Le point sur l'hypoglycémie néonatale

 

 

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Dans bien des maternités, la crainte de l'hypoglycémie du nouveau-né semble augmenter, amenant une surveillance de plus en plus généralisée ainsi que la prescription de compléments, même chez le bébé allaité. Mais est-ce vraiment justifié? Quels sont les bébés réellement prédisposés ou menacés par l'hypoglycémie? De quels mécanismes de défense les bébés à terme disposent-ils ? En quoi consisterait la prévention de l'hypoglycémie néonatale ? Mise au point...

Ingrid Bayot Sage-Femme, Québec

Marie Thirion Pédiatre, 84120 Pertuis

Première partie :

bases théoriques

1) Généralités

a) "Glycémie" signifie taux de glucose sanguin. Le glucose est le principal carburant cellulaire. L'insuline, sécrétée par le pancréas, "fait passer" le glucose du sang au milieu intracellulaire (sauf pour les cellules du cerveau, du foie et des intestins qui se passent de l'insuline pour capter le glucose).

b) Le bol alimentaire apporte des glucides, des protéines et des lipides (gras). La digestion, ou catabolisme, a pour but de fractionner la ration alimentaire en composés assimilables, par action mécanique (broyage) et chimique (sucs gastrique, biliaire, enzymes digestives...). Cette première phase consomme de l'énergie.

c) Ensuite, les glucides, protides et lipides peuvent entrer dans plusieurs circuits métaboliques complexes qui fournissent, entre autres, l'énergie. Chez l'adulte, il existe plusieurs passerelles entre ces différents circuits, ce qui lui permet, par exemple de produire du glucose à partir des acides aminés ou des lipides. L'adulte est également capable de mettre en route la néoglucogenèse, processus par lequel il puise dans ses graisses de réserve pour produire de l'énergie.

d) L'organisme est pourvu de mécanismes de sécurité. Cinq pour cent du poids du foie sont faits de glycogène, une substance capable de générer du glucose (+ des métabolites intermédiaires). Dès que le taux de glucose sanguin descend sous une certaine limite, l'organisme mobilise son glycogène hépatique pour stabiliser sa glycémie.

2) Le nouveau-né à terme

a) La naissance impose toute une série de changements. Le nouveau-né doit passer

de la perfusion ombilicale continue à l'alimentation discontinue, donc mettre en route ses mécanismes digestifs et enzymatiques. Ceux-ci sont encore relativement immatures. Contrairement à l'adulte, le nouveau-né est incapable de fabriquer du glucose à partir des acides aminés ou des lipides : ces circuits métaboliques-là ne sont pas encore au point. De même, la néoglucogenèse lui est impossible.

b) Ceci dit, le nouveau-né à terme est très bien équipé pour faire face aux changements.

- Durant les dernières semaines de grossesse, il a constitué sa réserve de glycogène hépatique. Il en possède moins que l'adulte, mais suffisamment pour supporter les écarts entre deux tétées.

- Durant les premiers jours de vie, la capacité de ses cellules à utiliser les corps cétoniques comme carburant cellulaire est quarante fois plus élevée. Alors que les processus digestifs et enzymatiques se mettent doucement en place, cette possibilité représente un mécanisme de sécurité exceptionnel pour assurer le fonctionnement cellulaire. Les corps cétoniques proviennent de la transformation des graisses alimentaires. Il est donc important que l'alimentation apporte des gras (lait).

c) Les bébés nourris au colostrum bénéficient d'un atout supplémentaire : ils absorbent des gynolactoses, nom générique recouvrant une centaine de constituants (des petites protéines et des petits sucres - oligosaccharides) servant de carburant cellulaire, utilisables tels quels, sans passer par la voie métabolique du foie dont le travail est ainsi épargné.

3) Qu'en est-il de l'hypoglycémie néonatale ?

a) La définition habituelle de l'hypoglycémie néonatale (taux inférieur à... avec chiffre très variable d'un service à l'autre) est trop simpliste pour être réaliste !

En fait, les chercheurs ne parviennent pas à s'entendre sur une définition de l'hypoglycémie car celle-ci n'est pas une pathologie en soi, mais un symptôme susceptible d'apparaître dans différentes pathologies.

Les symptômes cités en vrac - trémulations, apnées, déshydratation, hyperthermie, convulsions...- ne sont pas à proprement parler ceux de l'hypoglycémie, mais ceux d'une pathologie incluant celle-ci.

Il y a un monde entre l'hypoplycémie transitoire asymptomatique du nouveau-né à terme et celle du prématuré ou du bébé stressé (anoxie, réanimation...). Les problèmes associés à la prématurité ou au stress font qu'une glycémie basse chez ces bébés-là signale une détresse globale, associant d'autres troubles métaboliques comme l'hypocalcémie, qui peuvent être dangereux s'ils ne sont pas dépistés et pris en charge correctement.

b) Des études à long terme ont prouvé que, chez le bébé à terme, une glycémie très basse sans signes cliniques associés, ne laisse aucune séquelle. Parce que l'hypoglycémie sans autre pathologie, semble être absolument banale.

Il y a moins de cinquante ans, tous les nouveau-nés subissaient un jeûne de trois jours. Tous ne convulsaient pas, loin de là ! Nous avons heureusement relégué cette pratique au musée des lubies de la puériculture, mais le balancier a opéré un retour exagéré dans l'autre sens : peur du manque, focalisation sur les chiffres - glycémie, poids, quantités ingurgitées - et recours trop rapide à la supplémentation.

c) II n'y a pas de lien automatique entre la glycémie et la quantité des apports alimentaires car la digestion et les cycles de transformation dépendent d'un grand nombre de facteurs - dont la qualité des apports et la qualité de l'environnement matériel et humain.

De même que le taux de glucose sanguin ne reflète pas l'ensemble des approvisionnements cellulaires car les gynolactoses et les corps cétoniques n'apparaissent pas. Cette sécurité-là est impossible à chiffrer.

d) Les tigettes de contrôle à lecture immédiate ("dextro" ou "chemstrip") se sont répandues et banalisées dans nos maternités, apportant l'illusion d'un contrôle facile.

Or, cette technique en fait trop ou pas assez.

Trop pour les bébés à faible risque chez qui la collecte des données, l'observation clinique et quelques précautions simples suffiraient amplement.

Pas assez pour les bébés réellement fragiles qui nécessitent une surveillance sérieuse, dont des tests sanguins fiables réalisés en laboratoire. (Actuellement, les chiffres généralement admis - et ils sont très prudents - sont : 0,22mmol/L (2,2mmol/L = ± 0,40gr/L) les deux premiers jours et 0,33mmol/L (3,3mmol/L = ± 0,60gr/L) pour le troisième jour).

e) Chez le bébé à terme et en bonne santé, le risque d'hypoglycémie concerne les deux premiers jours de vie, période d'adaptation au nouveau mode de vie, avec apports discontinus, thermorégulation active. Passé ce cap, le danger principal est la déshydratation.

4) Les causes possibles d'hypoglycémie

a) La première cause de glycémie basse c'est le refroidissement, et non, comme on le croit trop souvent, un écart important ponctuel entre deux prises alimentaires.

Un bébé qui a froid mobilise ses graisses brunes (ou Tissu Adipeux Brun), une substance qui peut rapidement fournir de la chaleur - rien à voir avec les "graisses blanches" sous-cutanées qui servent uniquement d'isolant thermique.

Ensuite il les reconstitue très rapidement à partir du glycogène hépatique... qui n'est dès lors plus disponible pour stabiliser la glycémie (**"le détournement de fonds").

b) Le deuxième type de risque d'hypoglycémie, le stress, concerne les bébés à terme ou non, qui ont subi un travail long et difficile, une naissance pénible, une souffrance fœtale, une réanimation, un examen douloureux, ou une longue période de pleurs intensifs...

Lors d'un stress, le foie libère beaucoup de glycogène pour augmenter le taux de glucose sanguin et permettre la défense, l'attaque ou la fuite. Le stress est hyperglycémiant mais, gare au contrecoup : dans les heures qui suivent, la glycémie va dégringoler (**"la dépense exagérée").

Notons aussi que le stress (aigu ou chronique) déséquilibre tout l'organisme, le métabolisme du calcium entre autres (trémulations, convulsions).

Signalons enfin cette cause de stress néonatal chronique qu'est le syndrome du manque, chez les bébés de mères qui fument beaucoup ou qui consomment des drogues. Ces bébés nécessitent une prise en charge spécifique.

c) Le troisième type de risque concerne peu de bébés, mais constitue un risque majeur car associé à d'autres problèmes : ce sont les bébés qui possèdent peu ou pas de réserve de glycogène hépatique (**"peu de capital").

- Prématurité. Retard de croissance intra-utérin.

- Apports placentaires réduits : gémellarité, post-maturité, cordon serré, alcoolisme maternel...

d) Beaucoup plus rares sont les hypoglycémies d'origine métabolique :

- Hypoglycémie par hyper insulinisme chez les bébés de mères diabétiques mal suivies.

- Galactosémie congénitale ou autres maladies métaboliques, graves mais rarissimes. Ces bébés-là font l'objets de protocoles de surveillance et de soins bien précis.

 

Deuxième partie : Conduites pratiques pour les trois premiers jours

Le confort métabolique général dépend :

- de la qualité de l'environnement matériel et humain,

- de la qualité des apports alimentaires

"Proximité et colostrum sont les clefs de l'équilibre néonatal"

1) Prévenir le refroidissement

La perte de chaleur est surtout liée a l'évaporation cutanée (perspiration). Facteurs augmentant la perte de chaleur :

- la nudité, ou la surface d'exposition a l'air : un bébé tête nue expose 1/4 de sa surface corporelle ; dans une pièce à 20°C.; un bébé nu perd 1/10 de degré par minute ; chez un bébé nu mouillé, la perte est 3 à 4 fois plus importante.

- la sécheresse de l'air : plus l'air est sec, plus le bébé "évapore", plus il perd de la chaleur (ex. bébé nu dans une couveuse chaude, mais sèche ; bébé sous lampe chauffante).

- les courants d'air : le simple déplacement de l'adulte auprès d'un bébé exposé sur une table pour la toilette ou un examen, augmente sa perspiration et le refroidissement.

- la suppression des protections cutanées naturelles, comme le vernix et le film lipidique de la peau. Frotter et savonner un bébé tous les jours le prive des protections qui limitent la perspiration.

Favoriser la proximité parent-enfant

Favoriser la cohabitation, le portage et le peau à peau.

Une première révolution tranquille dans nos maternités : passer d'une culture de la séparation à une culture de la proximité.

C'est une bonne chose que d'informer les futurs et nouveaux parents des bienfaits de la cohabitation jour et nuit, de les encourager à pratiquer le portage ou le peau à peau.

Mais il leur sera difficile de les vivre sereinement tant que les messages verbaux et non-verbaux des soignants véhiculeront toute une culture de la séparation.

Quelques faits révélateurs de la culture de séparation : bébé placé "préventivement" sous lampe chauffante, bébé déposé dans le berceau dès le retour de la salle d'accouchement, literie conçue pour malades asexués sans vie relationnelle, proposition de "reprendre" le bébé pour la nuit lors du tour de soir, séparation proposée facilement comme solution aux pleurs du tout petit, préjugé qu'une mère ne peut se reposer que si son bébé est loin d'elle...

Quelques faits révélateurs d'une culture de la proximité qui valorise les liens familiaux : la "maternité" s'appelle "l'unité familiale"; des lits et des repas pour les pères sont disponibles ; des chambres disposent de lits larges à deux personnes (En 2001, deux maternités hospitalières au Québec sont équipées de la sorte), le bébé est laissé avec ses parents, l'observation du bébé prime sur les conduites systématiques, le portage et le peau à peau sont des solutions facilement proposées aux pleurs du tout petit, une séparation momentanée n'est proposée qu'après écoute attentive des besoins de la mère...

Eviter de laisser le bébé nu et mouillé

- Dans les minutes qui suivent sa naissance.

Le sécher immédiatement et soigneusement peut très bien se faire sur le ventre de sa maman. Bien séché et recouvert d'un linge sec, le bébé est en sécurité : le corps maternel est chaud et humide, et offre toute une gamme de repères sensoriels.

- Lors de la toilette

La technique de la toilette du nouveau-né, encore enseignée dans bon nombre de nos établissements, est inadaptée aux besoins du tout petit. Pourquoi faudrait-il frotter et savonner tous les jours un bébé qui transpire peu (les glandes sudoripares sont encore immatures) et qui ne se salit presque pas ? On pourrait très bien se contenter de laver le pourtour de la bouche, les mains et le siège. Pourquoi le déshabiller, l'exposer à plat dos, le récurer recto verso ? Les bébés détestent ce moment, ils ont froid, ils sont stressés, ils pleurent beaucoup et dépensent beaucoup d'énergie pour se débattre et se réchauffer. Par contre, lui offrir un bain d'eau chaude (avec son cordon, mais oui, il n'y a aucun danger) ou un massage à l'huile dans une pièce bien chauffée serait beaucoup plus pertinent : détente, chaleur...

Les petites économies (Les trois premiers jours)

- Le petit bonnet, pas trop chaud, mais couvrant le front.

- Préchauffer le berceau avant de l'y poser vaut mieux que trop couvrir le bébé.

- Si alimentation ou biberon ou supplémentation à la tasse, tiédir la ration.

- Durant cette période d'accueil intensif, le lit familial est un atout supplémentaire.

2) Prévenir le stress chronique

Devant un tableau de stress aigu, il n'y a que les conduites thérapeutiques d'urgence.

Mais un nouveau-né peut être exposé à des stress chroniques : séparation, rationnement affectif ou alimentaire, manque de repères sensoriels, s'exprimant par des pleurs intenses et prolongés...

Entre autres conséquences, le stress déséquilibre le métabolisme du calcium (crispations, trémulations...) ; le froid et le stress augmentent la diurèse (pertes liquidiennes augmentées, perte de poids...)

Ce qui nous fait revenir à la proximité. Logique...

Le bébé vient de débarquer dans un monde sensoriel radicalement nouveau pour lui. Il flottait, tout nu et soutenu dans un milieu clos, rond, mou, chaud, en perpétuel mouvement ; ... et il se retrouve habillé, langé, étalé sur un lit plat et immobile, soumis à la pesanteur terrestre, le visage exposé à l'air.

Il vivait dans un endroit sombre où les bruits et les voix lui parvenaient via le liquide amniotique, amortis par les parois du ventre maternel ; ... et il découvre la lumière, des bruits et des voix "en direct" sur son tympan désormais à l'air ;... il découvre des odeurs de lieux et de personnes qu'il ne peut identifier...

Le nouveau-né a besoin de retrouver des repères, une présence, des odeurs et des voix connues, les bras de sa mère ou de son père ; il a besoin de faire le lien entre l'avant et l'après naissance, il a besoin de créer des liens.

Un bébé paisible a plus de chance de mettre en place des mécanismes métaboliques physiologiques. Un bébé paisible profite mieux de ses apports alimentaires, utilise son énergie pour maintenir sa température et assurer sa croissance.

3) Favoriser la prise du colostrum

Le colostrum, le lait des premiers jours, est une substance extraordinairement bien ajustée aux besoins d'un tout nouveau-né.

- Le bébé doit se nourrir, mais ses mécanismes digestifs ne sont pas encore bien "rodés": le colostrum lui apporte des enzymes digestives et des aliments immédiatement utilisables pour construire ses os, ses muscles et son cerveau.

- Le cerveau du bébé a besoin de carburant cellulaire, mais les mécanismes d'utilisation des sucres alimentaires ne sont pas encore tout à fait au point : le colostrum apporte des gynolactoses, carburant utilisable immédiatement.

- Le bébé naît un peu "gonflé" d'eau car il vivait en milieu aquatique ; il n'a donc pas besoin d'absorber beaucoup de liquides : le colostrum lui apporte, sous une petite quantité, des substances qui lui permettront de s'ajuster en douceur au milieu aérien, donc d'éviter les chutes de poids rapide.

- Le bébé vient du milieu utérin, fermé et stérile : le colostrum contient beaucoup d'anticorps et de substances protectrices ; il protège des infections et des allergies.

Les rythmes : la consigne habituelle, c'est "tétées fréquentes". En pratique, c'est plus difficile car le tout nouveau-né présente des rythmes très irréguliers. Lorsqu'il dort beaucoup, on essaye de le réveiller "pour le mettre au sein" ; lorsqu'il se réveille souvent, on invente des règlements "deux heures minimum entre les tétées"... alors que le colostrum est hyper digeste et produit en petites quantités.

Pour ne rien arranger, beaucoup de soignants et de parents s'imaginent que les besoins alimentaires sont responsables des éveils du tout petit : "il se réveille car il a faim ; il pleure pour manger, il s'endort car il a bien mangé et dort longtemps car il a beaucoup mangé".

Or, c'est l'inverse : ce sont les rythmes des éveils qui déterminent les rythmes des prises alimentaires. Le bébé en éveil calme actif est vigilant attentif et tonique : il est alors capable de chercher le sein et de le trouver (réflexe de fouissement), capable de le prendre, bouche grande ouverte, langue sortie, capable de téter efficacement pour déclencher le réflexe d'éjection du lait.

Deuxième révolution tranquille :

Réaliser que le premier rythme vital du bébé est celui de ses rythmes veille-sommeil, reflet de sa maturation neurologique et non d'un conditionnement extérieur.

Favoriser la prise du colostrum c'est donc commencer par respecter les rythmes veille-sommeil et apprendre à observer les bébés.

En éveil calme, somnolent ou tranquille, il n'est pas encore prêt. Autant il est facile d'enfoncer une tétine de biberon dans la bouche d'un bébé passif, autant il est impossible de "le mettre au sein". Cette constatation toute bête pourrait épargner à tout le monde pas mal d'énervement !

En éveil agité, c'est trop tard : le bébé pleure et est difficile à calmer. Or, pour beaucoup de soignants ou de parents, seuls les pleurs peuvent exprimer la faim.

Chez le tout petit, les signaux de faim, tels que nous les adultes, les connaissons, ne sont pas encore présents. Néanmoins, le bébé a impérativement besoin de manger.

Alors, qu'est-ce qui permet à un petit être jusqu'ici nourri automatiquement, en continu et par voie ombilicale, de passer à l'alimentation participative, discontinue et par voie orale ?

1) L'éveil, en particulier la phase d'éveil actif.

2) Les réflexes archaïques, génétiquement programmés : réflexe de fouissement, réflexe des points cardinaux, réflexe de succion, réflexe de déglutition.

3) Le plaisir et l'installation du cycle plaisir-désir. Le plaisir oral au sein est très complet, très relationnel et sensuel. Le plaisir enracine le bébé dans la vie.

Avec les bébés nés à terme et en bonne santé, il est donc important de suivre le rythme de ses éveils, de pratiquer "l'allaitement à l'éveil", même s'ils sont irréguliers.

Les rythmes particuliers des trois premiers jours de vie... sont très irréguliers. Grosso modo, on peut distinguer trois périodes.

La période néonatale immédiate

Un bébé participe activement à sa naissance : sa tête cherche un passage, s'adapte, se tourne. Durant ce travail intensif, son organisme secrète de grandes quantités de catécholamines, une hormone nécessaire à l'effort physique intensif. Lorsqu'il naît, il est très vigilant, actif, tonique, et le restera durant deux heures environ. Il n'a pas "faim" au sens où nous l'entendons, mais il a un besoin vital de prendre contact, "d'enregistrer" sa mère (imprinting), de repérer sa voix, son visage, ses odeurs, de trouver le sein par lui-même et de téter une première fois. Les bébés qui trouvent le sein par eux-mêmes acquièrent durablement une excellente technique de succion.

La période de récupération postnatale

Les bébés présentent souvent une première période de 12 à 24 heures où ils dorment beaucoup et s'éveillent peu. La première période qui suit la naissance est souvent longue : 6 à 10 heures, parfois plus. Or c'est là où, protocoles obligent, nous nous demandons quand et comment réveiller le bébé "pour qu'il aille au sein". Ce qu'il ne fera pas, ou très mal. Et la prise de colostrum sera quasi nulle. Les premières "bagarres au sein", les premiers suppléments datent souvent de ces moments-là. Ils font - déjà - douter la mère de ses compétences de nourrice.

Et la véritable question c'est : "ce bébé a-t-il besoin d'un apport énergétique ?"

Pour le déterminer, il y a cinq questions à se poser.

1 ) Qui est ce bébé ?

Un nouveau-né à terme et en bonne santé ? Un bébé de petit poids ? Un bébé né par césarienne suite à une souffrance fœtale ?... etc. En gros, avons-nous à faire à un bébé normal, limite ou pathologique ?

2) Où dort ce bébé ? (Évaluer l'environnement matériel et humain)

Contre son père ou sa mère, bien au calme, au chaud et à l'humidité, bercé par leur corps et leur voix, respirant leur odeur, ne dépensant quasi aucune énergie puisqu'il dort ? Ou dans une pouponnière, à l'écart, où il s'est endormi après avoir pleuré tout un temps ? Ou sous une lampe chauffante où il vient de passer deux heures dont une en hurlant ?

3) Quand a-t-il mangé durant les dernières 24 heures ?

Un écart n'est pas alarmant s'il est ponctuel et s'il y a 6 à 8 prises alimentaires par 24 heures. Avec un tout nouveau-né, il est utile de s'interroger sur les apports placentaires. Travail normal ? Travail long et pénible ? Perfusion de glucose chez la mère ? Épisodes prolongés de décélérations cardiaques ?

4) Risque d'hypoglycémie ? réserve de glycogène hépatique. Refroidissement. Stress. Peu ou pas de réserve.

5) Risque accru d'ictère ? ex. bosse séro-sanguine suite à une instrumentation obstétricale.

Le colostrum vient en petite quantité, mais est laxatif. Un bon transit évite la réabsorption intestinale de la bilirubine conjuguée.

Troisième révolution tranquille :

passer d'une culture du protocole systématique à celle de l'observation et du bon sens clinique.

Soit, le bébé est normal : on peut le laisser dormir ; il finira bien par s'éveiller et téter efficacement.

Soit il a besoin d'un apport énergétique. Dans tel cas, comment le nourrir sans le réveiller ? Si le bébé est nourri au lait industriel, il est possible lui donner le biberon, même s'il somnole. Et si le bébé est nourri au sein ? On peut montrer à la maman comment masser doucement l'aréole et recueillir quelques gouttes de colostrum dans une cuiller en plastique bien propre. Les réflexes de succion et de déglutition sont opérationnels, même si le bébé dort. Il suffit de le maintenir en position verticale et de glisser cette petite quantité dans sa bouche : il l'avalera et en profitera. Avec 10ml de colostrum, le bébé peut construire bien plus de cellules qu'avec 20ml de lait industriel, moins digeste et moins assimilable. La qualité prime sur la quantité.

La petite cuiller de colostrum doit rester un système de dépannage pour les heures de récupération post-natale.

L'agitation de la deuxième (ou troisième) nuit

Les bébés sortent souvent de la période de récupération vers la fin de l'après-midi. Ils présentent alors une période agitée qui se prolonge facilement jusqu'au milieu de la nuit.

La dramatisation de cet épisode, la fatigue de la mère qui a eu trop de visites, la peur que le bébé se conditionne à boire très souvent la nuit, la méconnaissance de la physiologie des rythmes du bébé et de l'installation de l'allaitement... amène souvent à réglementer la fréquence des tétées, à proposer des suppléments ou une séparation.

Or cet épisode ne durera pas. Il est même très utile.

Tant mieux si le bébé tète souvent : il a récupéré et il est prêt à manger plus.

Chez la mère, la progestérone est descendue et la sécrétion de lait augmente ; la prolactine augmente également, déterminant une congestion des seins. Les tétées fréquentes sont la meilleure prévention de l'engorgement (congestion + œdème).

La "concurrence déloyale"

La tétine d'amusement et les suppléments concurrencent le colostrum. S'ils sont donnés au biberon, ils risquent d'induire une confusion sein/tétine chez le bébé.

Les suppléments d'eau glucosée sont inutiles. Ils apportent peu de calories et aucun nutriment ; ils déclenchent une décharge d'insuline et déstabilisent la glycémie. Un supplément contenant des gras (lait) apporte plus du double de calories, des nutriments et des gras, qui permettent la formation de corps cétoniques. Ceci dit, les indications de suppléments sont en principe rarissimes.

4) Apprendre à repérer les bébés à risque associé :

- les bébés ayant présenté un épisode de stress aigu (cf. précédemment),

- ceux qui ont peu ou pas de réserve. Dans ces cas "à risque", il est toujours utile d'intensifier les mesures préventives développées ci-dessus. La proximité, le calme, les repères sensoriels, la chaleur du corps paternel ou maternel sont des cadeaux inestimables pour ces bébés fragiles. Bien entendu, les apports alimentaires ne pourront pas suivre le rythme des éveils.

Là encore, la proximité permet d'observer mieux le bébé et de stimuler son éveil à la fin d'une phase de sommeil agité (il s'étire, baille, entrouvre les yeux), d'épargner son énergie en déclenchant la réaction des seins manuellement (massage aréolaire).

5) Reconnaître les signes de déshydratation.

Quand l'allaitement ne fonctionne pas bien, le premier risque après trois jours, n'est plus l'hypoglycémie, mais la déshydratation.

L'outil : "S.U.C.E.T." pour observer les bébés.

S comme selles : avant un mois, plusieurs selles par jour sont un bon signe.

U comme urine : 5 à 6 couches bien mouillées par jour sont rassurantes.

C comme cri : un cri : un bébé bien portant a un cri franc.

E comme éveil : il présente plusieurs fois par jour des éveils calmes actifs.

T comme teint et tonus : un teint rosé, peau bien hydratée, bébé tonique.

Les signes d'alerte sont donc : des selles rares, peu d'urine, cri plaintif, geignard, éveil pas franc, teint grisâtre (alerte++), bébé qui semble "sec", peu tonique.

Conclusions

La prévention de l'hypoglycémie du nouveau-né, c'est d'abord et avant tout, le respect de sa physiologie : physiologie de l'attachement parents-enfant et de la proximité, physiologie de ses rythmes d'éveil et de sommeil, donc de ses rythmes alimentaires.

En outre, à cette période d'adaptation où les processus de thermorégulation active se mettent en place, la proximité permet un bon maintien de la température, autre facteur important de la prévention de l'hypoglycémie.

Or, en perpétuant une culture de la séparation, nos institutions hospitalières déclenchent une cascade d'effets secondaires négatifs, qu'elles cherchent à compenser par l'obsession des quantités prises par le bébé ainsi que par une inflation d'examens systématiques, dont les glycémies à lecture rapide qui bien souvent constatent ce que l'on a provoqué, mais justifient les examens perturbateurs, bouclant ainsi le cycle de l'absurde.

Il est donc indispensable que les équipes hospitalières - et cela concerne toutes les catégories professionnelles - se livrent à une réflexion de fond sur leurs habitudes et ses protocoles, sur la culture que ceux-ci véhiculent. Une triple révolution culturelle nous paraît indispensable pour mettre en place une pratique réellement préventive :

- considérer la proximité parents-enfant comme la norme, l'encourager, la valoriser ;

- respecter les rythmes veille-sommeil du bébé et lui inféoder les rythmes alimentaires (et non l'inverse) pour une succion plus efficace ;

- développer le bon sens et l'observation clinique et personnaliser les éventuelles prescriptions de surveillance ou de soin.

Ingrid Bayot est infirmière et sage-femme de formation belge. Elle anime depuis 1992 des formations pour les intervenants en périnatalité portant sur l'allaitement maternel, les rythmes et les adaptations néonatales.

Ingrid Bayot, sage-femme et Marie Thirion, pédiatre sont formatrices à "Co-Naître",

Institut de recherche, de formation et d'échanges autour de la naissance.

Secrétariat : L'Escandihado, route de la Bonde, 84120 Pertuis, Tél. de 13b à 18h :

06 09 52 53 79, Fax-répondeur 04 90 79 58 21, E-mail : contact@co-naitre.net. Site interne! : http://co-naitre.net

Bibliographie

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"Thermorégulation", p. 398- 402; - Ch. 51 : "Métabolisme des glucides", p. 507 à 517.

Egalement...

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RELIER Jean-Paul, Dr, "L'aimer avant qu'il ne naisse"

SEARS, MD, "Etre parents le jour... et la nuit aussi", Ed. LLL SEARS, MD, "Que faire quand il pleure ? Vivre avec un bébé aux besoins intenses", Ed. LLL, 1985

THIRION Marie, Dr.; "L'allaitement", Ed. Albin Michel, 1994 et "Les compétences du nouveau-né", Ed. Albin Michel, 1994.

TOMATIS Alfred, Dr, "Neuf mois au paradis ; histoires de la vie prénatale", Ed. Ergo Press, 1989 et "L'oreille et le langage", Ed. Seuil; Coll. Points-Sciences, 1978

Note pour le lecteur européen : l'expression "révolution tranquille" utilisée plusieurs fois dans ce texte fait allusion à un vaste mouvement de société qui, dans le Québec des années soixante-dix, amena - sans violence - une remise en question radicale de l'héritage du passé dans tous les domaines de la vie sociale : religion, famille, art, culture, santé, place des femmes dans la société, etc... L'équivalent d'un mai 68, mais étalé dans le temps et sans pavés ni barricades.

LES DOSSIERS DE L'OBSTÉTRIQUE / N° 297 / AOUT SEPTEMBRE 2001

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