SOURCE: LE TAON FAX (No 46 - 9 mars 1999)
(Le Taon Fax est un bulletin d'information publié par la Chaire d'études socio-économiques de l'UQAM. Ce bulletin peut être repris dans toute publication à la seule condition d'en mentionner la source et l'auteur.)
Un réseau de télévision privé dans les écoles: DES SPECTATEURS CAPTIFS SUR DES BANCS D'ECOLES
(par Martin Petit)
Après la défaite de la publicité dans les autobus, le secteur privé revient à la charge avec un projet de diffusion d'émissions télévisées. Non sans rappeler le très célèbre Channel One, ce canal privé qui diffuse chaque jour à 8 millions d'élèves américain des informations incluant quelques publicités, " Partenaires éducatifs " Athéna veut elle aussi s'attaquer au " marché " lucratif des élèves. Il semble bien que cette entreprise pourra exploiter ce " marché " très bientôt.
Le petit manège se répète tous les matins dans 12 000 écoles américaines. Les 400 000 enseignants allument la télévision et, pendant une dizaine de minutes, les élèves doivent obligatoirement regarder une émission incluant deux minutes de publicité. Imaginez l'aubaine: des fabricants de produits pour les jeunes s'achètent un accès direct et incontournable auprès de leurs futurs clients. Ces entreprises paient 200 000 $ US pour 30 secondes de publicité; s'ils sont prêts à payer ce prix, il va sans dire que cet accès doit être drôlement efficace. Channel One empoche le gros des bénéfices et redonne quelques miettes aux écoles publiques. Les dirigeants de cette entreprise savent très bien que, suite aux compressions budgétaires imposées par l'Etat, les écoles publiques américaines vivent des difficultés incroyables et qu'elles ont besoin de ces miettes.
Voilà maintenant que " Partenaires éducatifs " Athéna veut imposer ce manège aux élèves canadiens. L'entreprise a envoyé son dossier de proposition à des écoles anglophones et il semblerait que quelques-unes aient déjà accepté de signer un contrat de cinq ans. Leur objectif est de brancher 300 écoles anglophones pour septembre prochain avant de s'attaquer aux écoles francophones. Les dirigeants ont déjà sollicité 2 300 écoles dans les autres provinces canadiennes. François Legault, ministre de l'Education, n'est " pas réceptif " à cette idée mais compte " suivre le dossier de près "(1) sans intervenir pour le moment. Son inaction risque fort de le placer devant un fait accompli; lorsque des
contrats auront été signés avec quelques écoles, il sera difficile de revenir en arrière.
UN RESEAU DE " NOUVELLES "
" Partenaires éducatifs " Athéna désire " sensibiliser les élèves aux événements politiques, économiques, scientifiques et environnementaux qui surviennent à l'échelle de la planète. "(2). Reste à savoir quel côté de la médaille sera présenté aux enfants. Un reportage sur l'alimentation saine risque d'être incompatible avec une annonce de McDonald's ou de Burger King. Parce que Gary Pelletier, vice-président au marketing, a déclaré que les " revenus publicitaires découlant de ce programme [seront]considérables ", on comprend rapidement que la mission première de l'entreprise sera de vendre de la publicité.
QUE FERONT LES CONSEILS D'ETABLISSEMENTS?
Depuis septembre 1998, les conseils d'établissements de chaque école québécoise doivent gérer plusieurs dossiers mais doivent aussi prendre des décisions importantes; ceux-ci peuvent, entre autres, signer des contrats avec des tiers. Les membres de ces conseils comprennent fort bien la problématique de la crise financière de leur école. Imaginez maintenant un chic représentant d'Athéna offrant du matériel électronique valant quelques 250 000$, matériel qu'aucune école publique ne pourrait se payer en ce moment, contre 15 minutes du temps des élèves chaque matin. Combien d'écoles troqueront leur intégrité contre la captivité des enfants qui la fréquentent?
TELEVISION ¿ DEUX VITESSES?
Suite aux compressions budgétaires, le ministère de l'Education a permis aux écoles publiques de recevoir des sommes d'argent par le biais des fondations. L'avènement de ces fondations rattachées aux écoles préparait déjà des inégalités dans le système scolaire. Plusieurs fondations d'écoles en milieux favorisés trouvaient soit des partenaires du secteur privé, soit des parents prêts à verser les sommes d'argent nécessaires à leur école.
Certaines écoles moins chanceuses ne trouvent ni partenaires, ni parents pour leur venir en aide. Parce que les écoles situées dans les milieux défavorisés vivent des problèmes financiers amplifiés, elles risquent d'être dans l'obligation d'accepter le genre d'entente qu'offre Athéna.
Que reste-t-il comme solution à part celle de réinvestir des fonds publics dans le système d'éducation afin de stopper cette perte d'autonomie qui, jour après jour, ne fait que remettre en question le droit à l'éducation? Encore faudrait-il qu'il y ait une volonté politique en ce sens.
Notes:
1 THIBODEAU, Marc, Publicité à l'école: Québec n'est pas réceptif, La Presse, 5 mars 1999.
2 THIBODEAU, Marc, Un réseau de nouvelles et de publicité dans les écoles du Québec?, La Presse, 4 mars 1999