La présence du père lors de l'enfantement

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Je ne peux qu'être d'accord avec la conclusion de ce court texte de Michel Odent - extrait de son nouveau livre (que je n'ai pas encore eu le plaisir de lire) (cet extrait est transcrit à la volée par une participante de la liste [CIANE]) - : " Quand nos sociétés auront atteint un certain niveau de prise de conscience, la participation du père à la naissance deviendra un thème central de discussion."

Cependant, c'est par un chemin quelque peu différent que j'y arrive. Notre histoire, aussi, dans la "Naissance" est différente, même si nous avons, tout deux en tant qu'homme sage-femme, accompagné des enfantements à domicile.

Grosso modo, Michel Odent voit chez l'homme, lors de la naissance de son enfant, les actes qu'il pose comme un besoin venant de lui-même, peut-être pour gérer ses émotions.

Toutes mes expériences me poussent à penser que les actes que pose l'homme, alors, lui viennent de ce qu'il croit qu' "on" attend de lui ... modulé par ce qu'il est émotionnellement à ce moment-là. La différence de comportement est flagrante entre un jeune homme de 25-30 ans et un homme plus mûr au-delà de 45-50 ans.

Le "on" qui se trouve autour de l'homme est sa compagne et les autres personnes présentes professionnelLEs ou non, mais souvent reconnues comme "sachant ce qu'il faut faire" au moment d'une naissance, selon leurs habitudes et leurs croyances. Parmi ces croyances, il y a l'idée qu'un accouchement n'est qu'une affaire de femmes.

Étant un homme formé directement à la sage-femmerie, sans passer, comme Michel Odent, par la phase très active de la chirurgie obstétricale, ce n'est que durant mon très court passage en salle d'accouchement d'hôpitaux que j'ai été mis en obligation d'agir. J'ai donc été très peu influencé par l'état d'esprit dominant qui consiste à "devoir accomplir des gestes" et à "devoir régenter ces moments de naissance".

Je n'ai jamais vraiment bien compris cette nécessite à devoir aider une femme qui enfante. (Mais peut-être que toutes les femmes que j'ai accompagnées étaient très particulières et exceptionnellement autonomes. Et si certaines demandent parfois une présence plus marquée, celle-ci peut n'être que ponctuelle et bien ciblée.)

Chauffer de l'eau, préparer avec précision un endroit spécifique pour l'accouchement, etc. ... n'est pas nécessaire.

Il n'est besoin de rien pour un enfantement.

Chaque fois que j'ai vu des consœurs se préparer à assister une femme pour son accouchement, le premier matériel qu'elle mettait en place correspondait chaque fois à ses inquiétudes personnelles suite à des expériences difficiles ... Dans ces besoins de réassurance par la vision du matériel à portée de mains, il est logique de mettre à contribution cet homme-devenant-père ...

Un facteur très important est à ajouter pour la compréhension des événements historiques à partir des années 1970 : l'avènement des psychologues !

Tout a été mis a la sauce "psy" ... Mais ceux-ci, pour se faire accepter dans le milieu médical très fermé, devaient intégrer leurs théories dans les principes interventionnistes et la vision "pathologiste" de l'accouchement (un des arguments, encore d'actualité, pour faire venir les femmes a l'hôpital pour accoucher).

C'est ainsi que la notion de "couvade" est passée du rituel à la description de comportements pathologiques de l'homme. Michel Odent, dans cet écrit-ci, introduit cette nouvelle notion de la "dépression postnatale du père" en parallèle, je suppose, de la découverte de celles de la mère enfin reconnues plus fréquemment - et pas seulement dans le registre psychiatrique, qui ne prenait en compte que les psychoses -.

Durant les siècles passés, la littérature populaire, déjà orientée vers le fantastique, a surtout décrit des accouchements particulièrement "sanglants" et d'autres particulièrement traumatiques ... Pourtant, nous savons bien que, dans la majorité des cas, l'enfantement n'est pas ainsi. Que l'on s'imagine les campagnes, à cette époque-là, et l'éloignement des fermes et autres masures, les routes, les moyens de transport, ... L'homme a dû être présent dans les naissances ... de ses bêtes ... et de ses enfants ... Mais ... pouvait-on vraiment en parler ! pouvait-on l'écrire ?

Culturellement voire spirituellement, la différence entre les mises bas de ses bêtes et les accouchements de sa femme devait se souligner. D'où les rites.

Ce n'est qu'au-delà de plus de 20 heures de travail douloureux que l'aide était appelée (mais peut-on l'imaginer vraiment aujourd'hui, alors que, dans l'esprit de chacunE, il faut intervenir lorsque 8 heures se sont écoulées ?). N'oublions pas, non plus, que les femmes n'avaient pas que deux enfants ... et je ne connais pas beaucoup de femmes, aujourd'hui, qui s'en laissent aussi bien conter lorsqu'elles enfantent pour la quatrième ou la cinquième fois !!

Cela pouvait-il être considéré et relaté ainsi au XVIII ème siècle lorsque les sages-femmes essayaient de faire leur place auprès des chirurgiens-barbiers ? ainsi que dans le contexte féministe du début du XX ème siècle ?

 

C'est la première question de Michel Odent qui est "dangereuse" dans ce texte : "la participation du père à la naissance est-elle dangereuse ?"

Elle impose un pré-requis : que "le père participe" c'est-à-dire activement à l'image des professionnelLEs ! Il ne participe pas comme compagnon de cette femme, comme le père de cet enfant, mais comme l'assistant des professionnelLEs !

Est-ce un relent paternaliste, qui voudrait que même quand il ne sait pas, il se doit d'agir, "on" doit le faire agir, "on" doit le laisser agir ... comme s'il savait ?

 

Ce que j'observe c'est que les professionnelLEs transposent leurs visions aussi bien aux comportements de la femme que de l'homme directement impliquéEs dans cet enfantement. Le professionnel agit, parce qu'il pense devoir agir ... justifiant parfois ses actes sous le label de la prévention ... parce que, lui, sait, c'est-à-dire surtout de manière anticipée !! Il voit donc la femme en action. Or, je ne vois pas la femme agir parce qu'elle doit agir - de manière consciente et explicable - mais parce qu'elle ne peut pas faire autrement !! La différence est considérable.

Or, l'influence du professionnel sur la femme la conduit à agir selon ses principes à lui et non pas selon son ressenti à elle : elle prend cette positon-la parce qu'elle lui est conseillée !

Cette même influence se retrouve chez l'homme.

Mais si cette femme-ci ne prend pas la position conseillée, c'est parce qu'elle ne peut pas faire autrement, c'est parce que tout son être devient autonome ... L'homme n'est pas "poussé" de l'intérieur ... physiquement. Il n'a que ses émotions ... qu'il a appris à devoir contrôler selon des normes précises : "faire".

 

 

La notion d'accouchement facile ou non ... est de la préoccupation des femmes qui vont enfanter, bien sur !! Mais la notion de vouloir faciliter l'accouchement, elle, est dans l'esprit des professionnelLEs. Cette différence, si elle est plus subtile, est tout aussi importante.

Les professionnelLEs, de par leur formation, se projettent *dans* le corps de la femme ... et c'est à ce niveau-là qu'ils veulent "faciliter" l'accouchement. L'homme-compagnon-père se situe à l'extérieur ... C'est de l'extérieur et dans leur environnement qu'il connaît sa compagne. C'est de l'extérieur qu'il veut faciliter les choses. (Leurs unions sexuelles étant d'un registre différent : ils sont, l'unE dans l'autre. Sexualité qui est d'ailleurs généralement complètement niée par les professionnelLEs lors de l'enfantement. Les hommes vraiment en confiance ont pourtant souvent des gestes très intimes envers leur compagne.)

C'est lorsqu'il **croit devoir faire** des choses que bien souvent il se plante et devient gênant pour la femme. Selon la nature de la relation du couple, la femme s'exprimera alors.

Je pense que le rôle des professionnelLEs dans de telles situations est d'éviter, par leurs comportements, d'induire ces croyances chez l'homme, et de favoriser - ou plutôt de laisser - une relation "simple" entre les partenaires.

 

 

J'ai aussi lu ces interprétations à propos de la séparation des couples après un enfantement, et notamment l'espoir d'un meilleur vécu par le couple si l'homme "participe" activement à l'accouchement. Je ne reviens pas sur l'influence des professionnelLEs orientant les comportements de l'homme. Par contre, je me pose la question des principes sur lesquels s'est construit le couple ... et du regard ensuite sur ceux-ci après l'expérience de la grossesse, de la naissance et de l'accueil du nouveau-né au quotidien ... Focaliser la réflexion sur le seul moment de l'accouchement, ou de l'œil posé sur la vulve sanglante et distendue, est quelque peu réducteur ... (mais très porteur, il est vrai, dans les bouquins psys !)

 

 

Je conclurais en écrivant que si la plus grande majorité des femmes ont une fausse vision stéréotypée de l'accouchement, il n'y a pas de raison pour que les hommes ne l'aient pas non plus.

L'anticipation est le meilleur antidote de la spontanéité ...

 

Jean-Claude Verduyckt

 

 

Extrait du livre de Michel Odent : "Le fermier et l'accoucheur"

Chapitre XII : la participation du père à la naissance est-elle dangereuse ? 

"Il ne fait pas de doute que la participation du père est un aspect de la naissance industrialisée. Il y a un siècle, quand la plupart des femmes accouchaient à domicile, la participation du père était hors de propos. Tout le monde savait que l'accouchement était une affaire de femmes. On occupait le mari, par exemple en lui faisant bouillir de l'au, mais il n'était pas impliqué dans la naissance elle-même.  Aujourd'hui, à l'apogée de la naissance industrialisée, la question est encore considérée comme déplacée, voire stupide. Au XXI ème siècle, tout le monde connaît l'importance du rôle actif du père dans la "naissance d'une famille". Nombre de femmes ne peuvent même pas imaginer donner naissance sans la participation de leur "partenaire". Nous avons tous entendu de merveilleuses histoires de "couples donnant naissance". Les pères sont bienvenus dans les plus conventionnelles des salles d'accouchement.

Pour interpréter des changements de points de vue aussi rapides et radicaux, il convient de les replacer dans leur contexte historique. Il est nécessaire de rappeler que ce phénomène mystérieux s'est amorcé de façon inattendue dans la plupart des pays industrialisés au cours des années soixante. C'est alors que le besoin d'être assistée par le père du bébé fut ressenti par une nouvelle génération de femmes. C'est précisément l'époque où de plus en plus de naissances étaient concentrées dans les hôpitaux de plus ne plus grands. La naissance dans d'énormes maternités fut une étape importante du processus d'industrialisation. C'est aussi l'époque où la sage-femme devint un membre parmi d'autres d'une équipe médicale de grande dimension (dans les pays où elle ne disparut pas complètement). Il ne fait pas de doute que la participation du père fut alors une adaptation à une situation sans précédents. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, les femmes n'avaient accouché dans d'immenses hôpitaux au milieu d'étrangers ; quant aux sages-femmes, elles avaient toujours été indépendantes.

Les témoins actifs de tels bouleversement dans les attitudes n'ont pas oublié la vitesse avec laquelle de nouvelles doctrines se sont alors établies. Vers 1970, on me disait, par exemple, que la participation du père allait renforcer les liens à l'intérieur des couples, et qu'il fallait s'attendre à une diminution du nombre de divorces et séparations... J'ai aussi entendu que la présence du père, en tant que personne familière, ne pouvait que faciliter l'accouchement et qu'il fallait s'attendre à une diminution du nombre de césariennes...

On ne peut pas préparer une ère nouvelle sans d'abord remettre en cause les théories et comportements qui, sur le plan historique, sont associés à l'industrialisation de la naissance. Il nous faut d'abord faire l'inventaire des questions qu'il convient de poser. En ce qui concerne la participation du père, au moins trois questions s'imposent :

Tout d'abord : est-ce que la participation du père rend l'accouchement plus facile ou plus difficile ?

Si vous êtes assez âgé pour vous souvenir d'une naissance sans personne alentour hormis une sage-femme maternelle, expérimentée et discrète, vous êtes enclin à poser ainsi la question. Notre but n'est pas d'apporter des réponses mais plutôt d'analyser les nombreuses raisons pour lesquelles le sujet est complexe.

En premier lieu, il existe plusieurs sortes de couples, avec de grandes différences dans la durée de cohabitations et le degré d'intimité. Il y a aussi plusieurs types d'hommes : certains peuvent rester discrets quand leur partenaire est en travail ; d'autres ont tendance à se comporter en observateurs, ou en guides, tandis que d'autres encore se comportent en protecteurs. Au moment même où la femme en travail doit réduire l'activité de son intellect (de son néocortex) et "partir sur une autre planète", l'homme, souvent, ne peut cesser d'être rationnel. Certains prennent un air courageux, mais en fait leur taux d'adrénaline est élevé et ceci est hautement contagieux.

Le double langage des êtres humains contribue à expliquer pourquoi la complexité du sujet est souvent sous-estimée. Il y a souvent contradiction entre le langage verbal et non-verbal. Avec des mots, la plupart des femmes modernes affirment sans hésitations qu'elles ont besoin de la participation du père ; mais, le jour de la naissance, les mêmes femmes peuvent exprimer exactement le contraire d'une façon non-verbale. J'ai le souvenir d'un certain nombre d'accouchements qui progressaient très lentement, jusqu'au moment où le père, pour une raison imprévue, fut soudain obligé de s'absenter. Dès que l'homme eut tourné le dos, la femme en travail s'est mise à crier, est partie dans les toilettes, et le bébé est né après une courte série de contractions puissantes et irrésistibles (ce que j'appelle le "réflexe d'éjection du fœtus").

Il convient de prendre aussi en considération les particularités des différentes phases de l'accouchement. Certaines femmes peuvent être soudain inhibées à cette phase de l'accouchement où il est habituel de vider son rectum... C'est l'occasion de souligner que le type d'intimité qu'une femme partage avec son partenaire sexuel n'est pas de la même nature que l'intimité qu'elle peut avoir avec sa mère. C'est souvent entre la naissance du bébé et la délivrance du placenta que beaucoup d'hommes ont un soudain besoin d'activité, au moment même où la mère ne devrait avoir rien d'autre à faire que de regarder son bébé et sentir le contact de sa peau. Répétons qu'à ce stade, toute distraction tend à inhiber la sécrétion d'ocytocine et donc à gêner la délivrance du placenta.

Ensuite : quelle influence la participation du père peut-elle avoir par la suite sur la vie sexuelle du couple ?

Poser cette question , c'est aborder le sujet éminemment complexe de l'attraction sexuelle, qui est mystérieuse. Le mystère a d'ailleurs un rôle à jouer dans son déclenchement et son entretien. Il y eut jadis des déesses-mères. En ce temps-là, pour les hommes, la naissance d'un bébé était entourée de mystères.

J'ai eu l'occasion, dans le passé, de parler de la naissance de leurs bébés avec des femmes qui étaient elle-mêmes nées à la fin du XIX siècle. Elle ne pouvaient pas imaginer le regard de leur mari alors qu'elle accouchaient :- "que serait-il advenu de notre vie sexuelle après cela ?" était la plus fréquente des réactions.

Aujourd'hui je suis étonnée par le nombre de couples qui se séparent peu de temps après une naissance merveilleuse, selon les critères modernes. Le père et la mère restent bons amis, mais ils ne sont plus les partenaires sexuels. C'est comme si la naissance du bébé avait renforcée leur camaraderie, tout en affaiblissant l'attrait sexuel.

Enfin, lorsqu'ils ont participé à la naissance, quelles traces laissent chez les hommes leurs réactions émotionnelles souvent intenses ? A l'ère de l'industrialisation de la naissance, à une époque où l'on peut accoucher en regardant la télévision, il n'est pas habituel de poser ainsi la question. Pendant les jours qui suivent une naissance fortement "industrialisée", personne ne s'inquiète habituellement du bien-être du père. Mon expérience de l'accouchement à domicile m'a conduit à rendre visite à des familles deux ou trois jours après la venue du bébé. Ma surprise a souvent été grande lorsque j'ai poliment demandé comment se portait le père.

Plusieurs fois j'ai appris qu'il était alité parce qu'il avait mal au ventre, un lumbago, une rage de dent, une colique néphrétique, un eczéma généralisé, ou simplement parce qu'il était épuisé.... j'en suis arrivé à proposer le concept de dépression postnatale de l'homme. Celle-ci est fréquente dans un certain contexte, mais elle n'est pas reconnue comme telle.

Évoquer une possible dépression postnatale de l'homme fournit une occasion de rappeler que, dans de nombreuses sociétés, les réactions émotionnelles du père étaient canalisées par des rituels. Tous ces rituels entrent dans le cadre de ce que les anthropologistes appellent la "couvade".

Quelles que soient les particularités locales, ces rituels ont pour effet d'occuper le père pendant que sa femme accouche. Faire en sorte que le père passe des heures à faire bouillir de l'eau peut être considéré comme l'un des derniers exemples de couvade.

Quand nos sociétés auront atteint un certain niveau de prise de conscience, la participation du père à la naissance deviendra un thème central de discussion."

 

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