devenir PAPA ...

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Dans le courrier des Lecteurs
de Liaison, bimestriel de l'asbl La Leche League Belgique

 

C'est toujours avec un certain plaisir que je lis la revue de LLL. Lorsqu'on s'intéresse à un sujet particulier, il est agréable de pouvoir se plonger régulièrement dans des textes revivifiant, sans pour autant qu'ils ne soient trop piquants.

Voilà longtemps que j'avais envie de discuter avec les lectrices et lecteurs de la revue de LLL. Étonnamment, ce sont plusieurs fibres différentes qui vibrent chez moi en entendant parler d'allaitement.

Il y a certainement en premier, le souvenir de mes deux enfants cherchant avec avidité, colère ou nonchalance le sein préféré (avez-vous déjà constaté comme certains bébés expriment très tôt leur préférence pour un sein plutôt que pour l'autre ?). Les images se succèdent d'ambiances très variées où se mélangent tous les sens, et où se conjuguent aussi bien des tableaux vivants en plusieurs dimensions que des atmosphères avec tous les extrêmes possibles. Des moments les plus intimes au fond d'un lit chauffé par les corps où l'on découvre que la sensualité d'un couple peut (ap)prendre des reflets inattendus au contact de l'odeur et de la douceur d'un bébé. II s'abandonne, serein, presque absent, avec une grâce contagieuse. Des moments plus tendus, où les mots prononcés ressemblent d'avantage aux noms brefs des oiseaux de basse-cour qu'à celui, délicat, du colibri. Un enfant vous révèle à vous-même. Que dur peut être le constat de n'être pas aussi patient et tolérant que l'on souhaiterait ou que l'on croyait être !

Quand vient le second enfant, il y a la recherche de ces moments d'émotion intense vécus avec le premier. Et bien non ! le livre de la famille à trois s'achève là, un autre doit être ouvert car tout est différent. Dans celui-ci vient s'inscrire le souvenir des nuits passées à marcher, chacun un enfant dans les bras, les éclaboussures de rires, à deux, trois ou même à quatre dans la baignoire, la scène de la caresse de la grande - encore si petite - sur la joue de son frère faisant encore partie de cette femme, celle de l'organisation méticuleuse, mais toujours défaillante pour un détail oublié ou imprévu, lors d'un départ en balade, en visite...

Et on se prend à se comparer à ses propres parents, refusant en bloc les similitudes non désirées, mais perdus lorsqu'il faut inventer devant un cas de figure nouveau.

Il y a ensuite différentes expériences professionnelles qui me reviennent en mémoire, ressemblant parfois à certains témoignages. La partielle impuissance devant une situation qui semble insurmontable, incroyable ou désolante. La joie d'un couple appelant pour annoncer avec fierté les cinq heures d'affilée de sommeil durant la dernière nuit. La force de cette femme passant d'un abcès à un sein, au reniement de sa propre mère... L'hébétude de cet homme qui comprend ou accepte un rêve récurent si douloureux, qui ne sait plus s'il doit aimer ou haïr son enfant.

Je suis père et ma profession est celle d'accoucheur. Plus exactement, et selon la terminologie internationale, je suis sage-femme. Certains me nomment aussi "sage-homme", et cela n'est pas tout à fait faux, dans la mesure où je me préoccupe beaucoup du vécu de l'homme durant cette période bien particulière qu'est la Naissance d'un enfant. Je pense que l'homme a besoin au même titre que la femme d'un accompagnement professionnel réfléchi.

D'une manière générale, je préfère aborder le sujet de l'homme et de la Naissance - en ce compris l'allaitement - en terme de "vécu" plutôt qu'en termes de "place", ou de "rôle".   Si ces discours-là sont importants, ils ne parlent de l'homme que par rapport à la femme et à l'enfant et jamais par rapport à lui-même.

On oublie trop souvent que l'homme est un Homme, c'est-à-dire un être complexe motivé par des connaissances, des émotions, des principes, une histoire. Certes, et malheureusement la plupart du temps, la plus grande majorité des hommes ne le reconnaissent pas eux-mêmes. Et quand c'est le cas, ils en parlent avec une très grande difficulté. Les mots leur manquent pour dire leur perplexité, leur désarroi, leur impuissance. (Ah. l'impuissance des hommes face à la naissance, face au monde médical, face à une femme qu'ils croyaient connaître et dont ils découvrent les ressources inimaginables, comme par exemple au moment de l'accouchement). Les siècles se sont écoulés depuis que les hommes défendaient la tribu. Que doivent faire les hommes d'aujourd'hui qui refusent l'arrogance de leurs ancêtres, mais qui sont encore confrontés à leur fainéantise et aux multiples mécanismes de fuite possibles (car eux, c'est vrai, ils ont la possibilité de fuir, contrairement à la femme) ? Comment peuvent-ils réagir dans le mélange obscur de leurs propres ambivalences et de celles exprimées par leur compagne, à un moment où le couple vacille dans la tempête ?

Depuis longtemps, la Naissance a été pensée, séparément, d'une part par les hommes et d'autre part par les femmes. Chacune et chacun avec leurs préoccupations, leurs revendications. et la défense de leurs prérogatives. Ce temps n'est pas révolu, mais il a évolué. Aujourd'hui, sauf exception, il se traduit en une autre classification : d'une part un corps médical (hommes et femmes médecins possédant un savoir et une technique), et d'autre part les femmes. Les hommes "devenant pères" dans cela ? Il n'en est pas question. On a oublié que ces hommes ont un chemin à parcourir, qu'ils ont un vécu intérieur qui est propre à chacun... et qu'il existe peu d'espace social pour ceux qui souhaiteraient s'exprimer !

Vivre ensemble est un challenge. Et si l'allaitement est avant tout un acte, il est aussi composé d'émotions contradictoires, d'expériences (extra)-ordinaires ; il est un "fait de vie" qui laisse des traces par son intensité et en même temps par la banalité de sa répétition. C'est un voyage itinérant, semé d'embûches qui nous révèlent à nous-mêmes, faisant découvrir à qui prend le temps de (se) sentir et de (se) vivre, des horizons nouveaux...

Jean-Claude Verduyckt. Marchienne-au-Pont, mars 1999

LLLIAISON 26 : septembre - octobre 1999