La naissance d’Aurélie

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Tout a commencé par un désir profond mais très abstrait d’un enfant. C’était plutôt instinctif : comme si tout mon corps en réclamait un… Puis le désir de cet enfant est devenu plus réfléchi avec la rencontre de Yves : j’avais mis mon désir en sourdine, attendant un père potentiel pour cet enfant. Il ne fût pas facile de parler de ça avec lui, sans avoir peur de le voir prendre ses jambes à son cou ! J’ai donc donné le message en dessinant une femme enceinte. Et voilà que mon désir avait pris forme, mais mon ventre restait toujours aussi plat que le papier. Yves et moi avons parcouru du trajet ensemble, et séparément ; nous nous sentions prêts. Mon ventre s’est arrondi, mes seins me faisaient mal, j’étais très susceptible et irritable : autant de signes que je ne voyais pas… Il m’a fallu un mois pour me rendre compte que j’étais enceinte.

L’arrêt de la pilule avait provoqué en moi des questions que je pensais avoir réglées et les problèmes ressurgissaient : la culpabilité ancienne d’un avortement m’envahissait de plus en plus, me persuadant que j’avais " fauté " et que je n’avais plus droit à avoir un enfant. Yves, très sensible à mes changements d’humeur, m’a convaincue de faire un " test " de grossesse : le mot " test " est bien approprié. C’était pour moi une sorte d’examen, je le réussissais ou j’échouais. Toutes mes angoisses me reviendraient alors ! J’avais peur de ce " test " : si c’était positif, serais-je une bonne mère ? Si c’était négatif, aurais-je le droit, un jour, d’être mère ?

Le " test " était positif. Le super boum, le cadeau, la chose incroyable m’était tombé dessus. J’essayais d’imaginer que la vie était en moi, que les millions de cellules construisaient en moi un petit être, je ne parvenais pas à l’imaginer malgré tous mes efforts. D’autres questions, d’autres craintes m’arrivaient : l’attention constante de ce que je mangeais, ce que je fumais, ce que je buvais… Peut-être, le sentiment nouveau d’être responsable de quelque chose d’autre que moi-même. Et puis la culpabilité due au fait que je n’arrivais pas à me modérer : j’ai toujours été dans les excès. Ce petit être me renvoyait déjà à cette part de moi-même et m’obligeait à ralentir. Je ne pouvais plus non plus pousser des cris hauts et forts, comme j’avais besoin de le faire, car mon ventre se contractait et je savais que si j’étais inquiète, elle était inquiète.

Inquiète, je l’étais : l’argent n’était pas un problème, à présent je ne m’en souciais plus trop. Aurais-je assez pour assurer le confort de ma toute petite ? Est-ce que ma maison sera rassurante pour elle ? Et je fume et je fume et je pleure et je crie et je m’en veux. Je vois mon homme complètement désorienté et si impuissant devant mon état d’écorchée vive. Je suis déchirée et écorchée par cette " excroissance ", ce bout de moi-même qui n’est pas tout à fait moi, cette chose que je désire en moi et que pourtant je me prépare à mettre dehors pour me retrouver moi. Je passe d’un état de Bonheur intense, une main sur mon ventre qui s’arrondit, impatiente de la voir venir, me sentant plus jolie que jamais et si fière, même orgueilleuse quand je croise les femmes aux ventres plats qui me regardent avec tendresse et parfois jalousie, à un état d’anxiété difficile à décrire tant cet état est flou et les problèmes qu’il soulève sont nombreux et complexes : une forme de magma bouillonnant, de chaos originel qui me tombe sur la tête. Peut-être parce que le magma est en moi ; d’un rien, d’un grand vide est né le tout … je crée le monde !

Est-ce qu’Aurélie sera heureuse dans ce monde difficile et je me revoie, sautant des obstacles, passant des barrières, franchissant des montagnes. En même temps que je la construis et qu’elle se construit, je construis la confiance en moi et la confiance en elle. J’essaie de croire qu’elle aura la force d’affronter le monde, qu’Yves et moi nous essayerons de lui donner tout ce que nous connaissons mais aussi nos doutes pour qu’elle se fasse son opinion. C’est étrange cet état : je ne parviens pas à la " voir ", à m’imaginer que le ventre qui s’arrondit et qui maintenant bouge tout seul contient un enfant et pourtant elle me renvoie constamment à mes doutes, qui eux, sont bien concrets !

L’échographie est toujours une fête empreinte de peur : j’espère qu’elle est normale, que tout va bien … Mais je sors soulagée : oui, elle grandit, oui, elle a l’air bien, oui, elle prend du poids et je sors même avec sa " photo ". Après tout, je ne suis pas si nulle que ça : j’ai quand même réussi à construire de rien, une chose qui ressemble à une petite fille et puis la fête passe, il ne reste qu’un cliché flou et les questions reviennent au galop. Comment vais-je protéger ma fille, moi qui ai tellement de mal à me protéger des gens soi-disant bien intentionnés. Des gens qui aiment et qui font mal, des gens qui aiment mal. Moi qui ai été bafouée dans ma chair, moi dans qui on a craché… Comment je vais interdire aux autres de faire le même mal à ma petite… Elle qui ne peut pas encore dire " non " avec des mots. Moi j’ai appris et accepté… Il faut dire certains " non " qui ne sont d’ailleurs pas toujours compris et acceptés… Il faut revenir à la charge avec d’autres mots. Mais elle, Aurélie, qui ne peut que pleurer, comment faire pour être comprise, sans que par facilité, on mette ça sur le compte des coliques ou de la chaleur ?

Il faut en parler, et mon accoucheur est là pour écouter les choses qui font mal… Toutes ces choses que je me prépare à accoucher. Ce n’est pas seulement ma chair et mon sang qui s’en va, ce sont des peurs, des doutes, des joies, des peines, des rêves et des cauchemars, de l’amour et de la haine… Les ingrédients de ma vie, Aurélie fera sa recette, il faut lui faire confiance. Je sens qu’elle va venir plus tôt ma petite boule d’énergie, je me sens fatiguée, de plus en plus diminuée dans mes capacités physiques, essoufflée et lourde, si lourde… Aurélie pèse si bas, il faut qu’elle se détache et elle le sais. Elle pousse, elle pousse… Sa tête têtue et obstinée veut s’engager dans ce tunnel, au bout, il y aura la lumière et mon accoucheur pour l’accueillir, et derrière, moi et son père pour l’aider à pousser et à venir… Pour lui souffler que ce monde est beau, pour qu’elle respire, il faut qu’elle quitte le " monde d’avant ". Mon Dieu ça fait mal, je vais mourir, j’ai peur, mais pas pour moi, j’ai peur pour elle, c’est si brutal, si difficile… Peut-elle résister à cette force qui la pousse en avant, inéluctablement ? Est-elle prête ? Et mon corps qui n’en finit pas de la pousser dehors, il faut qu’elle vienne. Pitié pour moi, pitié pour elle, pitié pour Yves qui me regarde si fier, si bon, si doux et qui veut respirer avec moi et souffrir avec moi… Nous accoucherons ensemble, il est là et me serre la main, me réconforte et me rappelle doucement à l’ordre quand j’oublie de respirer parce que la douleur m’aveugle et me submerge… Il faut tenir, ne pas s’endormir, continuer à lutter…

Aurélie m’aide aussi, elle, que je croyais si fragile ! Une boule d’énergie colossale qui arrive et fait craquer tous les obstacles, elle déchire mon corps avec ses petits cinquante centimètres, enfin, la voilà !

La douleur s’en va instantanément, elle est sur mon ventre. Je souris, Yves sourit, Jean-Claude sourit et Aurélie me lèche ! Comme si elle avait la nostalgie de moi, à peine sortie elle me cherche, mon odeur, ma sueur, mon sang, mon moi. Elle qui n’est pas encore elle et qui déjà a tous les réflexes de survie : elle pleure, elle crie, elle dort, elle mange… Elle hurle quand je la déshabille, elle meure un peu chaque fois qu’on la dénude, l’air doit lui brûler la peau… Et si peu de mots pour le dire… Pas de mot, rien que du vide et de l’absence. Ma puce d’amour si impuissante à nous expliquer, juste des pleurs, encore des pleurs et des cris.

L’euphorie de l’accouchement est passée, maintenant déjà d’autres questions, d’autres doutes…

Quelle place me reste-t-il à moi ? Je la hais et je l’aime à en mourir, je suis incapable de m’en occuper, elle me pompe, je ne suis plus qu’une paire de seins… Est-ce qu’elle m’aime ? Est-ce que Yves, si amoureux de sa fille, me voit encore, je me sens si seule, si désarçonnée. Je voudrais tout faire comme avant, mais l’avant n’est plus, il y a maintenant cette petite fille qui demande, qui demande, qui demande et puis parfois, quand je suis plus sereine, je m’aperçois qu’elle offre. Peut-être, est-ce le début de ma guérison ? Peut-être enfin est-ce mon enfant, notre enfant. Peut-être, enfin, j’arrive tout doucement à accepter que je l’ai mise au monde…

Un autre chemin s’ouvre : il va falloir l’élever, la mettre debout sur ce chemin, lui mettre des repères qui lui permettront de créer les siens. Il va falloir m’élever, me trouver d’autres repères comme je l’ai déjà fait si souvent, pensant que j’y étais enfin arrivée et puis tout est remis en cause.

Ah ! Petite Aurélie, qu’est-ce que tu remues les choses ! Tu n’as que vingt jours et tu remues tant de vies… Ton père se pose des questions, ta mère se pose des questions, ma mère se pose des questions, mes amis se posent des questions, mes ennemis se posent des questions, et toi, tu vis et tu te crées de seconde en seconde, tu es les pleurs, les sourires, le froid, la chaleur, la douceur et la violence, tu es le monde entier, l’univers. Tu es tout et je me découvre autre. J’essaie, malgré mes doutes, de me protéger des milles et un conseils dont on m’accable dès qu’on te voit. Ce n’est pas facile de s’écouter soi, de t’écouter de te regarder et d’essayer de répondre moi-même à tes besoins sans me laisser noyer par l’opinion des autres, ce qui n’est après tout, souvent, que le reflet de leurs propres angoisses. Je veux être seule avec toi pour comprendre… Faire le vide des autres et me remplir de toi. Je sais que si je t’écoute vraiment je te comprendrai… Je sais que j’ai les moyens de comprendre. Il faut que j’apprenne.

Merci.