L'anomie d'une profession

 

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De la maîtrise d'un art à la soumission quotidienne.
Danielle Bastien, Sage-Femme.

En reprenant mon véhicule après la journée du 13 novembre, j'éprouvais comme cela m'était déjà arrivé parfois, un certain malaise pour ne pas dire un malaise certain par rapport à ce que j'avais entendu au cour de cette journée. Ce malaise j'ai essayé de le comprendre tout au long de mon retour et je voudrais vous en livrer ma lecture...

L'agressivité à l'égard du monde médical en général et des gynécologues en particulier m'est apparue perceptible, presque palpable et elle me semble devoir attirer notre attention. L'agressivité me disais-je, moi qui l'ai souvent utilisée à mes dépends, n'est elle pas souvent basée sur un mode de fonctionnement paranoïde qui consiste à croire que la cause de nos problèmes provient des autres, de l'autre. Loin de moi l'idée de nier l'importance historique du recul de notre profession en liaison directe avec la montée du modèle médical scientifique, mais sommes-nous vraiment sûres qu'il existe un complot contre nous? N'avons nous pas aussi à trouver des responsabilités dans nos propres rangs?

Car en effet, si nous étions vraiment celles que nous voudrions être ou si vous préférez si nous étions si proche de notre image idéale, nous serions donc humaines, remplies de savoir psychologique, bonnes techniciennes mais pas acharnées, disponibles, ouvertes aux processus de vie. Les gynécologues par opposition dans ce modèle raccourci seraient en majorité imbus de pouvoir, souhaitant avant tout contrôler femmes, grossesses, accouchements et obnubilés par la technique. Si ce mythe était une réalité pourquoi diable les femmes et les couples ne nous réclameraient ils pas à corps et a cris? Croyez vous vraiment qu'elles accepteraient une mauvaise prise en charge rien que pour faire plaisir au médecin? Ne devons nous pas nous demander d'abord, cc que les femmes qui accouchent aujourd'hui souhaitent réellement, pour essayer de comprendre ce qui sépare cette attente de ce que nous croyions leur proposer.

Je voudrais d'abord aborder le problème de la sécurité. Même si actuellement nous maîtrisons bien les questions de la sécurité (que cela concerne l'hôpital ou la maison) ne pensons nous pas qu'il reste dans les mémoires collectives des histoires d'horribles accouchements ou pour nos mères et nos grands mères après un combat acharné entre la vie et la mort l'accouchement s'est résolu dans beaucoup de sang et de peur?. Ne dit on pas d'ailleurs encore actuellement dans certains pays d'Afrique que "l'accouchement c'est un pied dans la tombe et un pied en dehors"

Peut être donc ces peurs ancestrales resurgissent elles au moment du "passage"? La femme enceinte comprend à cause ou par les récits des uns et des autres que même si on lui parle de physiologie et de douceur, c'est à un passage souvent violent qu'elle va être confrontée. Rappelons avec Michèle Benhaim "Ces dernières années, de nombreuses méthodes ont tenté de rendre l'accouchement entièrement positif et de faire de la naissance un événement non violent. Pourtant en dépit de promesses séduisantes, toujours resurgit l'angoisse. Et si justement c'était violent de naître pour l'un et d'accoucher pour l'autre? (Certains nous disent même que cette violence est nécessaire car elle structure et assure la coupure entre la mère et l'enfant). La femme enceinte donc commence a avoir peur. C'est sans doute cette angoisse de mort qui va faire qu'elle va se précipiter dans les bras de ceux qu'elle pense être les plus capables pour l'aider à survivre, a surmonter ce passage difficile. Je pourrai d'ailleurs ajouter que si cette angoisse de mort persiste alors qu'il faut bien reconnaître il n'y a heureusement plus beaucoup de femmes qui meurent d'accoucher chez nous actuellement, c'est qu'elle provient aussi de ce moment paroxystique que représentent les heures suspendues de la naissance. N'avons nous pas toutes en tète de ces femmes qui nous disent à un moment "je vais mourir", et pour lesquelles toutes nos tentatives pour les rassurer restent vaines parce qu'elles vivent intensément cette peur panique que la rationalité n'atteint pas (et n'éteint pas)?. Le modèle médical vers lequel la femme se dirige, croyant qu'il est le plus sécurisant, on peut aussi se demander s'il est une réalité scientifique ou s'il est un mythe fondateur? En effet même si comme l'explique si bien Tobie Nathan l ’idée de science omnipotente, tout comme l'idée de progrès d'ailleurs est bien de l'ordre du mythe, il est quand même fondateur et donc utilisé comme sous bassement de notre fonctionnement. Autrement dit même si croire que seule la médecine scientifique moderne peut appréhender l'homme et ses maladies est un mythe et non une réalité, nous ne pouvons que difficilement fonctionner sans lui même si nous subodorons qu'il en est un. D'ailleurs il faudrait sans doute aussi se demander si parmi nous accoucheuses, il n'y en a pas une majorité qui participent à la reproduction de ce mythe. Celui la qui nous fait croire à l'omnipotence, la scientificité, la rigueur, et l'objectivité de la réalité médicale. Si tel n'était pas le cas pourquoi rencontrons nous une majorité d'accoucheuses qui préfèrent la salle d'accouchement et les actes techniques et qui d'autre part se sentent dévalorisées si celles travaillent en post-partum? Comprenez bien mon propos, je ne souhaite pas dénigrer cette identification, si tant est qu'elle soit possible, je souhaite juste attirer l'attention sur le décalage existant entre un idéal de maîtrise d'un art et une pratique hautement technicisée et donc participant pleinement à la reproduction du mythe de toute puissance médicale.

Pourquoi nous sentons nous tellement valorisées quand nous réalisons des consultations prénatales si ce n'est parce que ainsi nous nous identifions au médecin; L'Autre admiré et haï en même temps. Alors pour essayer de comprendre l'agressivité dont je parlais au départ, admettons qu'une grande majorité d'entre nous se reconnaissent dans cette technicité médicale, cela nous aidera à progresser.

Au terme de ce raisonnement, j'ai envie de vous entraîner dans la difficile question du rapport à la soumission ou plutôt dans la problématique de la représentation et du vécu du couple Autonomie Responsabilité / Soumission Hiérarchique.

En effet après le concept de sécurité cela me semble être un des débats le plus important en ce qui nous concerne.

Comment pouvons nous former les étudiantes, ou diriger des équipes où d'une part l'identité professionnelle repose sur l'autonomie, la responsabilité, la maîtrise technique, le respect de la vie et d'autre part vivre quotidiennement un rapport si difficile à la soumission aux décisions médicales? N'est-ce pas cela la clé de voûte de la compréhension de notre agressivité? N'est-ce pas là l'anomie , le non sens vécu au quotidien et induit par deux demandes contradictoires adressées à la même personne? Comment être responsable, autonome et soumise en même temps? Peut-on travailler en milieu hospitalier sans être soumise aux décisions médicales? (soumise dans le sens ou la décision finale est toujours priser du même côté)

Enfin n'oublions pas que pour la grande majorité d'entre nous l'exercice de la profession se déroule en milieu hospitalier, c'est-à-dire qui jusqu'à preuve du contraire fonctionne de manière hiérarchisée et où nous ne nous trouvons pas au sommet de la pyramide. Alors me direz vous devons nous toutes sortir de l'hôpital? Certainement pas d'autant que beaucoup aiment ce travail hospitalier et tant mieux. Simplement ne nous trompons pas d'axe de lutte. Il est temps de travailler pour améliorer notre image de marque, pour que les femmes nous réclament et nous désirent comme personnage indispensable de la naissance et non plus contre nos ennemis et modèles, les gynécologues, tant critiqués et pourtant tellement admirés.

En conclusion je voudrais proposer une série d'axe de réflexion, ou d'action qui pourraient nous aider à poursuivre la construction de notre identité :

1) La formation continue semble être indispensable  

2) Une recherche pourrait être faite (peut être y a-t-il quelques part des fonds à la CEE ou à la région wallonne?) sur les aspirations réelles des accoucheuses belges "Mais qu'est-ce qu'elles veulent?-

 3) Un même type de recherche pourrait être fait sur les aspirations des couples, des femmes en ce qui concerne la naissance. Que représente pour une femme, pour un couple aujourd'hui la naissance, la création d'une famille, les statuts de père et de mère ?".

 4) Réalisation vers les mass média de critiques positives des inconvénients des modes de fonctionnement actuel en salles de naissances... inconvénients des déclenchements, incidences sur la souffrance fœtale et les césariennes, inconvénients des péridurales abusives ... etc.

5) Réalisation d'articles, d'émissions de radio de T.V., écrire des livres pour donner une autre voix. Peut être pourrions nous établir une cellule de réflexion pour débattre de tout cela? j'attends vos réactions, commentaires, propositions.