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Bébés éprouvettes : le temps des apprentis sorciers.
Entretien de Jean-Michel DEBRY par Michel Bouffioux. TéléMoustique (Hebdo n° 3634 du 21-09-95) Et maintenant des bébés sans spermatozoïdes ! Un des pionniers de la fécondation in vitro en Belgique accuse : "Certains confrères vont trop vite, trop loin, et jouent aux apprentis sorciers." Biologiste à l'Institut de Morphologie et de pathologie de Loverval, Jean Michel DEBRY est, depuis plus de dix ans, l'un des artisans de la "fécondation in vitro" en Belgique. Cela donne d'autant plus de poids à l'avertissement qu'il lance dans nos colonnes à propos des récents développements des techniques de procréation médicalement assistées (PMA) : "On est en train de déraper", dit-il. - Depuis quelques années, on a beaucoup parlé des "bébés-éprouvettes". L'expression fécondation in vitro est même assez commune. Mais qu'elle en est la portée exacte ? - JMD : Cette technique de la fécondation in vitro ou FIV est utilisée pour la procréation humaine depuis dix-sept ans. C'est l'âge de Louise Brown, une jeune anglaise qui fut le premier "bébé-éprouvette". Le processus qui a conduit à sa naissance et, depuis lors, à celle de plus de 200.000 autres enfants dans le monde, se déroule en plusieurs étapes. (...) - L'infertilité est-elle un problème fréquent pour les couples ? JMD : Beaucoup plus qu'on ne le croit généralement. Des études récentes établissent qu'environ un couple sur six rencontre des difficultés de procréation. - Est-il vrai que les hommes en portent de plus en plus souvent la responsabilité ? JMD : C'est incontestable. Des études sur le sperme humain montrent que sa qualité a diminué de moitié en trente ans. Aux alentour des années soixante, on dénombrait en moyenne une centaine de millions de spermatozoïdes par millilitre de sperme, pour une cinquantaine de millions seulement aujourd'hui. - C'est plutôt inquiétant ! Vous avez une explication plausible ? JMD : On a évoqué le port par les hommes de vêtements et sous-vêtements trop serrés. Mais cette hypothèse n'est pas étayée. Aujourd'hui, le monde scientifique est en train de démontrer l'influence néfaste de certains produits chimiques. Principalement le DDT dont l'utilisation dans le monde est devenue marginale, mais aussi d'autres substances organochlorées que l'on retrouve dans des produits très communs (...). Un seul spermatozoïde suffit ? De toute façon, avec les procédés techniques que vous, scientifiques, mettez au point, il faut de moins en mois de spermatozoïdes pour faire un enfant ? JMD : Tant qu'on n'a pas trouvé de remède, il faut bien se contenter de solutions palliatives. C'est ce qui se passe dans le traitement de la stérilité masculine en ce moment. Plutôt que de pouvoir augmenter leur pouvoir fécondant, la FIV a permis au cours de ces dernières années de placer les spermatozoïdes de plus en plus près de l'ovule. Aujourd'hui, on arrive même à sélectionner un seul spermatozoïde et à l'introduire directement dans l'ovule. Cela s'appelle la micro-injection ou encore l'ICSI (injection intracytoplasmique d'un spermatozoïde). - Normalement, les spermatozoïdes font une sorte de compétition avant que l'un d'entre eux, le plus vivace, ne parvienne à pénétrer dans l'ovule, on court-circuite carrément cette course ? JMD : Tout à fait. Cela pose d'énorme problèmes sur le plan éthique. D'ailleurs à l'encontre du courant scientifique majoritaire en matière de procréation médicalement assistée, j'ai décidé de ne pas pratiquer ces techniques-là. Vous avez raison de souligner que dans toutes les étapes de la FIV qui ont précédé l'ICSI, le spermatozoïde doit toujours présenter un certain nombre de cartes de visite avant d'entrer dans l'ovule. Maintenant, c'est l'intervention directe du biologiste qui féconde l'ovule et à mon sens, on outrepasse là une limite naturelle. Moi, j'ai la faiblesse de croire que si la nature a mis en place toutes ces barrières sur la route des spermatozoïdes, ce n'est pas gratuit. On n connaît pas tous les processus biochimiques qui conduisent à la fécondation. - Ceux qui font de l'ICSI sont donc des apprentis sorciers ? JMD : Oui. C'est le pont trop loin. Je ne dis pas que ce qu'il font est dangereux. A vrai dire, on n'en sait rien. Et c'est cela qui est grave : depuis trois ans, des scientifiques, belges d'abord, se sont lancés dans cette aventure sans disposer du recul nécessaire. Les expérimentations préalables sur l'animal qui auraient pu démontrer qu'il n'y a aucun danger de pratiquer l'ICSI n'ont pas été faites. On manque d'informations sur le développement potentiel de maladies génétiques ou métaboliques par les enfants nés de la micro-injection. On va trop vite. Cela s'appelle bien jouer aux apprentis sorciers. Même si tous ces enfants ICSI - il y en a plusieurs centaines rien qu'en Belgique - se portent très bien en ce moment ... - Dans quel but ont-ils voulu aller si vite ? JMD : Pour être les premiers à le faire dans le monde ! Cela se limite à cela. Bien sûr, je comprends un peu mes confrères. Tous les scientifiques ont le besoin d'aller voir comment cela se passe de l'autre côté de la porte. Il y a aussi la pression des patients qui demandent une solution à leur problème et en l'occurrence, l'ICSI permet de se passer de donneurs de sperme extérieurs. Cela arrange formidablement nombre d'homme qui ne doivent plus, dès lors, faire le deuil de leur fertilité. (...) - Vous ne conseillez pas ces nouvelles techniques de PMA ? JMD : Disons que je suis partisan du consentement éclairé. Je dis la réalité aux couples candidats à l'ICSI. Ensuite, libre à eux de s'aventurer en terre inconnue. - Quel est le taux de réussite de l'ICSI ? JMD : Il est de 28 %. C'est largement supérieur aux 22% de réussite de la FIV. Et pour tout dire, je trouve cela vraiment ahurissant. Parce que la micro-injection nous installe finalement dans une situation où un sperme de mauvaise qualité obtient un taux de fécondation supérieur à celui du sperme de bonne qualité placé dans des circonstances naturelles ! - Certains chercheurs vont-ils encore plus loin que l'ICSI ? JMD : Oui, c'est le cas de l'équipe du professeur Testart en France. Eux, ils font de la micro-injection mais en se passant de spermatozoïdes ! Comme il n'y en a pas chez les patients masculins concernés, ils vont chercher dans les testicules de ceux-ci la cellule qui précède le spermatozoïde : le spermatide. Il ne s'agit pas d'une cellule finalisée, mais son noyau est déjà le même que celui d'un spermatozoïde. On est vraiment au-delà des limites où on ne maîtrise plus rien. Le choix du sexe. - Il y a aussi des scientifiques qui cherchent à déterminer le sexe des enfants à naître ... JMD : De ce point de vue-là, on n'est encore nulle part. Bien sûr, il y a un scientifique qui prétend pouvoir déterminer le sexe des bébés à naître dans une clinique à Londres. Mais c'est une arnaque qui coûte très cher aux parents. Je connais la littérature sur laquelle ce confrère se base et elle n'est pas du tout convaincante. Quant aux succès qu'il obtient, ils sont tout à fait aléatoires. - Mais quel votre avis sur la question ? JMD : La tendance générale est de dire qu'on ne peut pas accepter la mise au point de ces techniques qui permettront de choisir le sexe des bébés. Je ne vois vraiment pas au nom de quoi! Pourquoi ne pourrait-on pas accepter qu'un couple qui a déjà un petit garçon puisse avoir ensuite une petite fille s'il le désire ? Je pense ici à la prédétermination du sexe avant la conception, c'est-à-dire uniquement sur base du tri de spermatozoïdes. Il ne s'agit pas comme cela se fit en Chine ou en Inde, de faire des ponctions amniotiques chez des femmes déjà enceintes et de d'éliminer les filles ! Je ne jette jamais les embryons. - Un autre aspect de la PMA semble préoccupant : la congélation d'embryons et les possibles recherches qui sont effectuées sur les cellules humaines ? JMD : La congélation des embryons est avant tout un service que nous rendons à nos patients. La stimulation de l'ovulation de la femme dans le cadre des techniques de fécondation in vitro implique en effet que l'on se retrouve avec trop d'embryons à réimplanter d'un seul coup. A ce stade, on pourrait très bien s'en débarrasser. Du reste, c'est ce que l'on faisait à une certaine époque. Mais la congélation, depuis qu'elle est au point, permet de donner de nouvelles chances aux couples dont l'implantation des premiers embryons n'a pas marché. Quant aux recherches scientifiques éventuelles sur un embryon, elles nécessitent toujours un accord préalable de ses géniteurs. - L'embryon est-il un être vivant ? JMD : C'est un individu potentiel. Pas un être humain. Juste quelques cellules juxtaposées dont la plupart concourront à fabriquer des membranes qui seront éliminées par la suite. C'est vrai que d'une de ces cellules va émerger le bouton embryonnaire qui deviendra un bébé ... Evidemment, il y a de grandes divergences sur la personne de l'embryon. Mais pour moi, c'est une espérance de vie. Rien de plus. D'ailleurs, on ne s'imagine pas ce que la nature gaspille comme embryons. La majorité des embryons formés in vivo sont éliminés spontanément parce qu'ils ne trouvent pas le terrain idéal pour se développer. Mais cela se passe dans les premiers jours de la grossesse et cela concerne de très petits embryons ... - Et ceux que vous congelez ? JMD : Ils ont trois jours. Grosso modo, ils sont composés de six cellules ... C'est une petite grappe de cellules indifférenciées d'un dixième de millimètre de diamètre tout au plus. - Arrive-t-il que l'on en jette malgré tout ? JMD : Cela arrive. Certains scientifiques le font parfois quand ils jugent que les embryons sont vilains, très mal formés. Moi, je ne le fais jamais. Je préfère les congeler. Même pour rien. Vous savez si vous congeler deux ou cinq embryons, cela ne change rien. Le travail est le même. Pour les couples, ce dernier embryon que l'on peut encore congeler est une potentialité, un espoir fabuleux. Parfois, cela débouche sur un réel succès parce que ce n'était pas gagné d'avance. - Mais lorsqu'un couple a satisfait son désir d'enfant, le problème des embryons surnuméraires se repose avec acuité ? JMD : C'est clair. Tous les deux ans, ces personnes sont placés devant un choix. Elles doivent signer un papier pour décider ce que l'on fait de leurs embryons. Faut-il les conserver, les donner à un autre couple ou à la science ou tout simplement les faire disparaître ... - Quelle est l'opinion qu'ils choisissent le plus souvent ? JMD : La dernière. Parce qu'ils sont angoissés à l'idée que leur embryon pourrait être mal accueilli dans un autre couple. Quant à le donner à le science, cela crée encore plus de réticences. S'ils décident d'éliminer leurs embryons surnuméraires, je leur dis de venir au laboratoire et de le faire eux-mêmes. Pour ma part, ma blouse blanche ne me coupe pas de toutes les réalités et le fait de sortir ces cellules de l'azote liquide et de les laisser à l'air libre tout bêtement pour qu'elles crèvent, cela ne me convient pas du tout. Si ces couples décident de les jeter eux-mêmes à la poubelle ou de les enterrer dans le fond de leur jardin, c'est à eux d'assumer. (...) - Aucune loi ne règlement en Belgique tous les domaines que nous avons évoqués. Il faut s'en référer uniquement à la déontologie des chercheurs. Trouvez-vous cela acceptable ? JMD : Je crois qu'une prise de conscience de ces questions de bioéthique, tant par l'opinion que par les parlementaires, est tout à fait nécessaire. Par exemple, si un chercheur fait des expériences sur un embryon sans l'accord des géniteurs, ceux-ci ne disposent d'aucun recours légal. Sans emprisonner la recherche dans un carcan, il est indispensable d'empêcher le règne de l'arbitraire dans un domaine qui touche finalement à l'essentiel de l'humanité : la transmission de la vie entre les générations. |