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Les enfants c'est pour la vieNous avons quatre enfants. Ils sont tous les trois en bonne santé"Les enfants, c'est pour la vie". Une fois, deux fois, dix fois, cent fois dans la file qui m'a mené au bureau j'ai retrouvé et je retrouve cet autocollant de la Ligue des Familles. Je détourne les yeux. J'essaye de l'effacer du paysage. L. s'est noyé. A. est une victime de la mystérieuse mort subite du nourrisson. M. a succombé à une méningite foudroyante. R. a fait sa révérence sur la table d'examen du médecin. E.L. est mort à son tour. Nous criions: Assez !" Nous demandions au sort d'épargner nos amis; de nous épargner la vue de leur peine. N. est né dans l'après-midi. Autour de minuit, il était inerte dans nos bras. N. était notre fils. Mais, la mort en veut toujours plus. F. l'a suivi de peu. Nous ne l'avions vu qu'une fois, à l'enterrement de notre fils. Ses parents avaient hésité à nous imposer sa présence alors que, les mois précédents, nous étions si mal. G. est une de ces nombreuses victimes de la route. P. n'a pas même vu le jour. Il n'y a pas, il n'y aura pas de point final à cette énumération. Nous sommes une famille de six. Mais cinq chaises suffiront à table. Et trop d'amis vivent la même expérience. "Premier, deuxième, quatrième", c'est désormais notre manière de compter nos enfants. "Dites bien à vos enfants que c'est exceptionnel !" a crû devoir conclure un médecin... Comment pourrions nous le leur faire croire avec cette litanie de noms, de destins tragiques, ce chapelet de tombes et de chrysanthèmes. A partir de combien l'exception n'est-elle plus exceptionnelle ? Hasard, fatalité, destin ? Le résultat est là, pour nos enfants, nos amis, les enfants de nos amis, nos parents, la vie n'est plus la même. Elle ne devrait plus l'être. Et pourtant, dès que je prends dans les bras un enfant il semble toujours se trouver dans les environs un esprit astucieux pour me plaisanter, ou pour me jeter un regard ironique: toi l'homme, le fort, l'ours, le mâle ! Ce n'est qu'avec peine que je me retiens de répondre que n'importe quel enfant dans les bras, même pour une minute, est meilleur que le souvenir d'un enfant mort. Que je puise dans son souffle la vie. Et quand une femme ou un homme tend les bras, tend les yeux vers notre bébé, je le leur offre, espérant qu'ils trouvent chez elle un peu de force, et si possible un peu d'espoir. Les enfants, c'est pour la vie. Pour la mort aussi. Il serait vain de se voiler la face. Mon fils ne me quittera jamais. Pas comme un fantôme, un saint ou un ange. Mais comme une part de moi même. Un souvenir. Un bout d'histoire commune. Aussi courte soit-elle. Une larme à l'attention de ceux qui ne voient dans la vie qu'une partie de rigolade, qu'une longue fête, qu'une consommation de biens et de personnes, de corps et d'âmes. Un sourire d'espoir, de compréhension au moins, pour ceux qui pleurent. Pour ceux qui n'arrivent pas à pleurer aussi. Une main serrée. Une soirée silencieuse. Le plaisir de parler de choses gaies avec ceux qui sont tristes, sans oublier notre malheur. En sachant que l'autre sait, que l'autre ne joue pas à éviter notre malheur. Que tantôt peut-être, le ton de la conversation changera. La frustration de ne pouvoir parler des choses moins gaies avec ceux qui rient. Le monde a changé autour de nous. Ou, sans doute, nous avons changé alors que le monde est de plus en plus le même. Il a fallu un jour dire à la crèche que la place réservée depuis si longtemps était désormais libre. D'autres, moins chanceux, doivent en contacter trois ou quatre... Puis un jour, quand même, ils reçoivent un coup de téléphone leur disant qu'une place est disponible pour un enfant qui n'est plus là. Et puis, chaque mois, lancinant, revient le Journal de Votre Enfant", qui dit les mois qui s'écoulent, qui rappelle les mois qui n'ont pas été donnés à notre bébé. Des mois plus tard, viennent encore les félicitations pour la naissance: Alors, c'est un garçon ou une fille !". J'avais en effet manqué un rendez-vous, ce jour de janvier, pour un heureux événement, selon l'expression consacrée. "C'est votre quatrième ! Quel âge ont-ils ? Ce doit être difficile de s'organiser avec quatre. Avec trois, vous vous en sortiez, mais avec quatre, vous verrez !" Les gens ne savent pas. Quand ils savent, ils font semblant d'oublier. Ils suent leur panique devant nous. Nous sommes la réalité face au rêve dans lequel ils croient pouvoir survivre. "Fermez les yeux, bonnes gens. Tout est calme !" Les enfants, c'est seulement pour la vie. Et parfois, ce n'est vraiment pas beaucoup. Et un jour il a fallu se le dire à soi-même. Se le dire à deux. Se le dire en famille, à nos enfants: nous. Et au delà au monde des amis, des parents: les autres. Dire la mort et se rendre compte qu'on l'a un jour oubliée. Qu'on a juste tenté de se cacher, tenté de la cacher à nos petits bouts. Maintenant, le cimetière est au bout de la rue. Il y était déjà, et on s'en rendait à peine compte. Vue sur les champs, s'il n'y avait ces hauts murs pour séparer les morts des vivants. Vue sur le ciel, pour ceux qui peuvent y croire. Présence de la terre surtout. Cette lourde terre qui fait des betteraves et du blé, glissant sur les doigts. Qui fait jaillir des fleurs pour ceux qui croient en la vie. Et vaciller le marbre et le granit de ceux qui croient pouvoir figer la mort dans la pierre. Nous avons dû oublier notre vocabulaire confortable. "Il est parti". Où ça ? "Il est au ciel !" Papa, ne prends pas l'avion. Je ne veux pas que tu ailles au ciel. "Il va pouvoir jouer avec son copain N." Donc il y a des tunnels sous le cimetière. Et d'un cimetière à l'autre pour que les bébés morts puissent jouer ensemble (Imaginez l'insécurité pour un enfant qui se promène sur un tel gruyère. Risquant à chaque instant de tomber dans une de ces galeries secrètes). "Il dort !" Je ne suis pas fatigué."Il a disparu. Nous avons perdu un enfant." Il faut le chercher "Toujours, c'est encore longtemps ?" Nous avons dû leur communiquer ce que signifie jamais. Ils ont dû faire leur chemin. Ils ont touché leur frère, sans crainte. Ils se sont fâchés du cercueil fermé, qu'ont ne peut pas ouvrir pour le revoir. Jamais. Pour toujours. Ils ont mis dans l'embarras un fossoyeur: eux attendant qu'il referme le trou; lui attendant qu'ils s'en aillent; ce n'est vraiment pas un spectacle pour les enfants. Ils se sont fâchés avec leurs copains quand ils jouaient: un mort ça n'est pas couché sur le dos, les bras en croix, et ça ne tire pas la langue. Ils nous ont demandé si tous les bébés qui nous viendraient subiraient le même sort. Ils continuent, et continueront probablement à nous poser des questions. De temps en temps. Parce qu'ils savent que nous leur répondrons. Que nous essayerons de leur répondre. Pour nous, l'enfant absent à un nom. Et ce fut un sentiment de victoire quand j'ai tenu dans les mains le livret de famille qui consacrait quelques lignes à sa naissance. L'état belge lui donnait une réalité. Ce n'était pas un mauvais rêve. Ca, au moins ne pourrait pas nous être enlevé. Un nom. Une existence. Une trace. Une identité, même sur une tombe. Comme un morceau de personnalité à peine entrevue: une couveuse sur une table roulante; des tas d'appareils; il est temps;"C'est à toi de te battre maintenant !" Il a perdu. Nous l'avons perdu. Et tous ceux qui n'ont même pas de nom ? Troisième, deuxième, quatrième fausse couche, et toujours pas de point final. D'autres amis vivent cette autre absence: absolue, non-existence, innommée, innommable. Comme moi, ils trouvent parfois sur leur chemin un enfant qui a juste l'âge qu'aurait ce premier, cette deuxième. Leur douleur est la mienne. La mort, le mort sont devenus une partie de notre vie. Par la force des choses, nous nous sommes recomposés. Malgré la douleur, nous ne nous sommes pas déchirés. La mort et le malheur ne nous font pas moins mal. Chaque coup du sort est un coup au coeur. Mais nous ne la fuyons pas. Elle nous est devenue familière. Le nom et le souvenir ne sont pas enterrés avec le corps. Et nous sentons que les larmes versées sont souvent moins douloureuses que la sécheresse, le silence. Noël approche. Dans quelques jours. Quelques heures. Fête de famille. Il y a eu Saint-Nicolas, fête des enfants. De ceux qu'on a. Et de ceux que l'on n'a pas. Vous ai-je dit que ce fils s'appelait, s'appelle Nicolas ? Vient le Nouvel An. Bonne année. Bonne santé. Celle qui s'achève ? Elle fut horrible. Elle a été aussi très douce. Et que nous réserve la prochaine ? Que réserve-t-elle à ceux qui sont dans l'impasse ? Il y aura la fête des mères, celle des pères. Mère de trois ou de quatre ? Père propriétaire d'un petit bout de cimetière. Concession pour cinquante ans. Et il y aura toujours des anniversaires: d'une naissance, d'une mort. Qui parfois coïncident. Ou bien qui surviennent le jour de l'anniversaire du père, de la mère... Parlez donc de hasard ! Parlez donc d'oublier ! Bonne fête, bon anniversaire... tu ne sais pas t'amuser. Nous sommes des familles amputées. Des familles à trous. Un peu comme un gruyère, faits de ce que nous sommes, mais aussi de ce que nous ne sommes pas, ne sommes plus. De ce que nous voudrions être restés. Mais aussi comme l'eau pétillante. Avec des perles dedans. Qui ne sont pas de l'eau. Que l'on ne boit pas vraiment. Qui n'apaisent pas la soif. Mais qui changent le goût, et de quelle façon ! L'absence de l'enfant est venu briser dans nos têtes quelques idées reçues, quelques uns des mythes auxquels nous participions si volontiers. Aboli le mythe de l'abondance. L'enfant, par nature, serait un bien facile à acquérir. Qu'ont ferait par plaisir, et dans le plaisir. Il y aurait des tas d'enfants partout. Notre monde tendrait à la surpopulation. Qui voudrait adopter n'aurait qu'à se baisser pour ramasser les certificats de naissance. Survienne la mort, que la venue de l'enfant souhaité se fasse attendre.... Un seul être vous manque et le monde paraît dépeuplé. Et l'enfant redevient un être rare, unique. Tous les enfants. Aboli le temps, les mythes du temps géré. Ce temps qui n'existerait plus, contracté dans l'immédiateté de la consommation, la brièveté de la mode. Dilaté dans l'éternité de la vie, garantie par les miracles de la médecine. Subitement, l'abondance de temps nous est comptée: et c'est face à la question de notre propre mort que nous nous retrouvons; de celle de notre compagnon ou compagne; de ces enfants qui ne nous ont pas - encore - été enlevés. Nos poches, que nous croyions pleines sont percées. Nous ne bénéficions que d'un sursis. Et l'instant ! Quand il est douloureux et qu'on voudrait qu'il s'achève, que tout redevienne comme avant. Il éclate à son tour en éternité. Rien jamais ne pourra nous rendre notre enfant. Envolée la rationalité, l'ordre. Le premier s'en va le dernier. Et le dernier - le petit dernier - s'en va le premier. Il n'y a aucune logique. Il n'y a pas de motif aux choses. Il n'y a pas de justice dans les événements. Nous sommes totalement impuissants, écrasés. Et celui qui aura fait l'expérience de la maladie, de l'attente, ou comme nous, aura vécu la Chronique d'une mort annoncée des mois durant voit que rien ne peut y faire: ni lui, ni la police, ni la médecine, ni Dieu, ni diable,... Envolés les rêves sur l'amour, le couple, quand, pour survivre, pour franchir les torrents de douleur, on se retrouve avec ses seules forces. Quand il faut s'appuyer sur l'autre, au risque de le noyer. Quand il faut se sentir incapable de le soutenir pour ne pas se noyer soi-même. Se taire quand l'autre nous supplie de parler. Parler sans fin quand il nous supplie de nous taire. Envolés nos rêves sur l'amour, la famille. Subir nos enfants avec peine; leur faire subir nos silences, nos absences. Devoir les soutenir quand parfois on ne les supporte même plus. Et en même temps, ce sont les douleurs partagées, celles dont on n'a pas épargné l'autre, qui nous permettent plus tard de nous reconstruire. De se choisir à nouveau pour le meilleur, parce que l'autre était là lorsqu'est venu le pire. Devoir dire enfin ce qui nous plait ou ne nous plait pas, ce qui nous convient ou ne nous convient pas, ce qui nous fait mal et ce qui nous fait un peu moins mal... Devoir choisir toujours le moins pire, le moindre mal, lorsque la douleur est envahissante, absolue,... Nous avons quatre enfants ! Ils sont tous les trois en bonne santé. Ils sont beaux, nous les aimons et nous nous aimons. Nous vivons avec notre mal et aussi avec des souvenirs très doux. Nous n'oublions pas. Charles Lemaire, Décembre 1993 |