée aux édifices publics et aux grands hôtels privés du
XVIIIe siècle, bref la structure d’ambiance.
Structures d’ambiance
Contrairement à l’opinion courante, l’époque 1900 n’est pas à l’origine du
concept d’ensemble mobilier : elle a adopté, répandu, généralisé une formule
d’équipement inaugurée en France par Germain Boffrand : à savoir un
environnement privé cohérent, pensé comme système culturel de signes. Horta,
Guimard, Gaudí, Van de Velde, Mackintosh, Hoffmann, Saarinen sont les plus
brillants créateurs de structures d’ambiance où les matières étonnantes, les
couleurs tendres, les lignes courbes, la lumière tamisée, les volumes souples,
les espaces transparents, les plans rénovés, les ossatures apparentes, les
meubles complexes, les objets délirants entrent en relation pour soutenir une
esthétique curvilinéaire, accuser le symbolisme de la ligne flexueuse et
rassembler toutes les velléités pittoresques et scripturales de l’Art nouveau.
Ainsi, après qu’il eut imposé ses dimensions à l’architecture, l’objet s’est
incorporé au domaine architectural. C’est bien ici, en tout cas – dans ces
ensembles où meubles et décors sont conçus, sinon imposés par l’architecte –,
que, devenue par excellence l’instrument d’unification du style, la ligne
ondoyante convie irrésistiblement la durée du regard. Gonflée ou amincie,
flexible comme une liane, elle court aux rampes d’escalier, s’insinue à
travers le plomb des vitraux, étend les branches des lustres, soutient la
pierre en larmes des corniches, frontons et embrasures. D’une certaine
manière, on arriverait même à y découvrir le signe du " serpentement "
individuel dont parle Bergson, serpentement qui donnerait " la clef de tout "
: Van de Velde s’appuyait précisément sur la théorie néo-romantique de l’Einfühlung
– projection des états affectifs dans les objets qu’on ferait ainsi participer
inconsciemment d’un dynamisme humain – pour affirmer que la ligne " représente
en premier lieu le mouvement provoqué par la vie intérieure ". La ligne
révélerait alors l’intervention du moi tout en se fondant sur la sensation
induite par elle (les bras incurvés d’un fauteuil exprimeraient la tendance à
s’appuyer, la courbe ample d’un bureau porterait à la méditation et au
travail, la diagonale d’un piétement entrerait " en sympathie psychologique
avec le mouvement de se lever "). Ce processus ferait s’imbriquer intimement
des facteurs contradictoires, rationnels et irrationnels, et donnerait
naissance à une singulière morphologie : fluences plastiques et fonctions
centrales commanderaient sous une même étreinte l’avenir d’une forme ; les
premières seraient le complément contradictoire des secondes. Cette
morphologie relèverait-elle du dualisme antagoniste dont Stéphane Lupasco
fera, vers les années 1935, le socle d’une nouvelle manière de penser ? Plus
simplement, elle pourrait tout entière se réclamer d’un précepte de Léonard de
Vinci qui recommandait, dans une des leçons réunies dans le Traité de la
peinture , de chercher, " dans chaque objet, la manière particulière dont se
dirige à travers toute son étendue [...] une certaine ligne flexueuse qui est
comme son axe générateur ".
Le langage de l’ambiguïté
L’unité du modern style n’est confuse que parce qu’elle se dérobe sans cesse à
la clarté du sens unique, à moins que, dès l’instant où elle s’identifie au
symbolisme, elle ne se ramène à une traduction du concept " liberté " (lequel
serait, pour les violents – et selon la Revue blanche , 1892 –, assimilable à
l’anarchie) : celle-là même qui ne semble démasquer les ambiguïtés de la vie
quotidienne que pour mieux les incorporer au domaine de la plastique.
Beardsley et Klimt, Gaudí et Horta, Guimard et Khnopff, Mackintosh et Toorop,
tous merveilleux comptables de l’incompatible, font de la contradiction
(matériaux, lignes, couleurs, dimensions, matières, volumes, espaces,
transparences, opacités, êtres, objets) un principe créateur fondamental et le
ressort d’une tension simultanément physique (ou plastique) et psychologique
(ou psychique). " Les preux casqués d’or froid " de Jean Lorrain, " les
serpents violets des rêves " et les " deuils verts de l’amour " de Maurice
Maeterlinck ou " l’angélique vampire " d’Albert Samain entretiennent des
rapports certains avec la femme-panthère de Khnopff, la femme-pieuvre de
Carabin, les filles-fleurs de Toorop, les sphinx, androgynes ou ganymèdes de
Beardsley, Rossetti, Wilde, lesquels auraient pu être peints " avec du lilas
tourné au blanc " ou " du vert laitue trempé de lait " (J. K. Huysmans, 1883).
Pour Oscar Wilde, il importe de saisir " le système hégélien des contraires "
(système où les " vérités métaphysiques " peuvent apparaître comme " les
vérités des masques ", où " une vérité artistique est celle dont le contraire
est également vrai "). Pour Gustave Kahn, " l’évocatrice sorcellerie des
hasards suscite des similitudes " et l’époque associe volontiers mysticisme et
érotisme (Klimt, Toorop), l’érotisme symbolique (Rops) et le symbolisme
érotique (Moreau) ; mais, au niveau des structures, elle s’attache tout aussi
fortement à fondre le Moyen Âge et le contemporain : ainsi Gaudí, Horta,
Guimard ajoutent l’ambiguïté radicale de la poésie, de la littérature, des
arts graphiques, de la peinture, des arts dits " décoratifs " à la trame et
aux flancs du phénomène architectural. Curieusement, le professeur Robert
Venturi néglige l’architecture modern style – mis à part une rapide allusion à
Gaudí – dans le texte fondamental où il défend l’irrationalité, l’équivoque,
l’ambivalence contre les excès du fonctionnalisme régnant (De l’ambiguïté en
architecture ) ; relevées avec tant de pertinence dans l’architecture
maniériste et baroque italienne (où elles se manifestent de différentes façons
: phénomène du " à la fois ", double fonction, juxtaposition, etc.), ces
valeurs constituent les éléments dominants du langage de l’architecture des
années 1890-1900, en suscitant plusieurs niveaux de signification ; ceux-ci
permettent d’utiliser et de lire les œuvres de plusieurs manières à la fois et
rendent compte du riche contenu des ouvrages de Mackintosh, de Gaudí, de
Horta, de Guimard et de tant d’autres.
Instruments de communication
Indice de l’extraordinaire et rapide diffusion internationale du modern style
– phénomène éphémère, pourtant –, se multiplient les périodiques réputés
d’avant-garde (on en a compté une centaine vers les années 1890) ; ils
constituent de véritables supports publicitaires associant généralement les
arts et la littérature ; ils se font agents de propagation d’idées, d’images
nettement orientées ; ils excitent simultanément au pastiche et à la création,
à la copie et à l’invention, et fournissent de précieuses informations aux
spécialistes. Parmi les plus influents, citons L’Art moderne (Bruxelles,
1880), La Revue wagnérienne (Paris, 1885), La Wallonie (Liège, 1886), La Plume
(Paris, 1889), Le Japon artistique (Paris, 1888-1891), Le Mercure de France
(Paris, 1890), L’Image (Paris, 1890), la Revue blanche (Liège, 1889 ; Paris,
1891), Le Réveil (Bruxelles, 1891), L’Art et l’idée (Paris, 1892), The Studio
(Londres, 1893), Van Nu en Straks (Bruxelles, 1893), The Yellow Book (Londres,
1894), Der Architekt (Vienne, 1894), Pan (Berlin, 1895), The Evergreen
(Édimbourg, 1895-1900), Ateneum (Helsingfors, 1895-1903), Arte (Coïmbre,
1895-1896), Jugend (Munich, 1896), L’Art décoratif (Paris, 1898), Ver sacrum
(Vienne, 1898), Moderne Bauformen (Stuttgart, 1900).
Ces périodiques ont joué un rôle essentiel dans l’évolution du goût et dans la
diffusion du symbolisme ; il faut signaler aussi l’importance d’une nouvelle
formule commerciale tendant à offrir au consommateur des ensembles mobiliers
unifiés par le style : en 1861, Morris crée à Londres le premier magasin
d’ameublement et de décoration ; la firme anglaise Liberty est représentée en
1889 à Bruxelles par la Compagnie japonaise ; elle ouvre aussi à Paris un
magasin (disparu en 1931) qui introduit en France les papiers peints et tissus
de Voysey, Mackmurdo, Morris, Knappe ; Bing réunit à Paris en 1896 un atelier
de création et une boutique pour diffuser les meubles de Van de Velde,
Colonna, de Feure, Gaillard, les bijoux de Morren et de Lalique, la verrerie
de Tiffany et de Gallé, la céramique de Finch ; la même année, la Galerie des
artistes modernes groupe les architectes Plumet et Selmersheim, le potier
Moureau-Nelaton, le décorateur Aubert, les sculpteurs créateurs de meubles
Charpentier et Dampt ; à Paris encore, le critique d’art allemand Meier-Graefe
inaugure en 1897 la Maison moderne, tandis que s’ouvre à Nancy la Maison
Majorelle qui, avec trente ouvriers, se lance dans la production de meubles en
série ; H. Van de Velde en 1898 fonde à Bruxelles la société qui porte son nom
pour l’exploitation des " arts d’industrie, de construction et d’ornementation
" ; en 1900, dans l’entreprise Gallé, qui produit des " meubles parlants "
depuis 1892 (" la table aux herbes potagères ", " les mauvaises plantes de la
terre ", " les fruits de l’esprit ", etc.), près de trois cents ouvriers
travaillent. Des entreprises similaires se sont installées, entre-temps, en
Italie, en Allemagne, en Autriche. Entre-temps encore, les expositions
internationales (Paris 1878, Paris 1889, Chicago 1893, Bruxelles et Tervueren
1897, Paris 1900, Turin 1902), locales ou itinérantes (les XX à Bruxelles dès
1884, le groupe Mackintosh à Liège en 1895, à Londres en 1896, à Vienne en
1900, à Dresde en 1901, à Turin en 1902, la Libre Esthétique à Bruxelles
depuis 1894, la Arts and Crafts Exhibition Society à Londres depuis 1888, les
Arts décoratifs à Paris à partir de 1891, le groupe Sécession à Vienne depuis
1897) soutiennent l’intérêt pour toutes les manifestations d’un style
accusant, en définitive, le défi d’une classe et non le consentement d’une
communauté, quoiqu’il ait su habilement trouver dans la nature le long ressort
de toutes ses libertés, en deçà et au-delà de la culture de classe.
Flambée et extinction d’une décennie (1890-1900)
Après Londres et Glasgow, où se forme en 1890 le groupe The Four sous la
direction de Mackintosh, vient le tour de Bruxelles (avec Hankar, Horta, Van
de Velde et la fondation de la Libre Esthétique en 1894), de Munich (en 1895,
avec Endell, Riemerschmid, Behrens) et de Paris (entre 1896 et 1903, la maison
animée par Bing est désignée comme le " laboratoire de l’Art nouveau " ;
l’Exposition universelle de 1900 et plus de trois cents salles de restaurants
acclimatent le modern style). Tels furent successivement les centres où
s’élabora et se diffusa le " baroque 1900 ", mouvement inséparable des
arrière-plans préraphaélites ou symbolistes, de la poétique stimulante de
Gauguin, Van Gogh, Munch, Toulouse-Lautrec – même s’ils s’enlacent parfois aux
sources japonaises ou ignorent les références celtiques (privilégiées en
Angleterre, en Écosse, en Irlande) –, ces modèles demeurent fondamentaux, du
paradigme architectonique gothique (soutenu comme tel par Pugin,
Viollet-le-Duc, Ruskin, Morris) et de la fascination exercée par l’artisanat
médiéval (fascination étayée par Morris). Le modern style avait trouvé
paradoxalement ses rampes de lancement dans le pays qui fut alors à la pointe
de l’industrialisation issue du capitalisme charbonnier : la Grande-Bretagne ;
c’est là aussi que prend corps un courant antithétique amorcé à Londres dès
1888 par Charles F. A. Voysey, précurseur d’une architecture austère,
dépouillée, sans courbe ni moulure (habitation au Bedford Park, 1888 ;
pavillon à Kensington, 1891). Toutefois, c’est à Vienne qu’Otto Wagner et son
jeune disciple Olbrich s’entendent, en 1894, pour poser les principes d’une
architecture qui affirme la primauté de la structure sur le décor, de la
raison sur l’imaginaire, de la fonction sur la fantaisie. En réclamant dès
1897 la suppression radicale de tout ornement, Loos adopte même une position
plus rigoureuse encore. L’école de Vienne fait dès lors le pont entre l’école
de Glasgow et la jeune école de Chicago que conduit Sullivan et dont les
conceptions rationnelles exigent la ligne droite, le carré, le rectangle, la
sécurité d’un centre de symétrie, la rigueur des formes polyédriques, une
définition de l’espace construit autour des axes de la perspective classique.
Vers 1904, Riemerschmid et Behrens en Allemagne se rallient à cette tendance ;
Auguste Perret, Tony Garnier en France, Robert Maillart en Suisse ouvrent
pratiquement l’ère du béton armé. Et tandis que le cubisme (1906-1914) assume
le rôle expérimental que la peinture a toujours joué vis-à-vis de
l’architecture, la fondation en Allemagne du Deutscher Werkbund (1907),
association destinée à favoriser la conception de formes appropriées à la
fabrication industrielle, brise définitivement les tendances du modern style,
qui, jusqu’en 1914, ne se survivra que sporadiquement.
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