Doléance d'une mère vis-à-vis de l'hôpital où elle a accouchée

 

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                                                                                                                                    Le 24 novembre 2003

 

De : Mme C. Loup

A : Dr. W.W, service de gynécologie-obstétrique     Maternité de niveau II, Paris 14 ème, France.

Objet : Doléances

Copie : SF X.X.

Copie : SF Y.Y.

Copie : Dr. Z.Z.

Copie : Association Alliance Francophone pour l'Accouchement Respecté (AFAR

 

 

Monsieur,

 

Ma seconde fille est née dans votre service obstétrical le 4 octobre 2002. Pour les deux sages-femmes qui m'ont suivie, l'une en pré-travail de environ 11h du matin à 3h de l'après-midi, l'autre ensuite de environ 3h30 de l'après-midi à 11h du soir, cet accouchement s'est bien passé. D'après le dossier, cela s'est même très bien passé. De mon point de vue, j'ai été projetée dans les enfers peu après midi, et je n'ai commencé à en sortir que ... huit mois plus tard.  

 

Pourquoi une telle différence de perception ?

 

A mon avis, en grande partie parce que la dimension humaine de l'accouchement est noyée sous la technicité et le manque de sages-femmes. Je reprends point par point ci-dessous ce qui s'est bien passé, et ce qui est choquant.

 

1. AVAC (Accouchement Vaginal Après Césarienne)

 

J'ai pu avoir un accouchement vaginal après une césarienne pour pré-éclampsie. Je remercie le gynécologue qui me suivait, puis toute l'équipe le jour de l'accouchement, de m'avoir laissé cette chance. Le prix est élevé, mais je ne le regrette pas. Une césarienne n'est pas un accouchement. Il manque un lien physique fondamental avec son bébé, que l'on tente de reconstruire péniblement ensuite.

 

2. POSITION ET PROTOCOLE EN PRETRAVAIL

 

Lorsque je suis arrivée, la sage-femme m'a demandé si je sentais la cicatrice, mais pas où j'avais mal pendant les contractions. Elle a installé le monitoring et m'a fait allonger. J'ai pourtant dit que je préférais rester assise. Mais elle a insisté, et j'ai bêtement obéi.

J'avais eu des séries de contractions fortes auparavant chez moi et dans la voiture. Pour les gérer je ne m'allongeais pas spontanément, loin de là. Je suppose que c'est le protocole du service puisque les trois femmes présentes en salle de pré-travail étaient allongées ? C'est fort dommage car depuis quelques heures déjà la douleur était passée dans les reins. On sait que la position allongée accentue la pression sur les nerfs rachidiens et décuple la douleur. Dans mon cas on a atteint une situation extrême car je me suis évanouie peu après midi (je

n'y suis pas sujette, c'est la première fois). Personne ne s'en est aperçu. Plus tard, en salle de travail, j'ai eu une hypertonie des contractions (environ 20-30mn entre 16h et 16h40, avant la péridurale).

Je ne m'amusais pas, mon mari non plus, mais en position assise et le dos rond ce n'était plus insoutenable. Je n'en garde d'ailleurs pas un souvenir traumatisant, alors qu'en pré-travail si. C'est dire à quel point la position est fondamentale.

Pourquoi ne pas nous laisser adopter la position antalgique qui nous convient ? Pourquoi ne pas nous demander comment, nous, nous sentons la douleur, au lieu de vous contenter de regarder des enregistrements papier ?

 

3. ABSENCE D'ACCOMPAGNEMENT

 

Mon mari et moi avons été seuls la quasi-totalité du temps. Nous n'avons vu les sages-femmes et infirmières que lorsqu'elles avaient à accomplir un acte technique. Je comprends bien que cela est beaucoup du à un manque de personnel, mais le résultat est qu'un diagnostique important n'a pas été fait. 

On m'a vue algique vers midi, puis vers 13h10 (vomissements), au point de me faire une demi-ampoule de nubain (*) (13h45). Entre les deux, mon mari m'a vue "dormir'', immobile, les yeux fermés, même pendant les contractions, à part quelques très brefs instants où j'ai ouvert les yeux, parfois dit quelques mots. Lors de ces instants, qui ne sont jamais survenus pendant une contraction, je ne savais pas que j'ouvrais les yeux (plus de conscience corporelle), et je voyais flou. J'ai passé deux mois et demi à essayer de comprendre pourquoi il y a un gros trou dans ma mémoire sur cette période en pré-travail (où le nubain ne constitue qu'un intermède, je le précise).

Je suis atterrée de voir qu'au sein même d'un hôpital personne ne se soit étonné de mon immobilité, ni n'ait été capable de diagnostiquer un état d'obnubilation de conscience (**). Aucun des gestes simples à faire dans ce cas ne l'a été, me parler et mettre des compresses d'eau froide pour me rappeler, dans ce cas précis me faire rasseoir pour diminuer la douleur, vérifier la tension, et me dire que je m'étais évanouie (très souvent la personne ne le comprend pas, il faut le lui dire). Je ne suis sortie de cet état qu'au transfert en salle de travail vers 16h, car remise en position assise. Le nubain n'a que très peu aidé (voir 5.1).

 

4. ACTES ACCOMPLIS SANS DEMANDER MON ACCORD

 

4.1. Examens de col

 

Les sages-femmes m'ont toujours informée qu'elles allaient le faire, mais ne m'ont jamais demandé mon accord. Par contre, lorsque le gynécologue de garde est passé en salle de travail (petite anomalie du RCF), il a fait ça sans un mot. C'est choquant, nous ne sommes pas juste des vagins posés sur une table. De plus c'était inutile, la

sage-femme venait de le faire. 

 

4.2. Rupture artificielle des membranes

 

La sage-femme a fait cela sans me prévenir, sans un mot, et sans me demander mon accord. L'instrument utilisé est impressionnant. Mon mari et moi avons été choqués par ce geste. En acte ça ressemble à un viol.

Je me questionne aussi sur l'utilité de cette rupture. Le pré-travail avait été laborieux, mais pour une primigeste le travail ensuite avançait vite, et le RCF était (redevenu) normal. Il n'y avait aucune raison d'essayer d'accélérer les choses. Ou si il y en avait une, je n'ai pas été informée. Autant dans ce que j'ai ressenti, que dans le compte-rendu d'accouchement, cette rupture a plutôt provoqué un désengagement de la tête du bébé.

 

4.3. Épisiotomie (voir aussi 5.3)

 

Déjà en cours de préparation à l'accouchement, j'avais entendu, texto, "Quand on fait une épisiotomie, on ne vous le dit pas". Effectivement, la sage-femme n'a encore une fois ni prévenu, ni donné aucune information, ni encore moins demandé mon accord. De quel droit a-t-elle décidé à ma place ? J'aurais pu préférer le risque d'une déchirure après tout. Là encore je m'interroge sur l'utilité du geste.

L'expulsion n'a duré que 15 mn, le bébé allait très bien, je n'étais pas fatiguée de pousser, on aurait très bien pu donner le temps à mon périnée de se détendre. 

 

5. ACTES ACCOMPLIS SANS INFORMATION ADEQUATE

 

5.1. Perfusion de nubain

 

Je n'ai été informée que par le mot ``anti-douleur''. La sage-femme n'a pas précisé qu'il s'agissait d'un dérivé morphinique, elle n'a pas précisé qu'il y a un risque pour le bébé (accident respiratoire), elle n'a pas précisé non plus quels sont les effets. Il n'est pas impossible qu'elle ait dit plus que cela et que je n'ai pas entendu. Néanmoins mon mari n'a eu quant à lui aucune information. L'un des effets recherchés est je crois un relâchement musculaire qui peut favoriser l'ouverture d'un col bloqué. Il semble que ça ait marché effectivement. Par contre, en tant qu'anti-douleur, l'effet est quasi nul. Je peux reconstituer avec mon mari et le dossier que ça a calmé la douleur une petite heure (de 13h40 a 14h30 environ). Mais dans mon vécu, tout cela n'a duré que quelques secondes. J'ai ressenti un énorme soulagement, j'ai su que j'allais dans les bras de Morphée, puis la douleur m'a réveillée avant même que j'ai eu le temps de m'endormir, et je suis repartie ailleurs. C'est un effet connu, on ne sait jamais combien de temps on a dormi sous l'effet de ces drogues. Le résultat pour moi a été un faux espoir, et une perte de confiance. Ca ne devait pas être le but de la sage-femme.

Pourquoi ne pas nous informer correctement ? Nous en tirerions tous des bénéfices.

 

5.2. Rupture artificielle de la poche des eaux (voir 4.2)

 

5.3. Épisiotomie (voir aussi 4.3)

 

De l'utilité de l'épisiotomie telle qu'elle est décrite dans les cours de préparation à l'accouchement, aux conclusions des centaines d'articles parus dans des journaux médicaux à comité de lecture depuis plus de vingt ans, la différence est stupéfiante. En tant que scientifique je suis profondément choquée de ce manque de déontologie.

Je vous rappelle aussi que, selon des études récentes, une épisiotomie est au moins aussi hémorragique qu'une césarienne, plus avec les forceps (je suis à votre disposition pour les références bibliographiques). L'OMS préconise un taux d'épisiotomies inférieur à 10%.

Toujours dans le manque d'information. Si l'on croit ce que vous nous dites, après une semaine l'épisiotomie ne fait plus mal. J'ai rangé la bouée ... six semaines après l'accouchement. Il suffit de parler un peu autour de soi pour voir que beaucoup de femmes souffrent très longtemps de l'épisiotomie (et nettement moins de déchirures du second degré) parfois pendant des années.

 

5.4. Péridurale

 

J'ai suivi des cours de préparation à l'accouchement pour mes deux filles. Je n'ai jamais entendu une sage-femme nous parler de la douleur des contractions, ni de comment l'accompagner. On croirait que la péridurale résout tout, que toutes les femmes la veulent, et qu'il n'est plus nécessaire de parler de la douleur. C'est une absurdité, et

un mensonge par omission. Il n'est pourtant pas si rare que les "`grandes douleurs'' démarrent déjà en pré-travail, ou que la péridurale ne prenne que d'un côté, ou qu'il n'y ait pas d'anesthésiste, ou encore qu'elle se termine deux heures avant la fin du travail sans plus personne pour remettre du produit. Il faut se préparer à accueillir la violence des contractions, sans compter automatiquement sur une péridurale. Il n'y a rien de pire que d'être pris au dépourvu.

Je me demande maintenant si loin d'être une bénédiction (ce que je croyais), la péridurale n'a pas plutôt un effet de bord catastrophique.  Un retour en arrière finalement. On ne s'interroge plus sur d'autres façons de gérer la douleur, ni sur l'accompagnement des parturientes. Vous-mêmes n'êtes plus prêt à affronter autre chose qu'un silence feutré dans les salles de travail. 

Elle engendre aussi un surcroît de recours techniques dont, encore, on se garde bien de nous informer. Syntocinon si cela ralentit le travail. La position sur table plus étriers devient obligatoire, bien que l'on sache

parfaitement qu'elle est anti-physiologique. Les poussées dirigées deviennent aussi obligatoires. Lorsque les péridurales sont trop fortement dosées, on ne sent strictement plus rien (c'était mon cas).

Ce genre d'accouchement finit souvent à la ventouse ou aux forceps (ça n'a pas été mon cas), ce qui est parfois plus traumatisant pour les femmes que la douleur des contractions. Certaines femmes refusent la péridurale pour cette raison. La question de la position d'accouchement n'a été abordée à aucun moment. Dois-je conclure que les étriers sont obligatoires dans ce service ? A ce propos, l'OMS préconise aussi la liberté de la position d'accouchement. 

 

6. RESPECT DE LA PERSONNE HUMAINE

 

Je tiens à dire que, bien qu'elles n'aient pas vu ce qu'il aurait fallu voir, je garde un bon souvenir de l'infirmière obstétricale et de la première sage-femme. Elles étaient empathiques, c'est déjà beaucoup. De la seconde sage-femme, je garde le souvenir d'une personne énergique, d'une bonne technicienne, mais de bien peu d'humanité. Il était évident qu'elle était sur plusieurs accouchements à la fois, stressée, ne pouvant plus donner aucune écoute humaine et tombant alors dans le schéma classique sentiment de culpabilité / rejet. Je sais qu'elle faisait des heures supplémentaires, elle aurait du finir son service à 8h du soir. Ces conditions de travail sont inacceptables, pour les sages-femmes elles-mêmes, et pour les parturientes qui en essuient les conséquences.

Cela n'excuse pas pourtant la somme des actes accomplis sans donner d'information ni demander mon consentement. Ce devrait être une simple question de bon sens, de droit de l'homme. Depuis le 4 mars 2002, la loi dite Kouchner le précise: ``Le patient doit être associé aux décisions le concernant. Il doit bénéficier d'une information de qualité et son consentement éclairé doit être obtenu. Le médecin doit associer le patient aux décisions pour qu'il puisse décider librement. Les médecins doivent devenir des conseillers efficaces afin de guider l'exercice de l'autonomie des patients.''

Cela n'excuse pas non plus une telle négation de la dimension psychique, sexuelle, et intime, d'un accouchement. Ayant été bien accompagnée pendant ma première grossesse pathologique et pendant la césarienne, je suis tombée de très haut devant ce qui se pratique pour un accouchement normal. C'est dommage, et même dommageable, de commencer la vie de cette façon.

 

 

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments respectueux,

 

 

(signature manuscrite)

 

 

(**) Au sens de la définition : ``L'obnubilation est un état ressemblant à celui du sujet en train de s'endormir. Les stimulations auditives fortes et nociceptives éveillent très transitoirement et incomplètement le sujet obnubilé qui peut exécuter quelques consignes simples.'' Selon les sites internet (facultés de médecine, infirmiers, secourisme) l'obnubilation de conscience est classée avant les stades de coma, ou dans le stade I avec le coma vigile.  (Retour dans le texte.)

(*) le nubain est un morphinique (Retour dans le texte.)

 


 

Nous ne manquerons pas de communiquer à la suite de cette lettre les éventuelles réponses.