|
J'étais justement en train de chercher quelqu'un pour m'accompagner, quand un professeur argentin, le Dr Liota, a visité notre service. Discret, ne faisant aucun commentaire, il n'a pas pu ignorer cependant le problème qui nous préoccupait. Alors, un entrepreneur paraguayen qui l'accompagnait nous a demandé délicatement la permission de nous dire que le Dr Liota s'intéressait beaucoup aux manifestations religieuses de la réserve. Qui sait, nous pourrions peut-être l'inviter. Nous avons promis d'étudier le cas et nous avons téléphoné à la FUNAI. — Kanyama, nous avons ici un professeur d'Argentine qui aurait envie d'observer les Indiens en crise. C'est le Dr Liota. — Le D' Liota ? Naturellement ! Pourquoi pas ? Dites-lui qu'il peut venir. Il n'y a aucun empêchement, pour un chercheur sérieux comme lui, de collaborer à notre travail. — Chercheur ! Vous le connaissez ? — Mais naturellement ! Ne me dites pas que vous ne le connaissez pas. Il est l'un des pionniers du cœur et de sa chirurgie. Il a collaboré avec le Dr Bakey, des Etats-Unis, dans la mise au point de valves artificielles, de circulation extracorporelle. C'est un des plus grands " noms " de la médecine actuelle. Internationalement, il est aussi renommé que le Dr Zerbini. Je n'ai jamais vu un plus grand enthousiasme que celui de ce chirurgien argentin, quand il a été invité à nous accompagner. Il a commencé à exposer des idées, à raconter des histoires de manifestations religieuses chez les peuples primitifs. Il était sur le point de se rendre à Buenos Aires, où il avait à faire le samedi, mais il allait tout faire pour revenir sur cet engagement et pousser sa famille, et les accompagnants, à passer le carnaval dans la réserve. — Passer le carnaval dans la réserve ? Tu es fou ? s'écrièrent sa femme et ses filles. L'homme en pleurait presque. Avant de partir, il m’a laissé une lettre. " Si vous retournez dans la réserve, téléphonez-moi à Buenos Aires. Je vous laisse mon numéro. Je prendrai l'avion et, en deux ou trois heures, je serai ici. J'irai avec vous. Ne m'oubliez pas, je vous en prie. Je désire observer les Indiens. J'en ai très envie. J'ai besoin de voir des choses. "
Et Claudio ? C'est à Claudio que nous devons la plus grande partie de nos études auprès des Indiens. Il est infatigable. Il renouvelle ses visites sans arrêt. II se fait des amis. On l'attend avec impatience. On le reçoit avec joie. Ses amis le réclament quand il reste quelque temps sans leur rendre visite. Les observations sont minutieuses et, en général, il n'y a pas de difficulté. Les Indiens accourent avec confiance et spontanéité à sa consultation. A cette occasion, il était à Campinas, pour un congrès médical. Ensuite, son groupe avait prévu d'assister au carnaval de Rio de Janeiro. C'est lui qui a répondu au téléphone. — Quand est-ce que vous quittez Curitiba ? — Vendredi soir. — Remettez le voyage à samedi et, quand le congrès finira, je serai là. Surtout, attendez-moi. — Kanayama, Claudio vient aussi. — Non, pas lui, la tribu le connaît. Ils vont penser que c’est nous qui l'avons envoyé. Ils seront méfiants et ne collaboreront pas. Et c'est ainsi que samedi matin, seule ma femme était pleine d'animation. Si on trouvait quelqu'un pour garder notre petite-fille, elle viendrait avec moi. Elle n'a pas pu venir. Les parents de Mariana, qui étaient allés passer le carnaval à Florianopolis, n'étaient pas encore revenus à dix heures, et il se faisait tard. Il n'y avait pas d'autre moyen, et Amauri, le chauffeur du FUNRURAL, dirigea la caravane en direction du haut plateau de Guarapuava. J'étais le seul passager. Mais je n'avais pas abandonné l'idée du psychiatre. J'allais en emmener un de Guarapuava, qui est plus près de la réserve, à seulement 50 kilomètres. J'allais essayer de convaincre de m'accompagner celui que j'y trouverais.
A Guarapuava Nous avons dépassé la chaîne de montagne de Sô Luis. Nous avons contourné Ponta Grossa. Amauri, qui visite fréquemment les réserves, me raconte des histoires. — Là-bas, au pied de la montagne, sur les versants de Roncador, habitaient des Indiens. La plupart ont déménagé. Il n'est resté qu'une famille. Ils vendaient des flèches, au bord de la route. Il y avait un chauffeur, qui s'arrêtait toujours, pour acheter. Il bavardait et rapportait des cadeaux. Un jour, la femme de l'Indien a disparu. Le chauffeur l'avait enlevée. Il ne s'est pas passé dix jours, qu'elle est apparue dans un bordel de Ponta Grossa. Peu après, elle est tombée malade et elle a commencé à tousser. On l'a emmenée à l'hôpital et après, elle a complètement disparu ; personne ne sait où elle est. — Moi, je le sais, ai-je pensé en moi-même. — Et l'Indien ? — Il est par ici. Il habite seul avec ses enfants. II en a cinq. C'est celui de 12 ans qui vend des flèches. Regardez là-bas, c'est lui. Nous nous sommes arrêtés. J'ai acheté un arc et des flèches. Je n'ai pas eu le courage de parler avec le garçon aux cheveux noirs et aux grands yeux, à l'air triste. Ou est-ce moi qui suis devenu pensif ? A une heure de l'après-midi, nous sommes arrivés à Guarapuava. A la porte du bar, cinq ou six hommes discutent. L'un porte une blouse blanche, comme un médecin. Il me reconnaît. — Comment allez-vous, docteur ? Qui cherchez-vous ici, dans la forêt ? — Je voudrais parler avec un psychiatre de la ville. — Un psychiatre ? Nous sommes cinquante médecins mais pas un n'est psychiatre. — Quoi, dans une si grande ville ! — Ce serait pour quoi faire ? Pourquoi aurions-nous besoin de psychiatre ? Ici, tout le monde est en bonne santé… Des fous, il n'y en a que chez vous. Je raconte l'histoire des Indiens. Ils en avaient entendu parler. Ils sont impressionnés, ils pensent à l'exorcisme, mais personne ne montre le moindre désir d'y aller. Comme il n'y a pas d'autre moyen, nous nous mettons en route, sur les chemins boueux. Après une heure de cours d'eau à gué, de sentiers inondés, de gros cailloux sur la route, nous sommes arrivés. En chemin, Amauri m'a raconté : — Quand ils ont de l'argent, les Indiens viennent acheter de l'eau-de-vie. Ça leur fait plus de vingt kilomètres. Il y a un autre poste de vente, près de l'entrée de la réserve. Là, il est défendu de vendre des boissons alcoolisées. Mais qu'est-ce que c'est, vingt kilomètres, pour un Indien ? Ils aiment marcher. Ils passent leur vie à aller d'une réserve à l'autre, à des jours de distance. Une barrière, après un pont, marque l'entrée des terres indiennes. Un Indien nous ouvre la barrière. Amauri le connaît. Nous lui offrons de l'emmener, il accepte. Il est intelligent, vif et parle un portugais assez bon. La route traverse une forêt clairsemée où, de loin en loin, il y a un pin élancé, et pas très vieux. Quelques kilomètres, et nous arrivons au premier village. Il y a là dix ou douze maisons, en planches de pin, et, après une courbe fermée, une surprise à vous couper le souffle : une pinède d'arbres géants, entourant l'école et l'infirmerie. Sur une élévation, une petite église faite en planches. Je n'ai jamais vu de pins aussi gigantesques. Ils sont impressionnants. — Ceux-ci ne peuvent être coupés, nous dit notre accompagnateur. — Et dans le reste de la réserve ? — De ce côté-là, c'est permis. La FUNAI a une scierie qui débite les arbres de la réserve. — Il y en a encore beaucoup ? —Maintenant presque plus. — Qui les a coupés, c'est la FUNAI ? — Non, ces terres ont été données en fermage à la famille Maia. Pendant de longues années, on a coupé le bois comme on voulait. Le fils était important dans la politique... jusqu'à ce qu'on ne renouvelle plus le fermage. Aujourd'hui, ils ont une grande scierie, non loin d'ici. — Et ils ne reboisent pas ? — Seule la FUNAI le fait, ces dernières années. Si vous faites attention, vous verrez qu'au milieu du bois coupé, repoussent les pointes des pins de trois ou quatre ans. C'est dommage qu'ils n'aient pas commencé plus tôt. — Ils en ont planté beaucoup ? — Pas tellement ; l'année dernière, on a manqué de semences — Quoi ? Des pignes ? On a manqué de pommes de pin ? — Oui, la récolte a été faible. — Mais la pigne, c'est le principal aliment de l'Indien. Et ils continuent à couper les pins ? — Ils continuent, la scierie doit produire ! — Si au moins ils ne coupaient que les arbres mâles, en laissant quelques-uns pour le pollen, ils ne manqueraient pas de pignes. — C’est vrai... ne couper que des arbres mâles en laissant les autres. C'est la même chose que les bœufs des producteurs de lait. Le mâle est pour la viande, il ne reste que les vaches. — Si vous trouvez l'idée bonne, répandez-la. Est-ce qu’ils accepteront ? — Qui ? Les coupeurs de bois ? J'en doute... — On peut toujours essayer...
La corneille bleue — Et la corneille bleue ? Vous n'avez pas de corneille bleue ? — Nous en avons des bandes. Regardez, en voilà une. — Qu'est-ce que c'est, cette histoire de corneille bleue ? — C'est elle qui plante les pignes. — Qui a dit cela ? — C'est un médecin d'ici, de Guarapuava, le Dr Enrico Branco Ribeiro. Il a raconté dans ses écrits que la corneille enterre les pignes pour venir les manger plus tard. Quand elle les oublie, il naît des pins. — Il a raconté cette histoire ? — Oui. — Eh bien, c'est encore une histoire pour tromper les " Portugueis ". — Alors, qu'en est-il ? — La pomme de pin, quand elle est mûre, laisse se détacher la pigne, qui tombe de là-haut, avec une grande force. Comme elle est pointue, si la terre est humide, après la pluie, elle s'enterre et se trouve ainsi plantée. Observez que le petit pin pousse, tout près, sous les branches où le fruit est tombé. Les pins vivent en groupe, tous ensemble comme une famille. Parfois la semence est emportée par le vent, pendant une averse. Dans ce cas, le pin pousse tristement, petit, maigre, chétif. Le pin aime le pin et il aime aussi dépasser les autres en hauteur. Là où il y a des pins, sa tête est plus haute. Vous," les Portugueis ", vous pensez que la corneille est bête, que le pin n'est pas intelligent et qu'il a besoin d'aide pour pousser. Ne le gênez pas, ne le coupez pas plus souvent que tous les soixante ans, le temps de deux époques végétales de bambou, et cela deviendra une pinède. S'il n'y a pas de coupeurs de bois ni de scierie de " Portugueis ", nous n'avons pas besoin de corneille ni de personne. Vous parlez plus et faites moins qu'elles. Vous abîmez tout, vous ne savez même pas fertiliser la terre. — Et les corneilles, elles le savent ? — Oui, elles sont bonnes à ça. Arrêtez-vous sous les pins, pour voir les taches qu'elles font. Elles rendent à la terre ce qu'elles en retirent. — Et l'Indien ne coupe pas d'arbre ? — Pour quoi faire ? Nous n'avons besoin de bois que pour le feu. Il y en a toujours du tombé, vieux ou faible, ou renversé par le vent ou la foudre. Le bois tombé est meilleur en soi que le bois coupé, qui doit d'abord sécher. La branche verte ne vaut rien, elle met longtemps à brûler et fait beaucoup de fumée. — Vous voulez dire que l'Indien ne coupe jamais de bois ? — De temps en temps, quand il y a un essaim d'abeilles dans l'arbre et qu'il est plein de miel. L'Indien raffole de miel. C'est l'unique sucre de la forêt. En dehors du miel, il n'y a que le sucre de fruit. Comme il n'y a pas d'autre moyen, il faut couper l'arbre. — Même un grand arbre, comme cet énorme-là ? — Même grand, la taille n'y change rien. Qu'est-ce qu'on peut faire ? L'Indien est triste-joyeux. Triste, parce qu'il a coupé l'arbre, joyeux parce qu'il a récolté du miel. Si, pendant une visite, on vous sert du miel, c'est parce qu'on vous aime beaucoup. A la sortie de Guarapuava, on m'a fait cadeau d'une alvéole de miel, d'une petite corbeille et de deux paniers. C'est un très beau travail, fait avec amour. Quand j'ai raconté cela, au siège de la FUNAI, on n'a pas voulu me croire. L'Indien ne fait pas de cadeau. — Moi, j'en ai reçu...
La réception Pendant tout le trajet, il y avait des femmes aux fenêtres des maisons et, au bord de la route, des enfants. Ils avaient de grands yeux noirs et appréciaient notre passage. Dans le silence de la forêt, de loin, le bruit du moteur leur annonçait notre approche. Une dizaine de personnes, enfants et adultes se tenaient devant la maison résidentielle. Dans la cour, quelques Indiens, silencieux et à l'écart, nous observaient de loin. Un grand homme, large, type indien, peau foncée et vaste chevelure noire, s'est avancé pour nous recevoir. — Je suis le chef de la réserve. Mon nom est Irani. Vous êtes venu seul ? Viendra-t-il encore une autre voiture ? On nous a prévenus qu'il viendrait environ quatre personnes. Et le professeur argentin ? — Ils n'ont pas pu venir... — Quel dommage, nous étions préparés pour les recevoir. Nous vous avons attendu pour le déjeuner. — Excusez-nous, nous avons eu du travail, nous sommes partis avec du retard. Mais qu'est-ce qui se passe par ici ? — Entrons, et nous vous raconterons ça. Voilà Shirley, ma femme. Rosé, ici, c'est l'infirmière. Elle est venue de Sô Jeronimo da Serra, pour nous aider. Elle a travaillé de longues années dans cette région ; elle a un grand ascendant sur les Indiens. L'épouse du chef paraît préoccupée ; partout où elle va, son petit garçon de deux ans la suit, agrippé à ses jupes. Dona Rosa, maigre, grande, déjà grisonnante, la cinquantaine, sûre d'elle, décontractée, ouvre !a porte de la salle. On y voit un sofa et des fauteuils couverts de cuir. Une télévision, des lampes électriques. — Vous avez l'électricité ? D'où vient-elle ? — Toutes nos réserves ont un barrage dont l’eau actionne une dynamo. La nôtre est sur la rivière, près de la chute d'eau, à quelque deux cents mètres d'ici. Nous branchons la lumière quand la nuit tombe. Actuellement, nous la laissons allumée toute la nuit. Avant, nous éteignions à neuf ou dix heures. C'est à cause des Indiens ; ils sont nerveux. Il n'y a pas moyen de les calmer. — Ils sont effrayés, nous renseigne Dona Shirley. Ils chantent toute la nuit. Ils rôdent ici, aux alentours de la maison. Ils entrent dans notre cour. Ils changent de place le linge suspendu. J'ai peur ; je me souviens des familles de chefs qui ont été assassinées par les Indiens révoltés. C'est Irani qui expose les faits. Dona Shirley et Dona Rosa interviennent souvent, pour rappeler des détails. Amauri écoute en silence.
Cela a commencé parce qu'elle ne s'est pas mariée — Tout a commencé parce que l’Indienne Juraci ne s'est pas mariée à temps. Dès leur enfance, les Indiennes ont leur futur mari désigné. Elles se marient après leurs troisièmes règles. — Aux troisièmes règles ? N'est-ce pas trop tôt ? — Quelquefois si, elles sont encore vraiment enfants. Quelques-unes n'ont que onze ou douze ans. Mais c'est la coutume, et il y a une raison à cela. C'est que les Indiennes ont beaucoup d'enfants et que les maisons deviennent petites. Maintenir une famille nombreuse devient difficile. Voilà la raison du mariage précoce. La petite Indienne se marie et part avec son mari, pour aménager sa propre maison. Bien qu'elle se marie jeune, en général il se passe assez longtemps avant qu'elle ne soit enceinte. Ce n'est pas qu'elle ne veuille pas d'enfant ; c'est dans la nature des choses. Ces derniers temps, cependant, cette coutume n'est plus suivie. C'est le cas de Juraci. Son père est employé à la scierie. Il gagne un salaire complet. Pour eux, c'est beaucoup d'argent, et cela leur permet de vivre dans l'aisance. Ils en arrivent à se sentir riches, à tel point que, quand ont surgi les troisièmes règles de la fille, ils n'ont pas permis qu'elle se marie. Ils ont décidé de la garder plus longtemps à la maison. Il ne leur manquait rien en nourriture, et les vêtements, ils pouvaient les acheter. Le père s'est procuré du bois et a agrandi la maison. Il y en a deux ou trois autres, qui sont employés comme lui à la scierie. Cela a été une véritable révolution sociale. La tribu a été scandalisée, mais personne ne pouvait rien faire. La fillette a grandi ; aujourd'hui, elle a seize ans, elle est jolie, bien faite, et s'habille de vêtements aux couleurs vives. Elle a même une radio à piles. Elle a commencé à s'intéresser aux garçons et le chef spirituel des Indiens a trouvé qu'elle s'y intéressait trop. N'ayant pas d'autre moyen, le chef a décidé de faire arrêter la jeune fille. C'est la loi. Elle s'est débattue, a nié, a protesté et n'a pas voulu qu'on l'enferme. Elle a lutté. Se voyant arrêtée, elle a été possédée par un esprit, est entrée en transes et est tombée par terre où elle a commencé à se débattre. Même à cinq, ils ne sont pas arrivés à la faire tenir tranquille. Elle avait une force extraordinaire. Toute la tribu, effrayée, a entouré la possédée. Longtemps après, elle est revenue à elle et, en face de tout le monde, les yeux tournés vers le ciel, elle a raconté qu'elle voyait la Sainte Vierge ; les Indiens ont commencé à prier ensemble. Le chef a résolu de relâcher la jeune fille. Le lendemain, un dimanche, en face de l'église, elle a été de nouveau possédée. Les convulsions ont recommencé pendant que tout le monde était réuni. Les femmes se sont mises à pleurer. La perplexité a augmenté quand, dans un autre coin de la cour, une deuxième jeune fille a commencé à se débattre. Deux autres amies ont suivi cet exemple. Tous les hommes étaient occupés à les tenir. En revenant à elles, elles ont affirmé avoir vu la Sainte Vierge, qui leur souriait du haut de la cime des pins. Alors elles ont commencé à faire une procession, suivies par le peuple entier. De plus en plus de gens sont victimes d'attaques. Au commencement c'étaient seulement des femmes, jusqu'à ce qu'un jour un jeune Indien ait été pris d'attaques, puis toute sa famille, et maintenant il y a des heures où presque tout le monde entre en transes. Personne n'essaie plus de maintenir personne. Peu sont épargnés. L'ancien chef spirituel est à l'écart, il s'est détourné de tout cela et c'est un des rares qui soit de notre côté. Il ne croit pas aux visions. II est contre les processions. La scierie est arrêtée, les plantations sont abandonnées. Personne ne travaille, ils ne font que prier. Le pire, c'est que le nouveau chef participe à tout le processus. Nous avons peur. L'évêque de Guarapuava a célébré des messes. Il a parlé au peuple. On l'a écouté. Quand il est parti, ils se sont enfermés dans l'église. Ils n'ont pas laissé de Blancs entrer. Nous sommes restés à l'écart. De la fenêtre, nous avons pu voir qu'ils ont allumé des cierges et sont restés des heures à crier comme des fous. — Ils ont emmené Juraci et trois autres chez un médium de Guarapuava. Il leur a imposé les mains. Il a dit qu'elles étaient possédées des esprits et, à partir de là, tout a empiré. A leur retour, en pleine attaque, Juraci avait de l'écume à la bouche et crachait des morceaux d'étoffe. — D'étoffe ? — Je l'ai vu, ce n'est pas un mensonge. C'était vraiment de l'étoffe. Marie-José en a emporté un morceau à Curitiba. — On a dit qu'elle faisait semblant, qu'elle mettait de l'étoffe dans la bouche, pour la cracher ensuite. — Ce n'est pas vrai, affirme Dona Rosa. J'ai examiné moi-même la bouche de Juraci avant l'attaque. Il n'y avait rien dedans ; après, elle vomissait de l'étoffe. Je l'ai vu. Personne ne m'oblige à mentir. — Comment était l'étoffe ? En bandes ? — Non, des petits morceaux. — Je sais d'où venait l'étoffe, affirme Irani. C'était ce qui bourrait le matelas d'un lit turc de la maison du père de Juraci. — Ce n'est pas possible. — J'en suis sûr, j'ai vu le matelas, il était déchiré et les bouts d'étoffe étaient les mêmes que ceux du matelas. — En venant, nous avons passé par deux villages. Je n'ai rien remarqué. Tout m'a paru calme. — Aujourd'hui, ils sont tristes. Il est arrivé un malheur. Une petite fille est morte. La mort impressionne terriblement. Ils restent repliés sur eux-mêmes. Ils donnent leur appui et leur présence constante à la maison en deuil. Dans quelques tribus, les lamentations de la mort durent jusqu'à trente jours. Les cris de désespoir de la mère retentissent sans arrêt, dans la forêt. C'est terrible et éprouvant d'entendre ces cris, pendant des jours et des jours. — Et ici ? — Ici, non. Après l'enterrement, tout s'arrête. La tristesse et le souvenir continuent ; on évoque discrètement le mort, sur un ton modéré. — Est-ce que je peux visiter la famille de l'enfant ? — Oui, vous le pouvez, vous serez bien reçu. Dans la tristesse, les Indiens sont cordiaux. — J'aimerais pouvoir leur parler. Il m'intéresse de faire quelques observations en tant que médecin. — Ne parlez pas de médecine, ils ne vont pas être d'accord. Ils ont choisi de prendre des médicaments faits par des guérisseurs. Avant l'arrivée de Dona Rosa, ils ne voulaient rien savoir des médicaments des civilisés. Elle a habité ici, les connaissait tous, était respectée et avait de l'ascendant sur eux. Nous l'avons fait appeler de Sô Jeronimo da Serra. L'autre infirmière ne pouvait même pas sortir de la maison, elle avait très peur d'être attaquée, elle est allée remplacer Dona Rosa. — Je n'ai pas peur d'eux, dit Dona Rosa. Dès que je suis arrivée, je suis allée visiter ceux que je savais malades. Les médicaments des guérisseurs se trouvaient dans les bouteilles ; j’ai débouché celles-ci, j'ai senti la mauvaise odeur et j'ai jeté toute cette ordure. — Ils vous ont laissé faire ? — Seuls quelques-uns ont voulu se fâcher. Un jeune homme a menacé de m'attaquer. J'ai vu qu'il lui en manquait le courage. Je lui ai dit de venir. II a fait semblant de prendre une faucille, mais il a laissé aux autres le temps de le retenir. Je n'ai pas peur. Je continue mon travail. Je leur donne les médicaments de la pharmacie qui viennent de la CEME. Il n'y en a pas beaucoup, mais ils sont bons. Il y a du Scabiol contre la gale, et des antibiotiques. Je leur donne, ils guérissent et ils sont obligés de m'accepter. — Ils t'acceptent tant que tu as la chance d'arriver à les guérir. Tu vas voir ce qui arrive, si quelqu'un meurt avec tes médicaments... attends seulement. — Et cette enfant qui est morte ? Ils n'ont pas voulu vous en faire porter la responsabilité ? — Non, ce n'était pas ma faute. — De quoi est-elle morte ? — De la rougeole. L'enfant n'était pas vaccinée. — Et les autres enfants l'étaient ? — Ils l'étaient. Chaque année, les médecins de la FUNAI vaccinent les enfants contre un tas de maladies. Les deux fois qu'ils sont venus vacciner contre la rougeole, le bébé qui est mort avait de la fièvre, et n'a donc pas pu être vacciné. Aucun autre enfant n'a attrapé la maladie. Il est mort pendant son transfert à l'hôpital de Guarapuava. Dès qu'il a été malade, je l'ai fait emmener, bien que ce soit difficile, à cause du manque d'essence. — Et cette Combi neuve, là dehors ? — On s'en sert le moins possible. Seulement quand c'est absolument nécessaire. Mais, pour les cas de rougeole, ça n'avance à rien ; quand on l'attrape, elle tue presque à coup sûr. Dans ce cas, la faute n'incombe à personne. C'est la fatalité. Dona Rosa n'a même pas eu le temps de lui donner des médicaments...
La veillée du corps — Amauri, amenez la voiture, nous allons à la veillée. — C'est loin ? — Un kilomètre. — Alors, allons-y à pied. Nous pourrons admirer le paysage. J'aimerais connaître un peu l'histoire de cette tribu. Quand nous sortons, un Indien, encore jeune, se joint à notre groupe. Il porte un pantalon bleu, les plis bien repassés, une large ceinture en cuir, avec une boucle dorée, une chemise sport bleue et de grandes poches avec des boutons. Il porte des chaussures de cuir. Quand il sourit, on remarque qu'il a des dents cariées, ce qui est rare chez les Indiens. — C'est le nouveau chef, présente Irani et, se mettant derrière lui, par des gestes il me fait comprendre que je dois me taire et ne rien lui dire. — Amahe, le saluons-nous en caigangue. — Bonjour, docteur, comment allez-vous ?, répond-il et, sans gêne aucune, il continue en un portugais correct et sûr. Je vous attendais. Je savais que vous viendriez. — Vous parlez bien le portugais. Comment l'avez-vous appris ? — J'ai été élevé chez les Aïmeida, de Ponta Grossa. J'ai habité chez eux de longues années. Je suis allé à l'école. J'ai suivi tout le cycle primaire. Je ne suis ici que depuis deux ans. — Où êtes-vous né ? — Je suis né à Laranjeiras do Sul. — Alors, vous n'êtes pas de cette tribu. — C'est cette tribu qui n'est pas d'ici. Ils habitaient à Laranjeiras. Un jour, quelques hommes sont arrivés et ont dit : " Sortez d'ici, déménagez, déguerpissez. Nous sommes les propriétaires de cette terre. " Les pleurs des Indiens ont été inutiles. Les femmes et les enfants ont vraiment pleuré. Les vieux aussi. Le gouvernement avait vendu ou donné leurs terres, sans rien leur demander, à des compagnies d'exploitation de bois ! Voilà pourquoi on a amené les Indiens dans ce coin du bout du monde, d'accès difficile. Il n'y avait ni route ni rien. Au commencement, ça a été une terrible tristesse, de la nostalgie, de la colère, de la révolte. Quelques vieux sont morts de chagrin. Ils ne voulaient ni manger ni bouger, ils ne voulaient rien faire. Ceux qui sont venus se sont habitués, ont commencé à aimer et à trouver joli le nouvel endroit. Ils ont connu la rivière, la forêt. Il y avait des pins, de bons fruits, du gibier à volonté. Des enfants sont nés et la joie est revenue. Aujourd'hui, ils ne changeraient pas pour un empire. Alors, les Maias sont venus et ont construit la scierie. Quelques Indiens se sont associés à eux et ont gagné un peu d'argent. Peu à peu, ils ont commencé à scier les pins, l’imbuia, le cèdre, le canela. Quand un arbre tombait, l'Indien était triste, mais tout de suite il oubliait, il y en avait tellement... il semblait qu'ils ne finiraient jamais. Maintenant, il n'y en a presque plus. La chasse est devenue rare, la vie n'est pas facile. Même la pigne a manqué cette année. Qui aurait pu imaginer ça ? Maintenant, ils ont commencé à planter du soja et du blé. Chacun peut faire son champ et planter pour lui-même. Mais l'Indien plante peu, rien qu'un peu de manioc et quelques rares haricots. Il ne plante pas d'arbres fruitiers. Il n'y est pas habitué, il n'en a pas besoin. Dans la forêt, il y en avait tant qu'il voulait, il n'y avait qu'à les cueillir : des araças, des mûres, des papayes, des bananes, des pitangas et des gavirovas. Maintenant, il n'y en a presque plus. — Ça veut dire qu'ils ont faim ? — Je ne sais pas. Je sais seulement qu'ils sont maigres. Les chiens n'ont que la peau et les os. — Et pourquoi ne plantent-ils pas ? — Ils n'ont pas encore appris. Ils ne savent pas. Ils n'aiment pas cela. La FUNAI a commandé un tracteur. La société qui l'a vendu l'a envoyé ici. Nous ne pouvons pas nous en servir. Nous n'avons pas reçu d'instructions et il est garé dans une grange. Il va être employé dans les champs de la FUNAI. — Il y a beaucoup de champs ? — Oui, ils plantent du soja. Les colons du voisinage en plantent aussi. Pour l'Indien, c'est du bon et du mauvais. — Du bon et du mauvais, pourquoi ? — Du bon, parce que les Indiens sont employés et reçoivent quelque argent. Ça permet de faire quelques petits achats. Du mauvais, parce que le Dr Claudio, quand il est venu ici, a vu que les colons pulvérisaient avec des insecticides. Les lièvres, les pacas, les tatous, mangent ces produits et les bêtes meurent en grand nombre. Les poissons, dans les rivières, sont aussi en train de disparaître. Des oiseaux morts, on ne parle même pas. Si les champs sont bons pour les colons, ils ne le sont pas pour tous les Indiens. En l'écoutant, nous avons marché le long du sentier qui traverse une bande, malheureusement étroite, de magnifiques pins. Au bout d'une centaine de mètres, nous sommes arrivés sur un terrain découvert. Quelle tristesse ! La fin nostalgique de l'après-midi, la lumière du crépuscule ! Un arbre solitaire, tout là-haut. A un observateur ainsi préparé, les branches séparées, là-haut, donnaient l'impression d'une de ces sculptures du désespoir d'un survivant à l'hécatombe d'une guerre. Nous avons passé devant une demi-douzaine de cabanes ; un Indien isolé se montrait à notre passage. A chacun, le chef adresse la parole, pour le saluer. Nous avons salué, nous aussi, en utilisant les quelques expressions de caigangue que nous connaissons. — Amahe (comment ça va ?). A quoi l'Indien répond poliment par : Pentavi (bonne santé et bonheur pour vous).
Enfin, nous arrivons à la maison de la petite morte. On entend de loin les manifestations de douleur. Un peu gênés, nous entrons. Sur une petite caisse, au milieu de la salle, nous voyons le petit cercueil, fait de planches rustiques. Visage maigre, la petite fille semble dormir. Elle est habillée d'étoffes blanches. A côté du cercueil, on a placé deux souliers en matière plastique, propres, neufs, presque pas portés. Un Indien se lève et nous offre une place sur le banc. D'autres s'éloignent, nous nous asseyons. La mère ne pleure plus. Elle a les yeux fixés sur le plancher. Tout est silencieux. Personne ne bouge. Personne ne parle. Nous n'avons pas pu rester, nous ne pouvions rien dire ni faire. La tristesse était telle qu'on aurait pu la palper. L'enfant semblait dormir, la mère pleurait tout bas, les Indiens, perdus dans leurs pensées, regardaient au loin. Je n’arrivais pas à détourner les yeux des petits souliers. Je les vois encore. Pauvres petits souliers... ils étaient bleus !
La messe II faisait déjà nuit quand nous sommes retournés au siège de la réserve. — Que pensez-vous faire ? — Je ne sais pas. J'aimerais parler avec les Indiens. Je pourrais peut-être même faire mes observations médicales. — Ce ne sera pas possible, personne ne viendra. Aucune Indienne n'acceptera même de vous parler. Aujourd'hui, ils sont calmes à cause de la mort de la petite fille. — Demain c'est dimanche, si on les invitait à venir à la messe ? — On peut essayer. Ce soir, quelqu'un ira les inviter, ils sont tous réunis pour la veillée. Demain, nous irons à l'enterrement, ce sera facile de les prévenir. — Je voudrais y aller aussi, ce sera à quelle heure ? — Je pense que ce sera à huit heures. Le lendemain, je me réveille à sept heures. On m'attend pour le petit déjeuner. — Nous allons à l'enterrement ? — Il est déjà fini. — Mais il n'est pas huit heures ! — Il a eu lieu à cinq heures, à la pointe du jour. Ils sont restés éveillés toute la nuit. — C'est dommage, j'aurais voulu y aller. Et la messe ? — Elle aura lieu à neuf heures. De là où nous étions, nous voyions des familles entières, pères, mères, enfants se dirigeant vers la petite église sur la colline. Un ou deux chiens, deux en général, accompagnaient chaque groupe. A notre arrivée, le lieu de prière était totalement rempli. Les femmes étaient assises sur de larges bancs. Il y avait beaucoup d'enfants. Ceux-ci allaient et venaient, il y en avait sur les genoux, d'autres couchés par terre, sous chaque banc, quelques-uns dormaient profondément, étrangers à leur entourage, surveillés par les chiens maigres. Les hommes étaient entassés près de la porte d'entrée et adossés aux parois latérales. Il n'y avait pas de prêtre. Il ne vient qu'une fois par mois. C'est une institutrice qui dirigeait le culte. Elle lisait des passages de la Bible. Souvent, un chœur de cinq ou six jeunes filles entonnait des cantiques sacrés, au son de mélodies populaires. Les cantiques finis, l'institutrice s'est dirigée vers l'assistance. — Comme nous n'avons pas pu avoir de prêtre, nous demandons à notre visiteur de faire le sermon. Etrangement ému, je me suis mis face à eux. A ce moment, la pratique de cours et de conférences ne m'était plus d'aucun secours. Je ne savais ni par où commencer, ni que dire, encore plus gêné par la défense de parler de médecine. Je ressemblais plutôt à un débutant qui se répète, hésitant. Je regardais tous ces yeux, qui m'observaient avec curiosité. Les mots ont commencé à sortir, lentement, presque contre ma volonté... — Je suis content de pouvoir vous parler dans cette église. Nous sommes réunis dans un petit temple sacré, situé dans un grand temple sacré, qui est la nature, que Dieu a créé et au milieu duquel vous vivez. Je suis médecin. J'ai une grande admiration pour la vie que vous vivez. Nous sommes en train de faire une étude comparative entre les conditions de santé de la femme civilisée et la vôtre. Indiennes, habitantes de la forêt. Je peux affirmer que la vôtre est bien meilleure. Votre organisme est plus sain et vos pensées sont plus pures. Vous avez votre manière de penser, les croyances que vous avez apprises de vos parents, la religion que vous pratiquez dans cette église. Ces croyances sont bonnes et veulent votre bien. Si vous êtes heureux, pourquoi changer, adopter des idées, accepter la peur ou les frayeurs étranges qui ne font pas partie de votre vie et n'appartiennent pas à votre culture ? Cet après-midi, je serai à l'infirmerie, j'aimerais bavarder avec vous, vous examiner et échanger des idées avec vous. C'est pour l'étude comparative des Indiennes et des femmes civilisées. Nous voulons prouver que vous vous portez mieux. Nous voulons que les femmes civilisées apprennent, ce qui est mieux pour elles, à vous prendre comme modèles. Personne n'est obligé de venir ni de se laisser examiner. Je vous garantis seulement une chose : vous vous portez bien mieux... Les femmes civilisées, si elles le savaient, seraient jalouses de vous. Je vous fais mes compliments. Continuez votre vie saine, elle est meilleure... Ne vous hâtez pas d'accepter de nouvelles idées, qui ne sont pas toujours bonnes.
La réunion de l'après-midi Pendant le déjeuner, le personnel de la FUNAI était très animé. Le culte religieux s'était passé normalement. Cependant, l'impression générale était que les Indiennes ne viendraient pas à la réunion de l'après-midi, parce que beaucoup étaient venues à la messe. Après cela, bien que tout le monde dise que prendre un bain après les repas fait mal, tous les hommes et moi sommes allés dans le bassin, près de la chute d'eau qui fournit le courant électrique. Nous avons emporté nos maillots. De loin, nous entendions les cris joyeux. C'était certainement une bande d'enfants. Nous pensions les trouver nus. En arrivant, nous avons pu voir une dizaine d'Indiens d'environ 13 ans. Mais quelle surprise ! Tous portaient des maillots de bain noirs, tous les mêmes. — C'est l'ambiance. L'habitude de porter des maillots qu’ont les colons du voisinage, la religion, l'école, font naître la honte de la nudité. Avant l'arrivée de la civilisation, nous nous couvrions seulement contre le froid. Maintenant, tout le monde s'habille, explique le chef de la réserve. Le soleil était chaud et la conversation agréable. Assis sur les rochers, à la base de la chute d'eau, nous avons laissé l'eau ruisseler sur nous. Nous ne sentions pas le temps passer, jusqu'à ce que le chef apparaisse. — Alors, vous ne venez pas ? Les femmes vous attendent à l'infirmerie. Vous leur avez demandé de venir à deux heures et il est bientôt trois heures. En arrivant au local de réunion, nous avons presque perdu courage. — Quelle foule ! Il ne sera pas possible de voir tout le monde. Vous aviez dit qu'il ne viendrait personne. — Nous le pensions... — Je vais en examiner quelques-unes... Ces cinq-là. Faites-les entrer dans le salon du club. Dans le salon, il y en avait plus de cinquante, toutes voulaient collaborer, aider aux études du docteur. Nous n'avons pas trouvé d'autre moyen que d'inventer une compétition sportive, pour attirer les gens dehors et n'en garder que dix. Seuls, sans auxiliaires, nous n'étions pas en mesure de procéder à des examens. Malgré cela, notre travail a valu la peine. Les résultats ont confirmé nos impressions antérieures. Au bout de deux heures, fatigués de suivre une conversation difficile et de nous faire comprendre, nous avons arrêté les travaux et nous sommes allés assister aux jeux.
Les compétitions sportives L’Indien raffole de football. Tous les dimanches, il y joue, le jeu commence le matin et dure jusque la fin du jour. Une fois, il y a environ un an, notre équipe, très bien entraînée, a joué contre une équipe de la réserve d'Ivai. Nous sommes arrivés à cinq heures de l'après-midi, en forme et reposés. A partir du moment où nous sommes entrés sur le terrain de jeu, nous n'avons fait que perdre. Nous avons été totalement dominés. A la fin, quand nous sommes arrivés à Curitiba, nous avons dû inventer une excuse. — Il fallait les laisser gagner. Ils avaient commencé à s'entraîner dès le matin. Quand nous avons commencé, ça faisait huit heures qu'ils pratiquaient des exercices continuels, une foule d'exercices ; il est logique qu'ils devaient gagner... Dans toutes les réserves où nous sommes allés, nous avons trouvé un terrain de football, avec un bon gazon, des poteaux et un filet. — Vous voulez faire plaisir aux Indiens ? Alors, donnez-leur un ballon numéro cinq. Le terrain de jeu de Guarapuava est différent des autres. Il est situé dans une partie basse, près de l'infirmerie, il n'a pas d'herbe, rien que de la terre râpée, rouge. Mais plus loin, au pied de la colline, il y a trois clôtures de planches parallèles. — Qu'est-ce que c'est que ces clôtures ? — C'est la séparation de la piste de course ; nous avons deux pistes droites. En réalité, dès le moment de notre entrée dans la réserve, nous avons remarqué, outre des porcs et des poules, des dizaines de chevaux. C'étaient de beaux animaux. Il n'y avait aucune vache, mais quelques chèvres et beaucoup de porcs. Sur un petit cheval tacheté, un Indien, avec un compagnon en croupe, se faisait gronder par le chef. — L'un de vous doit descendre. Vous ne voyez pas que vous maltraitez l'animal. Quelle méchanceté ! Honteux, l'Indien de derrière saute lestement. Tous savent monter à cheval. Il y a de bons dompteurs. Les chevaux sont la passion des Indiens. Ces chevaux vivent librement. De temps en temps, une bande effrayée passe dans un galop bruyant. Ils sont des dizaines. La FUNAI a essayé d'en vendre quelques-uns. Les protestations ont éclaté, violentes. — Maintenant encore, il y a quelques semaines, il y a eu une dispute. Un Indien des limites a vendu deux vieux chevaux qui ne lui appartenaient pas. Le propriétaire s'est mis en colère. Le chef va être obligé d'arranger les choses. — Qui les a achetés ? — Les gens de l'abattoir. Ils exportent la viande au Japon. Ils passent leur temps à tenter les Indiens. L'un ou l'autre arrive à les rouler. Les courses de chevaux sont fréquentes. Il y a des paris et beaucoup d'animation. Aujourd'hui, il n'y a pas de courses de bêtes, seulement de gens. Après le football des enfants, commence la course. Il y a aussi un terrain de jeu de boules. Les boules sont si vieilles et si usées qu'elles n'ont plus rien de rond, ce ne sont plus des boules, ce sont des morceaux de bois. A mon retour, je leur enverrai des boules neuves. Pendant leurs moments libres, entre les travaux, ils ne cessent de jouer. Il y a quelques groupes qui disputent la cacheta. La cacheta ressemble au jeu de boules. Celui qui arrive à jeter son projectile — dans ce jeu, une pierre plate — le plus près possible d'un point fixe, gagne. La dispute est grande. Les projectiles lancés en l'air s'entassent autour du but, appuyés les uns sur les autres, à une trentaine de mètres de distance. — Aujourd'hui, il va y avoir beaucoup de courses. Elles sont pour la fin. C'est le meilleur de la fête. Après, nous irons de ce côté-là. Les femmes et les enfants, assis sur le talus, assistent au football des garçons. Ceux-ci ont entre six et douze ans. Elles comprennent, accompagnent et interprètent les phases du jeu. Elles rient des dribbles et apprécient les buts marqués. Les joueurs sont leurs fils. Les hommes crient, encouragent, commentent, critiquent, harcèlent les joueurs. Ils se moquent de l'arbitre. Le jeu des garçons terminé, entrent les plus vieux. Mais toute l'assistance se déplace, se concentre le long de la piste de course, la plupart près de la ligne d’arrivée. La distance à parcourir est de trois cents mètres. Les petits garçons de moins de dix ans courent les premiers, puis les fillettes du même âge. Les supporters sont vibrants. Puis viennent les adolescentes, une dizaine à peu près. Dès le départ, une jeune fille en blouse rosé prend la tête ; elle arrive bien avant ses compagnes. — Quelle force ! Quelle beauté ! — C'est elle qui a commencé à avoir des attaques, me dit Irani, en cachette. Tous les hommes s'unissaient pour la tenir. C'était difficile. Ensuite, il y a une course de grands jeunes gens seulement. Plus tard, toute la jeunesse, jeunes filles et grands garçons, se regroupe sur la piste de course. Ils partent dans un tourbillon et, tout de suite, dès le début, la jeune fille en blouse rosé prend les devants. Facilement, elle laisse tout le monde derrière elle, et gagne avec un grand avantage sur le groupe de jeunes gens, qui sont sifflés par tous. La jeune fille, victorieuse, rit, heureuse et fière. Elle ne semble même pas fatiguée. Elle fait penser à un poulain sauvage. Il n'est pas étonnant qu'elle ait provoqué une révolution dans les forêts de Guarapuava. Ensuite, c'est le tour des hommes de vingt, trente, quarante ans. C'est une troupe à faire trembler le sol. Nous sommes enthousiasmés, les Indiens et moi aussi. Puis, à ma grande surprise, c'est le tour des très vieux. Deux seulement se présentent. Ils semblent vraiment bien vieux, pieds nus, maigres et longs. Plein de confiance, je ne résiste pas : — C'est à cette course-là que je prends part. Je veux courir moi aussi. — Impossible. Avec cette graisse, ce gros-là ne peut que gagner. Je ne suis pas si gros que ça ; l'impression est causée par la comparaison avec les autres. — Mais non, laissez-le courir, il doit porter plus de poids. — Nous pourrions diminuer la distance, dis-je, précautionneusement. — Non, il faut que ce soit trois cents mètres, la même chose pour tout le monde. Les chevaux courent mille mètres. — Trois cents, c'est beaucoup. J'en cours cent. — Trois cents ! — Cent ! Après une longue discussion, à laquelle tout le monde prend part, où les indigènes rient et s'amusent aux dépens du coureur de la ville, le chef intervient en ma faveur. Nous nous mettons d'accord sur cent cinquante mètres. Pour une plus longue distance, il est possible que je ne tienne pas, qu'il me manque le souffle et qu'à la fin je me sente ridicule. Alors nous nous dirigeons tous les trois vers la piste de course. — Quel âge avez-vous. Monsieur ? demandé-je à mon rival de droite. — Plus de soixante ans. — Et vous ? — Je dois en avoir soixante-quinze. — Comment savez-vous votre âge ? — Mes parents m'ont raconté que, l'année où je suis né, le bambou a fleuri. J'ai vu le bambou fleurir encore deux fois. Le bambou fleurit tous les trente ans. Maintenant, ça fait plus de dix ans que le dernier a fleuri. Quand il fleurira de nouveau, j'aurai quatre-vingt-dix ans ; c'est pour ça que je sais qu'aujourd'hui, j'en ai plus de soixante-dix. Nous nous rangeons sur la ligne de départ. L'arbitre, à côté de nous, lève son chapeau. — Je compte jusqu'à trois. Quand je baisserai le bras, vous partirez. Celui qui ne part pas ne court pas. Je me concentre de mon mieux. Je suis confiant, parce que je m'entraîne souvent. Ce vieux-là, je m'en charge. Cependant, je suis ému comme un gosse. Nous nous mettons en position. L'arbitre commence à compter lentement. — Un ! Je respire à fond, je remplis mes poumons d'air. L'assistance garde un silence complet. Ils font attention. Il me semble que ces gens de la forêt restent tranquilles pour m'observer. La piste droite s'allonge devant nous. II y a des pins imposants. Les jeunes gens interrompent leur partie de football, Ils viennent assister à la compétition. — Deux ! J'inspire, je m'oxygène bien. Il faut que je gagne. — Trois ! Nous partons. Un infernal bruit de cris nous accompagne. Il semble que la forêt tout entière soit au nombre de nos supporters. Nous courons de front. Nous sommes à la même hauteur. Je force encore, je donne tout ce que je peux. Nous sommes tous ensemble. Il faut que je gagne, que je dépasse ces vieux décrépits. Tous les trois, nous sommes presque l'un à côté de l'autre. Le but est là. Nous sommes arrivés. La forêt explose, ce sont des cris et des rires. Mes jambes sont molles, mais je suis content, heureux aussi. J'embrasse mes concurrents. — Vous êtes vraiment bons. Qui a gagné ? Naturellement, eux, ils ont gagné. J'ai perdu, mais je n'ai pas perdu de beaucoup. Nous sommes arrivés presque ensemble. Je suis fier. Je regarde le vieux. — Trois floraisons de bambous ! Mes compliments ! — Et vous, Monsieur, vous en avez combien ? — Un peu plus de deux. — Vous êtes un peu faible, il faut manger plus de pignes. Elles ont aussi manqué en ville ? Et tout le groupe rit de joie et moi aussi. Cela a été ainsi jusqu'à la tombée de la nuit, jusqu'à ce que le ciel devienne rouge et que le jour finisse. Les familles, les pères, les mères, les enfants et les chiens se suivent en file indienne, sur les chemins de la forêt. Le père devant, les chiens derrière. Le terrain de football est vide. Ceux de la cacheta et des boules sont abandonnés. Il n'y a plus personne. La tristesse nous envahit. Nous nous disons au revoir. Ils insistent pour que nous prolongions notre séjour : — Je reviendrai. J'ai aimé cet endroit, je n'attendrai pas longtemps avant de revenir vous revoir.
Deux opinions II fait déjà nuit, quand nous quittons la réserve. A une vingtaine de kilomètres de là, les phares de la voiture éclairent soudain, au milieu de l'obscurité, un groupe de gens. Ce sont des colons, le père, la mère et quatre enfants. Ils sont à pied. Nous nous arrêtons. — Où allez-vous ? — A la maison. — C'est loin ? — Trois lieues. — Nous vous emmenons. Un peu gauches, gênés, les six s'installent sur le banc arrière. Avec le chien, ils sont sept. — Quelle chance, les enfants commençaient à se plaindre. Ils n'ont pas voulu quitter la maison du grand-père plus tôt et maintenant, ils sont fatigués, ils ont sommeil. L'homme parle couramment et sans arrêt. Ses manières et son accent montrent son origine slave. — Vous êtes Polonais ? — Polonais ? Nous ? Non ! Nous sommes Ukrainiens. D'où venez-vous ? — De la réserve des Indiens. — De la réserve des Indiens ? On vous a laissés entrer ? Vraiment ? — On nous a laissés entrer, pourquoi ? — Parce qu'on dit que Satan y est apparu et qu'ils sont tous possédés. — Mais non, nous y sommes allés, il n'y a pas de danger. — Oui, mais je ne lâche pas mon fusil. J'aime avoir une arme chargée à la maison. S'ils s'approchent trop, ils vont voir. — Vous exagérez. Ce sont de bonnes gens. Ils ne font de mal à personne. — C'est vous qui pensez cela. Un Bugre est un Bugre. Arrêtez au carrefour, c'est là que j'habite. Combien vous devons-nous ? — Rien. Nous passions ici. — Alors, venez nous voir. Mais faites comme moi, méfiez-vous des Bugres. — L'un d'eux vous a-t-il fait quelque chose ? — Non. — Depuis combien de temps habitez-vous ici ? — Plus de vingt ans. J'ai entendu raconter beaucoup d'histoires sur eux. Autrefois, les gens n'arrêtaient pas de parler d'eux. On dit qu'un jour, à Pitangas, ils préparaient un champ, près de quelques cabanes d'où ils avaient expulsé les Indiens. Tout d'un coup, ils sont arrivés. Les Blancs étaient désarmés. Ils se sont enfuis. Un seul, qui était malade, faible, n'a pas pu courir. Il est resté seul avec une faucille et un grand couteau. Le lendemain, il n'est pas rentré. On l'a cherché. On l'a trouvé mort, avec un pieu lui traversant le ventre, cloué à terre. — Et si les Blancs avaient été armés ? — Alors, il ne serait pas resté un seul Indien pour raconter l'histoire. De toute façon, ils l'ont payé cher, la mort du colon. — La cabane n'appartenait pas aux Indiens ? — Si, mais qu'est-ce que ça fait ?... Le voyage s'est bien passé, seules les idées du colon ne me sortaient pas de la tête et elles continuent à me troubler aujourd'hui encore. Ce n'est pas sa faute ; sa réaction, sa mentalité, c'est le fruit de la civilisation européenne. En arrivant, je trouve une lettre du Dr Liota qui veut savoir ce que j'ai vu. J'écris mes impressions : " Cher Dr Liota, la réserve indigène de Guarapuava s'était préparée pour recevoir le grand professeur d'Argentine. Ils ont regretté votre absence. La religion dominante est le catholicisme. Il y a une messe tous les dimanches. Une fois par mois, un prêtre y va. Des missionnaires d'autres croyances ont essayé de s'y établir, mais la direction croit qu'il vaut mieux qu'il n'y ait pas dualité. Cependant, les Indiens ont conservé beaucoup de leurs croyances primitives. Ce qu'il y a eu, cette fois, c'est une manifestation d'exaltation mystique collective. Tout a commencé quand une jeune Indienne, à laquelle on avait fait des reproches, a été enfermée pour avoir enfreint les règles morales rigides de la tribu. Ils interdisent les relations sexuelles prénuptiales. C'est alors que la jeune Indienne a commencé à avoir des crises convulsives. Cela a attiré l’attention de toute la collectivité, qui est accourue pour la dompter. Tout de suite après, trois autres jeunes filles l'ont imitée. Elles se disaient possédées par les esprits. Elles voyaient la Sainte Vierge, qui leur faisait des recommandations. Un peu plus tard, toute une famille a présenté le syndrome. Bientôt, ces manifestations ont commencé à se généraliser. On a craint que cet état de choses ne se transmette aux autres réserves. Quand nous sommes arrivés, l'ambiance était calme. La réception qu'on nous a faite était sympathique. Nous avons parlé avec beaucoup d'entre eux. Nous avons organisé des jeux et des compétitions et nous y avons pris part. Apparemment, on avait exagéré la gravité du problème. Pour combien de temps ? Nous avons assisté à une messe catholique. Invité à prendre la parole, j'ai parlé de soins, d'hygiène, je les ai félicités (sincèrement) de leurs coutumes primitives et nous avons promis de revenir. Cela a été une expérience précieuse. Aujourd'hui, nous avons quatre Indiennes dans notre hôpital. Elles sont venues à cause de quelques complications gynécologiques. Avant de retourner dans la forêt, nous vous téléphonerons. Si vous pouvez venir, ce sera une satisfaction de vous emmener avec nous. "
Qu'avez-vous fait ? Je téléphone à la FUNAI. Kanayama me répond. Avant que je puisse parler, il me demande : — Docteur, qu'avez-vous fait ? — Quoi, qu'est-ce que j'ai fait ? — Ici, avec les Indiens ? — Rien. — Comment, rien ? — Rien. Je n'ai rien fait. Pourquoi ? — Ils sont guéris. Il n'y a plus de manifestations religieuses. Les prières et les processions ont cessé, ils sont retournés au travail. — Et les attaques ? — Elles sont arrêtées. Il n’y en a plus. — C'est merveilleux ! — Ils disent que vous avez des pouvoirs extraordinaires. — Moi ? Attention, je vais les mettre en pratique ! — Allez-y, docteur. Merci de ce que vous avez fait. Quand vous voudrez revenir à la réserve, vous pourrez faire toutes les études que vous voudrez, les Indiens sont de votre côté, ils vous sont très reconnaissants. Quant à nous, nous aimerions recevoir un rapport. — Je n'aime pas faire des rapports. Ils sont très ennuyeux... Je vais écrire quelque chose à ma manière. — Faites ce que vous croirez être le mieux, mais racontez tout. Il pourrait en surgir un fait intéressant, qui serve d'orientation pour un même cas dans l'avenir. Cher docteur Kanayama, cher docteur Brasileiro, voilà mon rapport. J'ai tout raconté, sans rien cacher. Et maintenant, dites-moi ce que j'ai fait de plus, en dehors du rien que j’ai fait. Aurais-je donc des pouvoirs extraordinaires ?...
Homosexualité Des journalistes qui ont visité les réserves indigènes ont écrit dans leurs journaux que chez les peuples primitifs il n’y avait pas d'homosexualité ni de masturbation, fruits de la civilisation. Mais ils arrivent, parlant l'anglais, l'allemand, le français, des langues que personne ne comprend, ils entendent parler une langue qu'ils ne comprennent pas, ils posent des questions et imaginent des réponses, selon leurs conceptions et leur formation morales et leurs tendances religieuses. En fait, la masturbation est pratiquée autant chez les sylvicoles que chez les peuples civilisés, l'auto- et l'hétéromasturbation aussi. En beaucoup de cas, l'homosexualité est évidente. Dans la réserve d'Ivaï, nous avons trouvé un petit Indien efféminé : traits délicats, corps gracile, maquillé, genre " minet " galant. Une véritable fille ! Il s'offrait, était utilisé par les compagnons du même âge et par les plus vieux aussi. Ce n'était pas de la " perversion " provoquée par la télévision, les livres, rien de cela. Il s'agissait d'un cas hormonal, physiologique, structural. Anatomiquement, le petit Indien était bien un homme. Il avait un pénis, des testicules normalement développés, mais sentimentalement, il se sentait femme. Ce qui est intéressant, c'est qu'il était bien accepté. II n'était ni gêné, ni mis à l'écart.
La fertilité Pendant la campagne de prévention, il a semblé aux médecins que les Indiennes, venues se faire examiner, à l’exception de femmes dans la ménopause, soit étaient enceintes, soit allaitaient leurs enfants. Chez quelques-unes d'entre elles, les deux états coïncidaient : elles allaitaient et étaient en même temps de nouveau enceintes. En réponse à notre questionnaire, elles disaient qu'elles allaitaient jusqu'à la naissance de l'enfant suivant, qui prend alors la place du précédent, au moment où celui-ci est sevré. En épluchant les fiches, nous avons vérifié une série de données qui nous suggèrent quelques conclusions : 1) Est une légende l'affirmation selon laquelle nos aborigènes connaissent des herbes qui leur permettent de régler la natalité. 2) Dire que les Indiennes prolongent l'allaitement en tant que méthode anticonceptionnelle est sans fondement ; elles savent très bien que cela ne sert à rien. 3) Des informations journalistiques, pleines de fantaisie, disent que les sylvicoles, afin d'assurer l'allaitement du premier enfant, tuent les nouveau-nés suivants trop rapprochés. Ce serait, d'après ces commentateurs, une forme de contention démographique. Voilà qui nous laisse pantois ! 4) Un seul cas, une femme de 22 ans sans enfant, montre que la stérilité est rare. Pourquoi ? a) Peut-être par l'absence d'infections génitales vénériennes. b) Par l'absence d'agents provoquant le stress, si fréquent dans les pays civilisés.
Un million d'Indiens Le contrôle de la natalité et la planification ne sont-ils pas une seule et même chose ? Cela paraît l'être, mais ne l'est pas. Si vous regardez ce qui se passe chez les Indiennes, vous allez comprendre. Beaucoup de gens pensent que les Indiens connaissent des herbes, des racines, des feuilles, avec lesquelles ils préparent des médicaments qui leur permettent de contrôler la natalité. Claudio, qui a vécu longtemps avec les Indiens, le croit. Il a planté un tas de plantes dans son jardin, et il les étudie. Moi, je ne le crois pas. J'ai l'impression qu'ils n'en connaissent pas ; peut-être dans d'autres régions, mais pas dans la nôtre. Dans les réserves que nous avons visitées, ce que les Indiennes demandent le plus, ce sont des médicaments pour éviter les grossesses. Si les gens en demandent, s'ils ne prennent pas leurs propres remèdes, !a réponse inévitable est que les médicaments existent, mais qu'ils ne les connaissent pas. A ce sujet, la conversation suivante, que nous avons eue : — Grand-mère, combien d'enfants avez-vous ? — Dix-huit. — Vous n'avez jamais voulu prendre de médicaments pour les éviter ? — Si. — Pourquoi n'en avez-vous pas pris ? — Parce que je ne sais pas lesquels prendre. — Qui le sait, alors ? — Les anciens le savaient. — Il y a quelqu'un de plus vieux que vous ? — Maintenant, il n'y en a plus. Ils sont tous morts. — Combien d'enfants a eus votre mère ? — Quatorze. — Et votre grand-mère ? — Seize. Ce fut toujours la même chose, dans toutes les tribus où nous sommes allés, soit huit jusqu'à aujourd'hui. Cela veut dire qu'ils ne savent pas contrôler la natalité ; ils ne font que planifier leurs familles, dans les limites de leurs possibilités. Comment ? En arrivant à la puberté, la petite Indienne a généralement beaucoup de petits frères et sœurs, malgré la mort de quelques-uns. De toute façon, la maison de ses parents sera insuffisante pour accueillir toute la famille et les nouveaux enfants, qui viendront certainement. La solution, c'est que les filles, lors de leur troisième menstruation, soient prêtes à se marier, et c'est ce qu'elles font ; elles se marient et quittent leur maison, pour fonder leur foyer et commencer leur propre cycle familial. Deux facteurs contribuent à ce que la famille indigène ne dépasse pas les possibilités d'un couple : le départ des enfants pour le mariage précoce et la mort précoce aussi, qui est jusqu'ici la plus grande arme contre l'explosion démographique des peuples primitifs.
De quoi meurent les Indiens ? Quand les Européens sont Arrivés sur les terres des pinèdes (Paranâ, Santa Catarina), ils ont trouvé une population indigène énorme. Aujourd'hui, les aborigènes sont en petit nombre, déjà en voie d'extinction. Pour ceux qui vivaient isolés, les causes de mort étaient principalement les animaux soit venimeux — les serpents, les araignées — soit non venimeux— les tigres, les jaguars —, sans compter Les accidents, les infections par épines, les écorchures, les égratignures. Dans les régions chaudes, c'était la malaria. Mais rien de tout cela n'existait dans les régions des pinèdes. Quand l'Européen est arrivé, le " catarrhe " du rhume, de la grippe, de la pneumonie, de la tuberculose aussi, est arrivé ; la rougeole, la variole, les oreillons, la coqueluche ont commencé. Or l'Indien s'est aperçu que le " catarrhe ", qui chez les Européens ne cause qu'une légère indisposition, pour lui signifie la mort, abandonné dans la forêt, sans l'aide de personne, ni parents, ni amis, qui fuient effrayés. Il y a quelques années, la FUNAI a institué le vaccin contre ces maladies infecto-contagieuses ; contre le " catarrhe ", pas encore. Pire que la maladie, égale à l'esclavage ; consécutive à la destruction de la forêt, qui a détruit le fruit qui nourrissait la bête qui à son tour nourrissait l'homme, est la faim qui est survenue pour beaucoup de tribus. Que peut-on faire ? Tout le monde le sait. Protéger les arbres, protéger les plantes et reboiser. Protéger les bêtes, les poissons, les oiseaux, les hommes et, pour protéger ceux-ci du " catarrhe ", les vacciner. Le Brésil fabrique des vaccins contre le " catarrhe ", il a commencé en 1979. Il ne faut pas perdre de temps. Les Indiens sont en nombre si réduit. Dans peu de temps, il n'y en aura plus. Mais il est encore temps de les sauver. Il n'y a qu'à vouloir. Et ils auront des médicaments et ils survivront. Si on continue comme jusqu'à présent, ils croîtront et se multiplieront, et d'ici mille ans, ils seront des milliers, et il y aura une explosion démographique qui remplira le monde indien, si... — Si quoi ? — ...si la civilisation ne lui apprend pas le contrôle de la natalité, la planification moderne de la famille... Les Indiens ne seront plus jamais un million, sauf si... — Quoi ? — Cela, c'est un sujet qui sera traité une autre fois. — Laissez les Indiens en paix.
Peut-être pourrai-je faire quelque chose — Allô, c'est le docteur ? On reconnaît tout de suite l'accent américain. — Oui, c'est le docteur. — Bert Wess à l'appareil. Je vous téléphone du Mato Grosso, de la ville d'Aquidauana. — Très bien, M. Wess (la communication est très mauvaise, ce n'est peut-être pas exactement ce nom-là). Vous pouvez parler anglais. — Merci. C'est plus facile, pour exposer ce qui me préoccupe. J'habite près d'une réserve d'Indiens Terena. Les infirmières qui les soignent forcent les Indiennes à avoir leurs enfants en position couchée. Trouvez-vous que c'est bien ? N'est-il pas absurde d'intervenir dans les habitudes saines qui font partie de la culture millénaire des peuples primitifs ? — Oui, je le pense aussi. Mais que puis-je faire ? Je n'ai aucune autorité pour empêcher cela. — Vous n'avez pas d'autorité ? On m'a conseillé de faire appel à vous. J'ai pensé que vous en aviez. — Non, je n'en ai pas. — Mais vous êtes médecin, vous pouvez faire quelque chose, intervenir auprès du Ministère de la santé, ils vous écouteront certainement. — Peut-être. Je vais voir ce que je peux faire. — Merci, Docteur, mais faites tout votre possible. En réalité, en écrivant cette petite note, j'aide peut-être d'une certaine manière à faire entendre cet appel américain. Il est possible que cela aboutisse à un résultat. Il ne coûte rien d'essayer. Quant à ce sujet, mes quelques expériences avec nos autorités, en plusieurs occasions, n'ont pas été des meilleures...
Prix Nobel S'il y a quelqu'un qui mérite le Prix Nobel, c’est un Uruguayen appelé Roberto Caldeyro Barcia. Ses études sur la contraction utérine ont été si nombreuses et si importantes qu'elles ont révolutionné la compréhension du mécanisme de l'accouchement. Il a montré qu'une série de choses, que nos professeurs nous enseignaient, et auxquelles ils croyaient pieusement, étaient complètement fausses. La première fois que nous avons présenté des travaux sur l'accouchement en position accroupie, en été 1974, à Rio de Janeiro, Caldeyro était là. A cette époque, son attention se portait exclusivement sur l'accouchement vertical, sur une table inclinée. Il était à la tête d'un groupe d'études, auxquelles des maternités de onze pays prenaient part. On y observait les conditions des accouchements dans cette nouvelle position. En faisant le commentaire de l'accouchement en position accroupie, il a montré ses connaissances immenses. Il savait tout. La curiosité du grand professeur en ce qui concerne notre travail nous a rendus heureux, surtout quand il a mentionné qu'il pourrait se servir de nos recherches, dans l'étude internationale qu'il était en train de réaliser. Travailler sous les indications de Caldeyro représentait une acceptation et une déférence, qui mettaient en valeur n'importe quel service, que ce soit aux Etats-Unis, en Allemagne, en France, en Angleterre et, à plus forte raison, à Curitiba. Nous nous sommes sentis très flattés, quand nous avons reçu les protocoles avec les normes des observations à réaliser, en même temps qu'une lettre d'invitation. Ce message nous assurait que la responsabilité financière serait à la charge de l'Organisation panaméricaine de santé, de sorte que, pour notre pays, il ne s'ensuivrait aucune dépense. Une commission de spécialistes viendrait nous aider, de façon que nos informations puissent être confrontées à celles des autres centres associés. Cette aide, cependant, dépendrait d'une autorisation du Ministère de la santé, autorisation que nous serions chargés d'obtenir. Fiers de cette invitation, nous avons adressé une demande au Ministère, exposant le sujet et sollicitant la permission d'obtenir un adjoint, que nous pensions nous voir attribuer très vite. En attendant, nous nous sommes préparés, continuant les travaux que nous étions en train de réaliser. Deux ou trois mois se sont passés. Bientôt, Caldeyro nous a relancés : — Quand commencez-vous ? — Nous n'avons pas encore reçu l’autorisation du ministre. — Vous l'avez sollicitée par écrit ? — Nous l'avons demandé il y a trois mois. — Je ne comprends pas. — On n'y peut rien ; quelquefois, la bureaucratie retarde les choses. Le temps passe, toujours pas d'autorisation. Nouvelles rencontres, nouvelles questions de Caldeyro. Nous sommes un peu honteux. On pourrait penser qu'il y a manque d'intérêt de notre part. A la fin, sans doute par erreur, quelqu'un nous envoie une copie de toute la procédure. C'est long. Le résumé mérite d'être publié. Au lieu de concéder purement et simplement un adjoint pour cet organisme international respecté, on consulte un deuxième échelon, qui sollicite l'avis d'un troisième, qui se déclare favorable, contrairement à un quatrième, qui s'oppose pendant qu'un cinquième et un sixième sont d'accord et pas d'accord. Le professeur, consulté, écrit : " Réellement, cette position a été largement utilisée dans l'acte de la défécation, avant l'invention des appareils sanitaires. La position accroupie exigerait une table d'accouchement compliquée et chère, nécessitant des dispositifs élévateurs, semblables à ceux qu'on emploie pour la lubrification des autos. Nous pensons que le Ministère de la santé ne doit pas se préoccuper de sujets qui sont hors de sa sphère d'intérêt ". De son côté, le principal auxiliaire du ministre de la Santé, responsable de ce secteur particulier, écrit : " Nous ne possédons ni informations ni publications à ce sujet. Donc, nous ne pouvons pas émettre d'opinion. " Et c'est ainsi que le refus d'un adjoint empêche une équipe de médecins de prendre part à une étude du plus haut intérêt scientifique et social. Toutefois, à quelque chose malheur est bon. Dans l'impossibilité de développer ses observations sous la direction de Caldeyro, l'équipe brésilienne s'est vue obligée de suivre son propre chemin. L'un des médecins (Claudio), en collaboration avec l'architecte Knis, a consacré beaucoup de son temps à mettre au point une salle d'accouchement, où il reproduisait les caractéristiques de l'ambiance indigène. Parallèlement à cette salle, il a créé une série de chaises qui, avec le temps, ont été adaptées, modifiées, en vue de donner plus de confort et de sécurité à la femme et à l'enfant, ainsi qu'à leur assistant, sage-femme ou médecin. Jusqu'à aujourd'hui, la salle et les chaises ont servi à quelque six cents accouchements, dont les observations ont donné lieu à divers travaux scientifiques. Deux de ceux-ci ont mérité la mention " Honorable ", dans des congrès de la spécialité. Caldeyro a pris part au dernier, à Bahia. L'accouchement vertical a fait l'objet d'une table ronde. L'accouchement en position accroupie a été mis en grande évidence. Le médecin responsable de l'assistance materno-infantile, du Ministère de la santé, était aussi présent. Confronté avec le professeur uruguayen, il n'a pas caché la responsabilité de ses collègues du Ministère pour l'obstruction mise à la participation des médecins brésiliens dans l'étude de l'accouchement vertical. Il a présenté ses excuses en avouant n'avoir pas imaginé que le sujet avait une aussi grande importance. Il a insisté auprès des auteurs pour qu'ils fassent une nouvelle démarche, promettant d'y donner suite et de tout faire pour qu'elle soit approuvée. Justice lui soit rendue. Il faut dire que ce médecin a émis son opinion de la façon suivante : " Comme il s'agit d'une étude scientifique qui n'entraîne aucune obligation pour le Ministère, je suis d'avis qu'on devrait concéder l'autorisation sollicitée. " Heureusement, l'opinion du professeur, impressionné par les difficultés mécaniques d'une chaise d'accouchement, et celle de son supérieur, qui a avoué ne pas avoir d'informations ni connaître de publications à ce sujet, l'ont emporté... Heureusement ou malheureusement ? Malheureusement. Nous avons manqué l'occasion de travailler sous la direction du professeur Caldeyro. S'il avait reçu le Prix Nobel, nous y aurions participé, ne fût-ce que dans une très faible mesure.
Résumé succinct Pour ne pas allonger davantage, ce qui nous détournerait du but de ce travail, nous présentons un résumé succinct de ce que nous avons appris chez les Indiennes examinées à Xapecô. Elles sont vierges quand elles se marient. Elles ont en moyenne huit enfants. Seules les très jeunes n'ont qu'un enfant. Deux en avaient dix-huit. Dix étaient mères de quatorze enfants. Six, sur les 175 examinées, ont avoué des relations extra-conjugales. Cinq seulement ne présentaient pas de Trichomonas vaginalis, un parasite qui cause des écoulements et des démangeaisons, d'où des perturbations dans le couple. L'entente sexuelle et conjugale est bonne. Aucune n'a fait référence à un avortement provoqué. Quant au cancer gynécologique, les examens accusent une très haute incidence. Trois cas positifs, deux au début, degré zéro, en stade invasif, outre trois cas avec lésions, facilement curables. Tous les cas ont été traités à Curitiba. La proposition faite à la FUNAI de procéder chaque année à des examens préventifs des habitantes des réserves du sud du pays a été accueillie avec enthousiasme. Le président de la Fondation a compris l'importance de la prévention, qui lui tient à cœur. Il a convoqué un membre du Conseil juridique et l'a chargé de rédiger, sur place, les termes du contrat. Il en a approuvé la rédaction. Il a décidé que les formalités seraient remplies dans les plus brefs délais, afin que l'accord commence à être appliqué immédiatement. Et cependant, l'accord n'est pas entré en vigueur. Les formalités n'ont pas été remplies. Le Département juridique ne s'est pas manifesté. Et le service qui était déjà en fonctionnement a dû arrêter. Pourquoi ? Je ne sais pas. Un petit fonctionnaire a donné des ordres interdisant notre entrée dans les réserves. Pourquoi ? Malgré cela, des Indiennes avec des cancers avancés et en phase incurable ont continué à être envoyées dans notre hôpital. Cinq en trois ans... Et dire qu'un simple examen de Papanicolaou aurait pu éviter la maladie et sauver ces vies ! Mais que faire, quand l'orientation officielle est manifestement contre la prévention ? Les ressources publiques doivent être dépensées en traitements, tardifs et inutiles dans l'immense majorité des cas. Des sommes énormes ont été affectées à la couverture financière d'un seul hôpital et à l'acquisition d'appareils très chers, dont une grande partie n'a jamais été utilisée, pendant que d'autres, après peu de temps de mauvais usage, sont devenus inutilisables. Un commentaire est-il nécessaire ? Dans la proposition de la FUNAI, les traitements dans les réserves n'entraînaient aucune dépense de leur part. Même ainsi, ça n'a pas marché. C'est dommage. Pauvres Indiens !
Le dernier Xetâ — Professeur Loureiro, où sont les Xetâs ? — Je ne sais pas, ils ont disparu... Ils auraient pu être sauvés, mais la faim, sur des terres pourtant fertiles, les a détruits. L'action du professeur n'a pas eu d'influence. A peine a-t-il eu le temps de les étudier et de prendre note de leurs us et coutumes. Sans cela, rien ne resterait pour prouver qu'un jour les Indiens Xetâs ont existé. Primitifs, ils vivaient à l'âge de la pierre, mais ils vivaient. Ils étaient heureux avec ce qu'ils avaient. Ils n'avaient presque rien, mais ils avaient ce dont ils avaient besoin. La brousse, la cabane mal faite, la chasse, le feu pour se réchauffer quand il fait froid. Que voulaient-ils de plus ? Professeur, où sont les Xetâs ? Nous sommes partis vendredi, après le dîner. Notre plan était de passer la nuit sans dormir, d'arriver à Ivaï, au petit jour, dans la partie la plus centrale du Paranâ, pour travailler le samedi et être de retour à Curitiba le lundi matin. Tous les deux cents kilomètres, nous nous relaierions au volant. Au départ, ce serait moi ; après les quatre Pinheiros, le grand Jayme, le radiologiste, conduirait jusqu'à Pitanga. A l'arrêt, on aurait le temps de faire un bon somme, dans notre camionnette. Dedans, il y a un matelas souple en mousse de caoutchouc, de bonnes couvertures, et le bruit de la pluie fine sur la capote de la carrosserie. Quoi de mieux ? Peu avant Guarapuava, une averse nous surprend. — Il vaut mieux s'arrêter et dormir ici. C'est de la folie de vouloir prendre une route boueuse, au milieu de la nuit noire. Allez à l'hôtel. — Et vous ? — Je reste dans la camionnette. Nous repartons demain matin, à six heures. Nous prendrons le petit déjeuner ensemble. Ciao. Quelle bonne petite pluie ! Quel bruit agréable ! Si je n’avais pas entendu le voleur qui essayait de dévisser la radio, je ne me serais réveillé que lorsque la pluie se serait arrêtée. En me voyant, le gueux a eu peur. — Qu'y a-t-il ? Que voulez-vous ? — Rien, excusez-moi, je me suis trompé. — Trompé... Va-t-en d'ici. Avant sept heures, nous sommes en route. La pluie continue à tomber. Quand nous quittons l'asphalte, la voiture ne veut plus marcher. En deux heures, nous avons fait moins de trente kilomètres. Il nous faudra encore tenir dix kilomètres sur cette route embourbée. Après, nous a-t-on dit, les choses iront mieux. Une vieille Ford, des chaînes antidérapantes aux roues, s'arrête près de nous. — Où allez-vous ? —— A Ivaï. — Vous n'y arriverez pas. Même avec nos chaînes, nous ne sommes pas arrivés à passer. Si vous descendez cette colline, vous resterez embourbés jusqu'à ce qu'un soleil fort et durable apparaisse. — Nous repartons ? — Repartons. — Où allons-nous ? — A la rivière des Cobras. Il y a du macadam jusqu'à la réserve. Deux cents kilomètres. A deux heures de l'après-midi, nous y serons. Les policiers nous reçoivent joyeusement. Ils sont une dizaine. Ils portent des revolvers et des cartouchières. — Entrez. Vous acceptez un thé ? Vous préférez le café? — Merci. Qu'est-ce que vous êtes en train de boire ? — Du thé. Vous en voulez ? Ne vous occupez ni de l'odeur ni du goût, cela paraît du whisky, mais c'est du thé. C'est bon après le déjeuner. — Nous aimerions mieux du café. Nous n'avons pas déjeuné. — Vous saviez que les visites sont défendues ? — Nous le savions. C'est que nous sommes en train de faire des électroencéphalogrammes chez les Indiens. Vous y voyez un inconvénient ? — Aucun, à condition que les Indiens acceptent. D’ailleurs, si c'est possible, j'en profiterai pour faire faire le mien. — Vous en avez déjà fait un ? — Oui, et le résultat était bon. — Vous sentez quelque chose ? — Non. — Alors, inutile de le répéter. — De quoi avez-vous besoin ? — D'une salle avec une prise de courant. — Il y a une salle avec une prise de courant, mais il n'y a pas de courant. Le générateur a brûlé. — Brûlé ? Il n'y a pas moyen de le réparer ? — Le chef du poste est allé à Laranjeira chercher un électricien. Nous ne savons pas quand il viendra. — Nous attendons ? — Et s'ils tardent trop ? II vaut mieux aller à Mangueirinhas. Ça ne fait pas quatre cents kilomètres ; avant la nuit, nous y serons. — Et si on ne peut pas passer sur la route ? — Le cacique nous a dit que, de ce côté-là, la pluie n'était pas forte. De la fin de l'asphalte jusqu'à la réserve, il n'y a qu'un pas : seize kilomètres. Nous retournons à Guarapuava et nous prenons à droite. L'asphalte est beau. Le détour pour la réserve n'est pas trop mauvais. Un dérapage qui nous fait passer de l'autre côté du fossé et un arrêt par manque d'élan, à une montée, c'est tout ce qui nous arrive de désagréable. Avant la tombée de la nuit, M. Isaac, le chef de la réserve de Mangueirinhas, est heureux de recevoir les visiteurs. Il s'en fait une fête. Il secoue tout le monde. — Préparez le dîner... Faites de la place, pour qu'ils puissent dormir : les infirmières iront à l'infirmerie ; les médecins dorment chez moi... Le docteur veut dormir dans la camionnette ? Pas question ! Appelez le cacique... Vous voulez commencer les examens aujourd'hui ? Vous n'êtes pas fatigués ? Bien, pourquoi pas ? Tirez la Combi du garage : je vais les mener jusqu'aux habitations les plus proches. Quelques Indiens vont certainement apparaître. Il en apparaît douze. Quand nous branchons l'appareil pour la première fois, on entend un bruit formidable, de la fumée, une odeur de brûlé. — C'est brûlé ? — Il me semble que oui, nous dit le grand Jayme. Le courant est de 220 volts et l'appareil de 110. Je n'y ai pas pensé. Dans la voiture, il y a des outils. Je vais essayer de le réparer ; sans cela, il faudra l'envoyer à Sao Paulo. — Vous savez faire ça ? Ne faites pas de bêtises... — Je m'y connais. J'ai suivi un cours d'électrotechnique. Les Indiens, en attente, patients, graves, assistent à toute la scène. L'explosion de l'appareil ne les a pas effrayés. Cela leur semblait la chose la plus naturelle du monde. En moins d'une heure, une petite Indienne, pleine de confiance, est couchée sur un lit et s'est mis une couronne d'électrodes sur le cuir chevelu. Les stylets de l'encéphalogramme dessinent un tracé de ses ondes cérébrales sur le papier. — C'est un vrai miracle ! C'est inimaginable ! Dans un milieu des plus primitifs, les ressources les plus sophistiquées ! Dehors, c'est la nuit noire. On entend le vent chanter dans la cime des pins. Un ordre énergique interrompt le travail. — Pour aujourd'hui, ça suffit. Allons dormir. Laissez les Indiens rentrer chez eux. Il faut que vous vous reposiez. Quelques heures plus tard, à l'aube, les stylets magiques sont de nouveau en mouvement sur le registre continu. La queue de volontaires est plus grande que les possibilités de les faire passer. — Nous n'aurons pas le temps d'en examiner plus de trente. Les autres peuvent rentrer chez eux. Que seuls ceux qui sont arrivés les premiers restent. C'est comme si personne n'avait parlé. Tous restent là, accroupis ou assis sur le plancher dur, fumant, buvant du chimarrâo, bavardant sans arrêt. Au milieu de l'après-midi, un cacique vient transmettre un message : — Dehors, il y a un Indien. Il demande que vous examiniez ses filles. Il dit qu'il est votre ami. Il est venu de loin. C'est seulement maintenant qu'il a pu arriver. — Qu'il attende un peu. Aussitôt que j'aurai fini ce tracé, j'irai lui parler. Il est jeune, sympathique, ses cheveux noirs sont bien peignés. Sa chemise blanche a de grands dessins rouges. Il porte des bottes, un arc et une flèche, un grand couteau. Il a près de lui deux enfants, deux petites filles. Il sourit. — Vous me connaissez ? — Je ne me souviens pas. — Je suis Tuca. — Tuca ! Des Xetâs ? Tuca, comment ça va ? — Je n'ai pas pu m'habituer à la ville. Je m'ennuyais des miens. J'habite à Mangueirinhas. J'ai trouvé une Caigangue. Je me suis marié. J'ai deux petites filles. J'étais en train de chasser dans la forêt, quand on m'a raconté que vous étiez ici. Je n'ai pas perdu de temps. J'ai amené mes filles pour l'examen. Elles sont nées par accouchement en position couchée. Vous pouvez les examiner ? — Seulement l'aînée, la cadette est trop petite. — Comment va le Dr Loureiro ? — Il est mort il y a plus d'un an. — Il est mort ? Le Dr Loureiro ? Le pauvre, c'était un homme si bon ! — Si je me souviens du déjeuner au Rotary ? Quel déjeuner... Après le déjeuner, on a montré un film, j'ai vu mon père, ma mère, mes frères et sœurs, mes amis et le village. Comment est-ce que je pouvais parler ? Vous étiez là à m'observer comme une bête de la forêt. J'étais une bête de la forêt. Quelle horreur de déjeuner !... Je n'ai que deux filles, aucun fils, je ne sais pas pourquoi. Le médecin dit que ma femme ne peut plus avoir d'enfant. Ma cousine vit à Sào Jeronimo da Serra ; elle n'est pas mariée ; elle ne se mariera plus, elle n'a plus l'âge d'avoir des enfants... Les autres Xetâs ? Je ne sais pas... Ils ont disparu. Si je suis retourné à l'endroit où je suis né ? Non, je n'y suis jamais retourné. On m'a appelé d'Umuarama. Notre cabane était une réunion d'amis : mon père, ma mère et mes frères et sœurs. Je m'en souviens, oh, oui. je m'en souviens, je me souviens de tous. Je me souviens du creux dans l'arbre, où on jouait et se cachait. Je suis le dernier des Xetâs, paraît-il... Mon père, ma mère, mon frère ? Mes amis ? Où sont-ils ? Je ne sais pas. Moi, te dernier... Hier, le 1er décembre 1978, l'infirmière de la FUNAI a amené une Indienne pour une consultation. — Vous connaissez !e jeune homme de cette photo ? — Je le connais. C'est mon parrain Tuca. il est marié avec ma sœur. Ici, il est sans lance-pierre et sans couteau. Il les a cachés, pour se faire photographier. Il ne voulait pas qu'on pense qu'il est comme un chasseur qui tue les bêtes pour rien. Il vit dans la forêt, il aime beaucoup chasser et pêcher, mais seulement pour manger. Avec lui finissent les Xetâs. Il a seulement deux filles. Sa femme ne peut plus avoir d'enfants. — Qui a dit cela ? — C'est un médecin qui l’a dit. — Les médecins pensent qu'ils savent tout. Il y a un mois que ma sœur a eu un garçon. — Un garçon ! Loureiro ! Vous avez entendu ça ? Tuca a eu un garçon ! Retour au début du livre Retour au répertoire bibliothèque
|