Parcours d'un homme sage-femme devenant père
ou d'un père devenant homme sage-femme

Image2.gif (1651 octets) Retour au Menu Carrefour Naissance :"Témoignages"

 

 

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Je suis certain que beaucoup d'homme s'y reconnaîtront, au moins partiellement !

Il y a un peu plus de 7 ans, lors de la naissance de ma première fille, je me suis posé beaucoup de question à propos de ce qu'est ou peut être un père. Ayant toujours eu beaucoup de difficulté à communiquer avec mon propre père, il me manquait certaines références.
Avant de rencontrer ma compagne, je ne souhaitais pas "avoir" d'enfant. Les raisons étaient multiples. Il m'a été très utile de tenter de les comprendre …
Durant la gestation de ma fille, c'est mon vécu intérieur qui m'a troublé : rêves, actes manqués, …

Je ne me sentais pas particulièrement anormal. Il me semblait logique d'être perturbé par l'arrivée de cet enfant, les changements de comportement et d'humeur de ma compagne (certainement aussi en rapport avec mes propres changements), ... Je me suis renseigné pour trouver un endroit où pouvoir en parler. Je souhaitais parler avec d'autres hommes, entendre leur vécu, échanger des idées, ... On m'a proposé de consulter un psychologue !

Alors, j'ai lu … beaucoup d'aberrations. Des interprétations comportementales qui ne collaient pas avec ce que je vivais. Des conseils à l'emporte-pièce, datant de siècles qui me semblaient révolus ... Des affirmations emprisonnant l'homme dans un carcan où toute émotion était bannie … Certains mots me choquaient : "rôles", "fonctions", "places" ... du père.
Et puis, j'ai lu aussi d'autres conceptions qui m'ont fait réfléchir … Celles qui disaient que l'homme pouvait aussi avoir un vécu qui lui est propre, non nécessairement en comparaison avec celui de la femme. Celles qui inventaient des mots comme paternalité, paternage, … Des études scientifiques affirmaient que le taux de prolactine (une hormone qui, jusqu'alors, semblait réservée à la femme durant son allaitement) chez l'homme variait s'il se préoccupait pratiquement ou non d'un bébé, …

Alors, j'ai rencontré des hommes. J'ai essayé de parler avec eux de la vision de leur paternité, ou de leur vécu. Certains me parlaient en terme de géniteur, d'autres d'éducateur, … J'ai entendu les idées : "protecteur de la famille", …
J'ai parlé avec de plus anciens. Il fallait du temps pour qu'ils se sentent en confiance. Et ils m'ont parlé de leurs regrets de n'avoir pas exprimé ouvertement leurs sentiments au moment où leurs enfants étaient petits voire bébés ; de leurs frustrations ; de leurs émotions lorsqu'ils étaient seuls avec leurs bébés ; de leurs incompréhensions par rapport à tout ce qu'ils ont entendu : les hommes ne s'intéressent pas aux bébés, ou seulement quand ils commencent à se déplacer, à babiller … c'est-à-dire seulement lorsqu'il est possible d'entrer en communication verbale avec eux, ou de jouer avec eux et de les faire sauter sur leur dos, lorsqu'ils se mettent à quatre pattes !

Depuis, comme homme sage-femme indépendant, je rencontre beaucoup d'homme, je les vois lors de mes consultations, pendant les séances de préparation à la naissance, au moment de la naissance de leur enfant, et après ...
Souvent je me suis dis : " Ce serait moche de perdre toutes ces émotions !"
Non ?

Jean-Claude

 


 

Une heure après, je les ai rejointes dans notre chambre. Je me suis couché près d’elles, avec précaution. Oh, pas pour elles. Non. Pour moi. Je sentais monter en moi une émotion. Grossière, massive. Elle me supplantera, c’est sûr ! Elle me fera chavirer, c’est certain. J’en ai déjà connues qui lui ressemblaient. Je la sens prête à bondir hors de moi. M’envahir. Plusieurs fois, déjà, elle s’est approchée.

Comme à cet instant précis, comme elle revient, et me submerge, à nouveau, au moment où j’écris ces mots.

Elle remplit mes yeux de larmes, et je serre le poing sur le tissu de l’oreiller, à l’en déchirer. Mon corps se recroqueville, tout en se secouant par saccades…

" Mes hauts le corps attirent ton attention, mon Amour, ma chérie. Et douce, comme moi j’étais précautionneux tout à l’heure pour toi, tu me regardes. Sans plus. Attendant. Que finisse mon accouchement ? "

et les larmes lui viennent aussi aux yeux. Nous pleurons ensemble, tous les deux, regardant les grimaces aberrantes de nos visages placés en miroir. Nos mains se rejoignent sur le corps de l’enfant couché entre nous. Elles se sont attirées l’une l’autre, comme des éléments contraires s’attirent.

 

 

L’image en attire une autre, qui en développe une autre encore. Elles se reforment dans mon esprit, plus réelles qu’il y a deux heures - qu’il y a deux mois, qu’il y a deux ans - . Elles seront là tout le temps, mais maintenant chargées en plus de mes émotions à moi. De toutes celles qui ne se sont pas exprimées, telles quelles, au moment même. Car, à ce moment-là, j’avais autre chose à vivre.

 

 

 

Glissant depuis son visage, puis le long de son cou, entre ses seins si fermes, sur le flanc de son ventre, une goutte d’eau, un filet de sueur, puis une rivière, mouille sa toison noire. Puis disparaît. Nous sommes agenouillés, elle, dans la cuve émaillée de la baignoire, moi, par terre, à côté. Le jet d’eau fouette son dos. Murmure continu : le temps s’égraine dans la vapeur. Une crispation, un nouveau murmure, comme une complainte, sort de son corps. Puis disparaît. Balancement. Je la suis.

Au sortir de la baignoire, après avoir posé le deuxième pied par terre, au moment où elle s’accroupit, terrassée une nouvelle fois par une contraction : la tête de Bé émerge sous elle.

Surprise, pour moi. Refus, pour elle. Passage libre, pour Bé. Le bébé naît sans qu’elle ne s’en rende compte. Sans que je ne m’y attende. Cri. Soudain. Déchirant. Yo crie. La pièce se remplit de ce hurlement de joie mêlé de refus de peurs de désirs de décider quand et comment. La pièce éclate et se répand s’accroche glisse s’insinue, et, revient se concentre se retient. S’interdit. Trop vite. Arrêt. Silence.

Comprendre. Nous sommes deux. Non, trois … Un.

Agir.

Je regarde. A genoux en face d’elle, je pose la main sur son corps. Il est tiède. Un frisson court sur la surface de sa peau, et sa légère pilosité, noire, sur sa peau si blanche, la rend plus vivante encore. Plus intime. Son regard implore. Qui demande comment faire. Que faire ?

- Touche sa tête ! 

Je me suis extrait du miracle. Est-ce moi qui ai parlé ? Cette voix douce qui murmure est-elle la mienne ? Les mots me viennent, spontanément. Courts, simples. Et puis le silence. Encore. D’autres mots deviennent litanie, se répètent, se suivent, bercent. Ils veulent dire : " tout va bien ! N’aies crainte ! Tu es belle, et le monde t’aime ! Tu as tout en toi pour aller un peu plus loin, encore ! Tu es la première femme de l’humanité. Personne ne sait, personne ne peut savoir ce que tu vis dans tes entrailles, dans ton esprit. Tu es la première, et tu as tout à inventer. Et comme tu le fais bien ! "

Refus. Du tout. Du trop en même temps. Son corps crispé, qui s’accroche à la maison, est en suspension. Lentement, son équilibre se déplace, quand, finissant de s’accroupir, enfin, elle lâche le bord de la baignoire. Elle tangue. Sa main descend, s’arrête à hauteur du pubis. Pudeur de son corps, pudeur du moment, pudeur du sacré qui se dévoile qui se sent comme quand l’excitation de l’amour est presque à son comble, et qu’on touche l’autre qu’on le déshabille et qu’on ose à peine, plus bas, dévoiler et découvrir plus de peau. Elle touche. Elle entre en contact avec la tête plissée, fermée, qui lui remplit le sexe. Elle ne peut pas, elle ne veut pas la voir. Même du bout des doigts.

Je suis là face à elle, petit, contre elle, soutenant sur ma cuisse son genou fléchi. Je sens ainsi la moindre vibration de son être. Je sens l’appui se durcir, puis s’alléger au rythme de sa respiration. Mais ce n’est pas son souffle. C’est son corps tout entier, haletant, qui me transmet sa force, brute, centrée, sauvage, orientée. Elle, désorientée.

Et pourtant. Elle poursuit. Son corps se délie. S’étire. Elle prend appui. Son bassin bouge, bascule, s’ouvre à nouveau. Elle a mal, je le sais. Je le sais car je souffre en même temps qu’elle. Je partage la souffrance avec elle. Cette souffrance du savoir que tout va soudain éclater, tout changer. Cette souffrance impalpable qui sort de la terre, et qui se sent dans l’air, juste avant la tempête. Sans pouvoir appréhender sa puissance. Dans son silence aussi, entre les gémissements, au-delà des petits bruits que l’on connaît bien. Quelque chose se prépare, est déjà passé. Nous le savons. Et pourtant nous avons peur. Peur de l’évidence. Peur de cette naissance. J’ai peur de moi.

La tête pivote dans la conque de sa main. Puis s’arrête. Les secondes s’écoulent en même temps qu’un jus rosé. Un râle. Une pression. Rien ne bouge.

Ma main rejoint la sienne contre la tête. Mes doigts parcourent les plis du visage informe, palpent comme un aveugle qui cherche le détail qui lui fera voir l’autre. Est-ce que je me rends compte qu’il s’agit du visage de mon enfant ? Les gestes que je fais sont ceux d’un inconnu, chargé d’une mission. Ces gestes, je les ai pratiqués des centaines de fois, mais c’est la première fois, en ce moment même, qu’au fond de moi, susurre un autre être. Je le sens effacé, timide, mais énormément présent. Qui suis-je ? Mes doigts glissent vers le cou et s’enfoncent parmi les plis des deux corps enchevêtrés. Une frayeur s’inscrit sur le visage de Yo, à l’instant où son corps se retire, imperceptiblement.

Je perçois une main. De tous petits doigts, une toute petite main. Elle est plus réelle que le visage chiffonné. C’est mon enfant. Je bouge sa main et son épaule se dégage, en même temps qu’une nouvelle vague, du fond, revient.

- Vas-y ?

Tout le corps de l’enfant glisse hors de la matrice, poussé par la force, qui exulte aussi en un son guttural. Rauque, puis de plus en plus aiguë. Un flot d’eau aussi surgit avec une odeur suave m’éclabousse et puis s’écoule maintenant de plus en plus lentement comme un filet qui commence à rougir qui s’épaissit.

Nouveau cri. Nouveau ? Voix inconnue. Humide. Le son se crie et nous crie sa présence, à nous femme et homme dont il connaît l’existence au-delà des yeux, des mains qui touchent. Nos corps s’affaissent enfin, se détendent, s’amollissent comme le son. Mais la voix est là, accompagnant la boule gorgée d’eau, lui donnant vie. Révélant la vie. La magie de la vie. Incompréhensible. Nos trois corps nus, mouillés de sueur de l’eau de la terre et du liquide floconneux, sont suspendus à cette seconde murmurante qui dure qui dure. Un temps irréel de silence lourd. Comme retombent, dans l’ignorance du monde, les pastilles d’argent dans les bulles de verre dans l’indifférence d’un paysage sculpté. Flottement de perplexité de la foule assistant à la fin d’un spectacle. La corde tendue soudain lâche. Et nous mettons des heures à tomber.

Brusquement, nos trois corps s’ouvrent de notre repli lorsque la porte s’entrouvre. Etonnement. Perplexité. La peur se lit sur le visage de la petite fille qui découvre la scène inattendue, animale. Trois regards tombent sur l’enfant à peine né, boule de chair dans le creux des mains entre les corps.

- Viens, A. Viens. Le bébé est né !

Cent fois, nous en avions parlé. Cent fois, elle m’avait écouté sans rien dire, distraite, absente. Cent fois, quelques jours plus tard, elle y revenait d’une question anodine, essentielle, à laquelle aucun adulte ne penserait lorsqu’on parle d’une naissance : " papa, avant que les hommes n’étaient sur la terre, où est-ce qu’ils étaient ? " Qu’avait-elle compris de notre projet ? Avais-je utilisé les bons mots ? Etait-ce si important ? N’était-ce pas évident ?

Le visage d’A se détend au contact de ma voix et de l’invitation. D’un coup, elle apparaît entière dans la pièce, comme tout à l’heure le bébé. Elle ferme la porte comme jamais elle ne ferme une porte derrière elle. Cette fois-ci, elle sent l’intimité dans laquelle elle pénètre, elle la protège, machinalement, naturellement. Elle s’approche pieds nus, hypnotisée. Debout, elle semble sortir du néant, grande. Sa réalité me gifle. Elle entre peu à peu, pas à pas, dans la faible lumière, aux pieds de la baignoire, contre le mur. Son regard est celui d’un oiseau, subtil, rapide. Elle cherche à comprendre, délie les morceaux de peau, les rend à chacun, blancs laiteux pour sa mère accroupie, ambrés pour moi agenouillé, roses forcés pour la nouvelle…

Nouvelle surprise dans ses yeux. Soudain, elle découvre ce qui n’existait pas avant. Elle reste là, incertaine. Puis se penche. Hésite. Elle s’appuie sur mon épaule : tuteur, contact connu.

- touche

Yo est restée silencieuse. Le temps de l’approche d’A, ma conscience s’est un peu écartée d’elle. Un instant, je l’ai sentie se refermer comme un kyste, sur elle-même. Elle, au singulier. Malgré qu’au regard elle est maintenant deux. Mon genou est resté en contact avec ses vibrations. Ma main la / les soutient, percevant leurs respirations, haletantes, presque semblables, unies encore.

Elle prend son temps. Enfin, elle s’assied, sur le linge mouillé, trempé. Elle frissonne au contact. Tout son corps tremble maintenant. Et elle pleure.

Je mets un linge entre ses jambes, recouvrant l’eau et le sang.

Je les protège, déjà, encore. Ma fille. Ma compagne. De leur propre regard. Il est des choses qu’on ne montre pas ostensiblement. Même entre femmes. Sans les nier. Le fragile ne s’expose pas. Il se vit. Il se touche. Pudiquement. Tendrement. Doucement. Il se couvre d’ailleurs de lui-même, comme on tire à soi un drap dans son sommeil.

Seule résonne dans la pièce la nouvelle voix, crissante. Le bébé monte dans les bras de sa mère qui se referment sur lui, l’attirent encore plus haut, laissant apparaître le cordon noueux, blanc et bleu. Les deux visages glissent l’un contre l’autre. Les doigts d’A glissent aussi, délicatement, prudemment. Du dedans d’elle, je pense qu’elle se protège.

Palpant le pouls du cordon, mon regard passe d’un visage à l’autre, descend dans l’entrejambes. J’écarte le drap, vois l’écoulement. En même temps, mon poignet s’appuie sur le ventre toujours mais moins arrondi, et perçoit la masse dure de l’utérus.

A caresse maintenant cette petite chose du plat de la main, dans un mouvement devenu machinal, berçant, rassuré et rassurant. Ancestral. Féminin. Elle l’a déjà admis. Et elle est peut-être la seule, en ce moment-là, à avoir intégré la présence de Bé. Sans rien savoir. Seulement par ses sens.

- va chercher ton frère …

Elle sort.

Dans mes quelques gestes suivants, j’ai senti, puis j’ai vu. Mon bébé est une fille. Je ne dis rien. Je savoure au fond de moi-même cette nouvelle existence qui porte maintenant un sexe.

Retour de l’histoire. Les images se succèdent. Contraste. Je revis la naissance d’A. Mon premier bébé. Née si stérilement. Souvenir gardé si intact, trop précieusement, au fond de moi. J’entends l’écho de mon propre premier cri. Instant, lui, perdu, à jamais enfui. Instant que je dois fuir. Vite.

- Il ne se réveille pas.

La voix d’A et les petits bruits de ses pas m’ont heureusement secoué.

P-A. Intuitivement, je sais ce que je dois faire. Mon esprit se libère. Je me détache du corps de Yo. Elle est bien. Elles sont bien. Je dois aller chercher P-A.

Son nom est la Terre et le Ciel réunis, mais pas seulement. Il a reçu la fonction de relier. Elle lui a été donnée il y a quatre ans. C’est comme ça. Chacun a son histoire issue de celle des autres, s’enchevêtrant. Héritage. Il m’aide, aujourd’hui, à renouer les générations. A retisser le temps, symboliquement, depuis la mort du père de mon père lorsqu’il avait, lui aussi, quatre ans. Il m’aide à être père, puisque le mien n’a pas su.

Son refus de venir seul - il n’a pas pu ne pas entendre - , m’oblige à quitter ce lieu, ces femmes. A les laisser entre-elles. Maintenant.

Secrètement, il est resté dans son lit. Emmitouflé dans ses couvertures, au fond de son coussin, tourné vers le mur. Ici, aussi, il me faut prendre le temps. Rien ne peut être brusqué dans un moment comme celui-ci. Rien, ni personne.

Je m’assieds sur le rebord du lit, pose une main sur la bosse.

- Tu viens ?

Il se retourne. Sourit, comme s’il m’attendait, comme s’il était sûr que j’allais arriver. Dans un mouvement de tête, qui n’appartient qu’à lui, il me dit oui et tant d’autres choses passent en même temps dans son regard. Tellement de choses que je ne peux pas en parler. Et aussi son regard a croisé le mien. Il n’a pas pu ne pas voir ce qui s’y trouvait : le trouble latent qui est le mien ! Un trouble qui est en attente du moment où je pourrai enfin m’exprimer, me déverser. Et lui aussi peut-être : nous avons tant à partager. Chacun à son niveau. Tant de choses lourdes et importantes à vivre, et pourtant si légères lorsqu’on les prend " à bras "…

Il grimpe dans mes bras, et s’accroche comme un petit mammifère habile.

… et pourtant si légères, lorsqu’on les prend comme elles viennent. Lorsqu’on ne les prend pas à la légère. Lorsqu’on ne cherche pas à les transformer pour se rassurer, ou à les nier pour se protéger. On les laisse là, et on les attends. Et elles viennent.

 

 

Il y a un an, sa grand-mère maternelle est morte. En partant, une femme passait le relais à une autre femme. Une mère s’éteignait une autre s’ouvrait.

Dans la lumière trop blanche et le silence feutré, froid et impersonnel de la morgue, une tante indignée. Elle voulait empêcher nos enfants, si petits, d’entrer et de voir leur grand-mère. " Comment peuvent-ils comprendre la mort, à leur âge ? " Que lui répondre ? Moi, adulte, qui ne sais toujours pas ce que c’est ! Dans la voiture, A m’a simplement demandé : " maintenant qu’Ita est morte, qu’est-ce qu’on va faire de ses vêtements ? "

Spirale.

 

 

L’odeur, la chaleur et l’humidité de la salle de bain, juste à côté de la chambre des enfants, m’agrippent immédiatement. Nous entrons tous les deux dans le halo de lumière du chauffage à infrarouge, comme on entre dans un autre monde. A est vautrée contre sa mère. Elle a dû lui donner ce grand essuie de bain qui les enveloppe toutes les trois. En m’accroupissant, je pose P-A entre mes jambes, et il s’assied sur ma cuisse. Tout près. Tout près. Il est sérieux. Grave. Il intègre ce qu’il voit, et tout ce qu’il perçoit en même temps. Il doit traduire ce qu’il a entendu, ce qu’il a peut-être imaginé.

Le cordon ombilical ne bat plus. Je le coupe, à peine gêné par mon fils, lové contre moi. Je ne saurai jamais ce que Yo susurrait à l’oreille d’A, quand nous sommes entrés. Elles se souriaient. Complices.

Lentement, Yo me tend le bébé. Elle me dit dans ce geste : prends mon cadeau ! Doux petit poids, doux petit être. Je glisse mes doigts autour de sa tête, le long de son dos, caresse ses deux bras et ses deux mains, puis ses jambes et ses pieds. Je la sens réagir. Comme il y a quelques heures. Comme quand je posais ma main sur le ventre rond de Yo, durant mes nuits sans sommeil. Par réflexe, elle tend les bras en croix en ouvrant les doigts. Je l’emballe complètement dans un linge. A la reçoit, à côté du couffin, posé par terre, derrière moi. P-A se rapproche, ose poser une main, palpeuse, curieuse, sur le linge, puis un doigt, sur le visage encore un peu humide. Il ne dit rien. Nos enfants ne disent jamais rien dans ces moments-là.

Yo se replie à nouveau sur elle-même. Un caillot de sang rouge foncé glisse. Dans un mouvement naturel, elle rentre le ventre, et j’entends un râle lent, long, profond, suivit d’un gémissement.

- ça fait mal !

Mon désir s’emballe. Je veut lui prendre ses douleurs. La soulager. Prendre en partage. Lui tendre la main, comme elle m’a offert l’enfant. Mais je n’ai pas à intervenir. Je sais que je dois me mettre, comme à chaque fois, des interdits. C'est-à-dire ne pas intervenir. Mais être présent. Seulement, et surtout, être présent. Seulement porter l’autre du regard, même s’il s’agit de ma compagne, car agir, dans ces moments-là, c’est remplacer l’autre. On ne tire pas sur une fleur pour la faire éclore.

Quelle place laisser à la raison ? Quelle place laisser à l’intuition ? Comment les laisser interagir, quand ce n’est plus, ou pas encore, le temps de la réflexion ?

Elle me bouleverse, comme chaque femme quand elles enfantent.

Une grosse masse rouge bleutée, veinée, regonfle son périnée. Une nouvelle douleur déchire son visage. Je reçois le placenta, et l’emballe soigneusement aussi.

J’aide A. à poser le bébé dans le couffin. Il est calme. Elle, Bé, est calme. Elle n’a pas encore ouvert les yeux. Ou si peu.

Je propose aux " grands " de descendre au salon.

J’aide Yo à se lever. Elle passe les jambes dans la baignoire, et termine sa douche. Le silence est bruyant de mes émotions à peine exprimées, encore mises en attente. Elle passe un peignoir, prend notre bébé, et va se coucher dans notre lit.

Il y a une demi-heure, elle avait quitté ce lit, avec beaucoup de résistance. Mais sous mes insistances, elle avait accepté de se lever. Chaque mouvement, chaque pas avaient été une épreuve. Rivée au sol, à chaque contraction, elle avait planté ses ongles dans mon bras, en se retenant pour ne pas tomber, pour ne pas succomber, pour ne pas s’écrouler.

Elle y revient maintenant.

Les bras chargés.

Je les regarde un instant.

Après avoir rangé la salle de bain, je suis descendu préparer le petit déjeuner. A et P-A jouaient. Le temps continuait son chemin.

J’ai été m’étendre. J’ai été m’épandre.

Bé, demi de " bébé ", est née.

Bé, doux cristal transparent est.

Autre chose commence.

 

 Jean-Claude