Pas de douleur. Pas de souffrance ?

 

 

Image2.gif (1651 octets) Retour au Menu Carrefour Naissance :"Témoignages"

 

 

 

 

Le couloir semble vide, et pourtant, un certain remue-ménage se laisse entendre. Le bruit des machines. Des chuchotements. On parle de moi, de toi mon bébé, de nous…

" On ", ce sont eux, les professionnels. Ils parlent de nous, mais nous ne sommes pas concernées.

Nous, nous sommes arrivées beaucoup trop tôt. Ils ne nous attendaient pas. Trop de boulot cette nuit. Pas de repos. Ils sont pressés ces gens là. Pressés de te sortir avant que n'arrive la deuxième vague de bébés. Il paraît que c'est la lune…

Mais nous, nous n'avons rien à faire de leur boulot, de leur empressement. Même pas de la lune.

Toi et moi n'avons pas envie de participer à ce jeu là. Pas de chiffres, pas de performance. Pas de quantité au lieu de qualité.

Car toi et moi nous sommes uniques.

Mais ils ne comprennent pas.

Comment leur expliquer ?

 

Ton choix a été d'arriver plus tôt que prévu. Mais nous sommes quand même bien toutes les deux. Nous voulons encore attendre. Attendre notre médecin. Notre accoucheur si particulier. Attendre que papa soit prêt. Le vois-tu ? Il semble encore plus perdu que nous. Le vois-tu mon bébé ?

Le désarroi se lit dans ses yeux..

Il est seul. Partagé entre ces deux mondes que sont l'hôpital et nous. Crois-tu qu'il va craquer s'ils le mettent à l'écart ? Il nous regarde si tendrement…

Je cherche sa main que je serre très fort, mais je voile mon regard pour qu'il ne lise pas dans mes yeux le même désarroi… Crois-tu que je vais craquer ?

 

Le bruit se rapproche de plus en plus. Les chuchotements d'avant deviennent presque de cris d'hystérie. "Il faut y aller Madame !" Crient-ils, "il faut y aller !"

Mais non, attendez encore !

Pourquoi êtes-vous si pressés ? Je ne vous connais pas, qu'aller vous faire de nous si nous ne pouvons pas vous expliquer nos désirs ?

Laissez-nous le temps d'appeler notre accoucheur. Il est aussi de la partie, vous ne le savez pas ?

Laissez-nous le temps d'attendre notre gyneco.

Ce n'est pas le contrat que nous avons passé, même si les choses se sont précipitées.

Laissez-nous…

 

Voilà, ça y est. Ils sont plus forts que nous : ils nous ont " embarquées ".

Tu sais à quoi je pense ? comme dans ces films de série B qu'on regarde sans vraiment les voir, les nuits de cafard : nous avons été enlevées par des êtres venus d'ailleurs.

Nous ne parlons pas la même langue : impossible de se comprendre. Nous vivons dans de mondes parallèles, mais si différents. Nous n'appartenons pas à la même race : eux sont technique, horaires et chiffres. Nous sommes tout en finesse, tendresse, émotion.

Comment pouvoir communiquer ? Comment les aider à changer ?

Comment leurs apprendre à redevenir humains ?

Il faudra faire quelque chose pour que cela change un jour. D'autres, comme nous, en auront peut-être besoin.

 

Je ne sens plus rien. Ma tête divague : je crois qu'ils m'ont droguée.

Tout est calme. Tout est silence.

Je n'entends que le bruit des instruments. Pas un mot ne s'échange entre ces deux médecins-là. Quelle routine !

Je n'entends que la respiration de ton père qu'ils ont laissé finalement près de nous : petite victoire dans ce lieu aseptisé.

Ils t'ont sorti de mon ventre, ouvert, déchiré : j'ai cru apercevoir un morceau de ta peau.

Tu ne pleurs pas. Je ne t'entends pas respirer : es-tu là mon bébé ?

 

Ton papa me regarde à travers mon masque à oxygène. Maintenant, il court auprès de toi.

-Va vite mon amour. Va voir notre bébé et dit-moi qu'elle va bien. Serre-la dans tes bras puisque je ne peux pas le faire. Dis-lui qu'on est là, tout près. Même s'ils ont construit une muraille autour de nous.

Je vais la casser, la détruire, la piétiner de toutes mes forces : ils ne pourront pas m'empêcher.

 

Quelqu'un s'approche avec un paquet en argent. C'est toi mon bébé tout emmitouflé.

Ton papa caresse mes cheveux, cherche mes yeux.

Moi, je te regarde. Et j'arrive à peine à crier : " je ne peux même pas la toucher " !

Je regarde cette personne qui te porte dans ses bras. Je fixe son regard…Aurait-elle compris ? Ce n'est que de la pitié ?

Tout près de mon visage, j'arrive à te sentir. Je me débats avec ce masque qui ne veut pas tomber. Finalement, c'est ton papa qui réussi à l'enlever. Juste le temps de fleurer ta joue, de déposer un baiser.

-Part mon amour, ne la laisse pas seule, elle est si petite. Suit-la dans les couloirs. Qu'elle sache que nous, c'est la chaleur qu'on lui offre, pas la froideur.

Donne-moi le temps de casser cette muraille mon bébé.

Donne-le moi.

 

Mon ventre se ferme petit à petit. Ah qu'ils sont fiers de leur travail !

Je n'ai ressenti aucune douleur, pas de souffrance, pas de fatigue. Quelques minutes les ont suffi. Ah qu'ils sont fiers !

Tout est fini maintenant. Le cocoon qui t'a accueilli pendant tous ces mois a été tallaidé, vidé, cousu. A peine restera-t-il une petite cicatrice : Pas de douleur. Pas de souffrance? ...

 

Pourtant, là, tout au fond, quelque part, il y a une blessure qui n'arrête pas de saigner. Il y a une blessure qui fait mal, si mal que ni même la drogue ne réussirait à l'anesthésier.

 

Quelque chose coule le long de mon visage. C'est une larme. Seule. Unique. Comme toi…

Maria-Luisa

Pour écrire à l'auteure : carrefour.naissance(arobase)swing.be [objet : ML ...]