"C'est l'amour
"M'a chanté la rivière
"...
"Et dans le bruit de la cascade,
"J'entends sa voix."
chanta éperdu le roi Don Carlos spolié et
en fuite : il venait de découvrir qu'il aimait Alegria qui elle-même
l'aimait; il se sentait ainsi à l'aube de tous les possibles, il
renaissait et il chantait sa renaissance dans la nature dont l'eau évidemment
participe.
Ce n'est pas la seule chanson du répertoire de Georges Guétary
qui associe l'eau à l'amour : "Georges Guétary + eau
= amour" pourrait ainsi être une des équations thématiques
:
| 1947 |
PORTEUR D'EAU (légende espagnole) |
Ferragus |
Solar |
EMI 855 372 2 (cd) |
| 1950 |
C'EST L'AMOUR |
Vincy |
Lopez |
Marianne Mélodie 971 510 (ex Pour Don Carlos) (cd) |
| 1952 |
CANOË |
Pingautl |
Pingautl |
Marianne Mélodie 971 510 (ex Plume au Vent) (cd) |
| 1962 |
VOICI DONC... |
Bourgeon |
Thiriet |
Pathé EG 577 (ex spectacle Bouglione) (45t) |
| 1964 |
LA FÊTE À LA GRENOUILLE |
Dupré |
Verlor |
Pathé EG 762 (45t) |
| 1966 |
DUO DE LA RIVIÈRE av. Eliane Varon |
Plante |
Aznavour |
EMI-Pathé STX 205 (ex M. Carnaval) (33t) |
Or, limpide et pure, l'eau peut prendre d'autres tonalités -d'autres
valeurs.
Si le petit matin limpide et frais -le réveil- était
le moment de l'amour réciproque naissant, le soir, en effet, la rend obscure,
sournoise peut-être, quand les sentiments, les intentions peuvent être équivoques :
"Canoë
"Qui glisse dans le soir
"Tu portes mon espoir
"Ohé! Ohé!
"Canoë
"A ton rythme berceur
"Je confie mon bonheur
"Gouttes d'eau
"Dites à mon amie
"A demi endormie
"Eho!
"Que je l'aime
"Et que toute ma vie
"Ne dépend que d'un mot
"...
"Et dans l'eau,
"Vous, poissons, qui passez,
"Pour elle venez danser
"...
"Mon aimée
"Va, par tant de douceur,
"Se laisser désarmer
"Canoë
"Berceur"
Le canoë (la barque) en provenance du bois
va, conscient ou inconscient, peu importe,
dans le sens d'une symbolique immémoriale non banale.
N.B. : illustration de très mauvaise qualité :
merci à qui pourrait en fournir une meilleure :
"La Semaine radiophonique", octobre 1946.
Le soir, on ne restera pas sans le noter, n'est pas seul allié de
l'eau sournoise : la barque, mythologiquement instrument de passage
vers la mort, lui est complice. Comme le sont les poissons d'en
bas (sur la partition, une note d'interprétation indique d'ailleurs
qu'il convient de prendre un ton mystérieux) et les oiseaux
d'en haut, ces espèces animales contribuant à renforcer
l'idée
d'alliance, de complicité de la nature, de retour à une
forme de primitivisme pour une force suprême et obscure.
L'épée enrichira la richesse symbolique autant que poétique -la richesse
d'expression- avec sa valeur de défense, c'est évident, mais aussi d'appartenance
noble... et héroïque (la "noblesse d'épée", disait-on) :
"Rendez-vous ce soir
"Près de la Rivière
Je serai ravi(e)
"De vous y trouver
"...
"- Je vous tiendrai sans défense
"Serrée contre mon pourpoint
"- Mais si vous allez trop loin
"Je vous ferai révérence
"...
"Que cette soirée
"Que ce souvenir
"Que ce souvenir sera donc heureux !"
Entre ces deux états, où elle est volume, l'eau est
parcelle, cellule : pluie. Pluie qui elle aussi chasse les curieux...
les pleutres, les peureux : elle ramène si on ne la craint pas
("I'm singing in the Rain" chanta pareillement le comparse
Gene Kelly) à l'ère primaire jusqu'à en avoir sans
réfléchir
la tête retournée,
les idées à l'envers :
La Fête à la Grenouille ainsi, c'est aussi celle des
amoureux qui malgré la pluie prennent plaisir à batifoler... à naître, à vivre..
Douceur mélodique ici, rythme guilleret là, fût-ce
le matin, fût-ce la nuit, fût-ce la brume, le récit
jamais ne porte en lui le viol, la violence, même quand il flirte
avec la coquinerie.
Mais le porteur d'eau au contraire tentera la mort, la mort lâche
et violente, assassine même : cette chanson essentiellement raconte
l'histoire d'un porteur d'eau que le jalousie masculine tuera lâchement
parce qu'il cueillait -sans le vouloir- les cœurs féminins.
Cette chanson aurait pour origine une légende espagnole.
Qui dit légende -et conte et fable- dit implicitement richesse
du langage significatif quand elle est de qualité. Et celle-ci
l'est.
Par sa construction même déjà, qui dit recommencement
infini, vie qui sort de la mort même, vie défi à la
mort.
Par ses ingrédients, dont l'eau d'abord, ici source de vie
d'autant plus riche qu'elle est rare et qu'elle se paie. Le commerce
ainsi s'impose, avec la figure du marchand (nous viendrons ailleurs à Marco
Polo) que la mythologie nous apprend avoir même dieu que le voleur,
soit Hermès, Hermès aux pieds ailés, Hermès
le voyageur -Hermès le rêve d'évasions-, Hermès
le séducteur, ainsi, et le charmeur (c'est lui qui créa
la lyre et puis la flûte), Hermès l'ambiguïté,
Hermès
la dualité ainsi que l'eau. Ambiguïté, dualité qu'est
aussi la mule, la compagne du porteur d'eau, puisque croisement de l'âne
du paysan, antihéros, et du cheval du seigneur, héros,
ailleurs présentés ou à venir.