Jules Michelet sur l'enseignement
Le Peuple, J. Michelet, Calmann-Lévy éditeurs, Paris, 1865, 1/01/1865
(le texte date de 1846)
P. 134: "L'homme de France le plus méritant, le plus misérable, le plus oublié, c'est le maître d'école. L'État qui ne sait pas seulement quels sont ses vrais instruments et sa force, qui ne soupçonne pas que son plus puissant levier moral, serait cette classe d'hommes, l'État, dis-je, l'abandonne aux ennemis de l'État. Vous dites que les Frères enseignent mieux; je le nie; quand cela serait vrai, que m'importe? le maître d'école, c'est la France; le Frère, c'est Rome, c'est l'étranger et l'ennemi ()
p 336: "L'éducation, comme toute uvre d'art, demande
avant tout une ébauche simple et forte. Point de subtilité,
point de minutie, rien qui fasse difficulté, qui provoque
l'objection.
Il faut, dans ce enfant, par une impression grande, salutaire,
durable, fonder l'homme, créer la vie du cur.
Dieu d'abord, révélé par la mère,
dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé
par le père, dans la patrie vivante, dans son histoire
héroïque, dans le sentiment de la France".
p 339: "Au reste, pour l'enfant, l'intuition durable et
forte de la patrie, c'est avant tout, l'école, la grande
école nationale, comme on la fera un jour. Je parle d'une
école vraiment commune, où les enfants de toute
classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir
ensemble, avant l'éducation spéciale, et où
l'on n'apprendrait rien autre que la France () (p340) La patrie
apparaîtrait là, jeune et charmante, dans sa variété
à la fois et dans sa concorde. () Tout rang, toute fortune,
tout habit, ensemble aux mêmes bancs, le velours et la blouse,
le pain noir, l'aliment délicat Que le riche apprenne là,
tout jeune, ce que c'est qu'être pauvre, qu'il souffre de
l'inégalité, qu'il obtienne de partager, qu'il travaille
déjà à rétablir l'égalité
selon ses forces; qu'il trouve (p341) assise sur le banc de bois
la cité du monde, et qu'il y commence la cité de
Dieu!..
Le pauvre apprendra d'autre part, et retiendra peut-être
que si ce riche est riche, ce n'est pas sa faute, après
tout, il est né tel; et souvent sa richesse le rend pauvre
du premier des biens, pauvre de volonté, et de force morale.
Ce serait une grande chose que les fils d'un même peuple,
réunis ainsi, au moins pour quelque temps, se vissent et
se connussent avant les vices de la pauvreté et de la richesse,
avant l'égoïsme et l'envie. ()
p 345: "Quelle est la première partie de la politique?
L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième?
L'éducation - J'ai trop vieilli dans l'histoire, pour
croire aux lois, quand elles ne sont pas préparées,
quand de longue date les hommes ne sont point élevés
à aimer, à vouloir la loi. Moins de lois je vous
prie, mais par l'éducation fortifiez le principe des lois,
rendez-les applicables et possibles; faites des hommes, et tout
ira bien".
Le Peuple, J. Michelet, Calmann-Lévy éditeurs, Paris,
1865, 1/01/1865