L'Allaitement Maternel
dans la pratique libérale d'un homme sage-femme

 

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"Témoignages"

 

 

 

L'approche d'un phénomène de santé publique doit être une démarche scientifique, en tenant compte des particularités de la population rencontrée. Au niveau individuel, les professionnels se doivent d'être au clair avec leur perception de ce phénomène, et la façon avec laquelle ils l'intègrent dans leur pratique générale. C'est de ma perception de l'allaitement maternel et de son intégration dans ma pratique d'accompagnant de naissance et d'allaitement dont je parlerai dans cet article.

Les femmes ou les couples qui me consultent spécifiquement par rapport à l'allaitement, le font généralement en prénatale pour obtenir des informations, et en postnatale pour un problème ponctuel. Ces consultations classiques ont leurs limites. Celles-ci peuvent être dépassées lorsque l'on travaille selon le concept de l'Accompagnement Global de la Naissance. Ce concept peut être considéré comme un idéal, qui peut s'adapter à l'obstétrique classique d'aujourd'hui. Ici, l'allaitement maternel est intégré dans l'ensemble du suivi, comme faisant partie d'un tout indissociable, dans le temps, et auprès de chaque personne de la famille et de son l'entourage.

Afin d'en connaître d'avantage, et par soucis d'efficacité, la santé s'est découpée en multiples spécialités. Dans l'enchaînement, l'allaitement maternel est aussi devenu un acte technique, isolé, un enjeu politique et financier, une revendication féministe, une performance institutionnelle, personnelle, l'objet d'un commerce. Il est devenu un acte (para)médical, avec ses risques, ses plaies et ses douleurs, ses complications, et leurs préventions, leurs plans de soins...

Pourtant, singulièrement, un allaitement, comme une Naissance, est un acte, une relation, et une ambiance qui n'appartiennent qu'à cette famille-là. Trois éléments qui sont indissociables, même par soucis de pédagogie. Mon rôle professionnel est de préserver le Naturel. Comme un jardinier qui s'adapte aux particularités d'un jardin et aux éléments météorologiques ... j'essaye d'être patient, d'être à l'écoute.

Gestation , accouchement, suites de couches sont des portions de vie, des chapitres d'un même livre, l'un préparant l'autre, l'un annonçant l'autre. Ils sont classés trop souvent dans des bibliothèques différentes. Morceaux découpés qui se retrouvent unis, tous, demain, dans l'intimité pudique d'un foyer. Cette complicité-là est inaccessible à toute statistique.

L'allaitement se prépare dans l'écoute et le regard, et non dans les livres. Mais aujourd'hui, et ici, les livres existent, les avis et les conseils contradictoires aussi. Les couples peuvent apprendre à faire leurs choix. En période prénatale, durant les consultations, le sujet de l'allaitement est abordé en même temps que la découverte des adaptations de la femme à sa gestation. Il s'intègre aussi aux sujets tels que le repos de l'accouchée, la nécessité des soins, l'accueil du nouveau-né, sa présentation et les relations aux enfants aînés, l'organisation du ménage, ... Chaque sujet est abordé au moment le plus opportun. Souvent, certains reviennent plus tard, avec un autre regard, avec d'autres préoccupations, selon les rythmes de ce couple-là.

Submergée, débordée sur tous les fronts, réduite. Le corps est grand ; il outre-passe le sien. Et cependant il tient à elle, s'enracine au très creux d'elle. Elle sait ce qu'elle trame à laisser s'enfoncer en elle le nomade, à l'arrimer solidement. La sorcière des sources ; la preneuse, la donneuse. Elle ancre le courant, elle assure l'héritage, elle joue le jeu en chaîne. S'incorpore. Elle élèvera, pour la mort et pour la vie, les petits qui surgiront de ce corps ivre dans le sien. *

Pendant que le corps de la femme, Naturellement, se prépare dans tous ses tissus à faire croître l'enfant ; pendant que le placenta - interface médiatique - l'inonde de ses hormones, l'assouplit, l'arrondit, le sculpte en corps de mère, devant le regard encore incrédule de l'homme ; l'enfant, lui, par ses premiers mouvements de vie perceptible, tend ses tentacules jusque dans leurs esprits.

Elle a l'odeur de mon corps
elle déplie ses membres pâles
et mon ventre se cabre orphelin
ma chair hurle sa part perdue réclame son évadée
Combien de jours encore douce bouche ventouse
cherchant pâture
mains griffues ou caressantes
regard noué au mien *

L'accouchement est un passage. Il y a la femme et puis les autres : celles qui deviennent mères ; celles - êtres hybrides - qui portent en elles, puis sur elles, le produit d'un passé qui ne sera plus jamais pareil, et dont il s'agit de faire le deuil. Une femme qui ne sera plus la même fille d'une autre mère, fraction de relation qui grandira, qu'elle adaptera. Sujets tellement complexes qu'ils font peur, qu'on évite, qu'on stérilise, qu'on uniformise. Alors qu'il suffit, la plupart du temps, de prendre le temps d'écouter.

Que ce soit pour un premier enfant, un second, ou ..., c'est toute la famille qui change. Elle ne sera plus jamais pareille. Le passé, lui, pourra s'enkyster, ou, pour certaines parties, pourra trouver une dilution. Il est du rôle d'un(e) sage-femme, ou autre accompagnant(e), d'ouvrir un espace d'expression naturelle aux éventuels traumatismes du passé, qui, sinon, risqueraient d'empêcher l'accueil des nouveautés.

C'est la vie et la mort, l'autre à l'une alliée, dont je t'ai fait présent à l'instant de ta venue, dans l'émoi et l'effroi du cri initial, petite fille neuve, issue de nous, tissée de tant de gènes, vulnérable et solide. Enclose en moi puis à tous exposée. Vouée à l'espace et au temps. *

Chaton chahuté, aspiré, piqué, pesé, étiré, mesuré, savonné, trempé, désodorisé, emmailloté, transporté ... chercheras-tu une mamelle compatissante ?
Femme attachée, secouée par les contractions provoquées anticipativement artificiellement, pressée, exposée, découpée, déplacée, ... offriras-tu une mamelle complaisante ?
Homme canalisé, aphasique émotionnel, impuissant, gênant, voué à faire le père, le compagnon, comment être et devenir ?

 

Au moment de l'accouchement, et lors des premiers jours après la naissance, la présence d'une même personne est rassurante. Les gestes posés tant auprès de la femme que du nouveau-né doivent être réfléchis et adaptés à leur situation.

Laisser découvrir les compétences sensori-motrices du nouveau-né, dès sa naissance, permet à la femme de rechercher, avec lui, leurs meilleures positions pour se rencontrer et (s')allaiter. La manière d'intégrer les positions d'allaitement, dans l'ensemble du vécu et des préoccupations postnatales immédiates, est importante.

La majorité des femmes ne connaissent pas la fonction d'allaitement de leurs seins. Confondu souvent avec d'autres fonctions (cf. les articles d'Ingrid Bayot), celle-ci est un mystère. Il est pourtant possible de leur faire découvrir leur anatomie et une part de leur physiologie en montrant comment pratiquer le massage aréolaire, lorsque la première congestion mammaire commence.

 

Après l'accouchement, sur le ventre devenu vide de la femme qui offre son sein, la main d'un homme se pose, et les pieds du petit pédalent. Tant de sujets interfèrent, qu'on ne peut les séparer sans que la toile ne se chiffonne. Les informations recueillies lors des rencontres prénatales, et le vécu partiellement partagé des émotions qui se sont libérées ou non au moment de l'enfantement, nourrissent l'intuition de l'accompagnateur. D'autant plus que maintenant l'enfant, bien réel, est à découvrir. Un enfant dont on connaît si peu de chose.

De nouveau-né à nourrisson, il y a tant d'étapes invisibles, inconnues. On reconnaît à l'enfant les étapes de l'assis, la préhension, la marche, le contrôle des sphincters,... On lui reconnaît les grandes angoisses jusqu'à l'adolescence. Mais que sait-on de l'alchimie du nouveau-né qui se transforme, par étape, d'heure en heure, de jour en jour ?

Le dernier-né a vagi.
Déjà. Encore.
Elle ne débarrassera pas la table avant d'ouvrir son corsage.
Vertige.
Une heure à soi : courir dans le bois, au bord du fleuve, une plage.
Qui suis-je ?
Devant elle, cette photo de l'homme rieur et d'elle confondus, sur une place, nom effacé.
La tête du nourrisson ivre a roulé entre les seins ;
de la paume, elle épouse le crâne abandonné, son duvet à peine perceptible ;
l'enfant a du lait jusqu'au bout du nez.
Qui es-tu ? *

L'allaitement comme la Naissance est à cette femme, à son petit, et à cet homme... Ils ne sont à personne d'autre. Je pense que si nous sommes là, professionnels, c'est pour les accompagner, non pas pour les remplacer, ou pour leur (nous ?) faire croire que nous sommes indispensables.

Je t'ai transmis la vie
à toi de jouer
Je te bénis même si tu t'éloignes
au point que je n'aperçoive plus ton sillage
que je ne perçoive plus la musique de ta vie *

Jean-Claude Verduyckt

24 mars 1999

La manière avec laquelle un homme peut parler de l'allaitement maternel est toujours suspecte. Surtout lorsqu'il se place aussi sur un autre mode que le discours rationnel. Elle sera trop ceci ou pas assez cela. Personne ne peut nier qu'il existe une composante émotionnelle énorme dans la naissance et donc aussi dans l'allaitement. Ne pas reconnaître cette composante, et ne pas l'exprimer, revient à la nier, et à transmettre l'idée que les seins ne sont que des organes !

* Célébration du quotidien ; Colette Nys-Mazure ; Ed Littérature ouverte, Desclée De Brouwer