Martelange 3

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La catastrophe du 31 Août 1967


Un camion fou dévale la nationale 4
(Le soir illustré
, Mercredi 19 Août 1992)

21 août 1967 à Martelange, la guerre du feu. Un camion fou dévale la N4 et souffle le petit village frontalier avec ses 45.000 litres de gaz liquide.
Bilan: 22 morts et une centaine de grands brûlés

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Vingt-cinq ans après, le toboggan de la mort plonge toujours vers la cité des Ardoisiers. On ne change pas une telle topographie : Martelange reste encaissée avec, de part et d'autre, deux descentes un peu folles, sorte de double épée de Damoclès brandie en permanence sur sa sécurité.

C'est surtout dans le sens Bastogne-Arlon que le danger est tapi. C'est là qu'un lundi midi, le 21 août 67, un camion-citerne français a foncé dans le pont de la Sûre. Une énorme déflagration s'est aussitôt produite, entendue jusqu'à La Roche. Sur la trajectoire de la bombe roulante, tout fut soufflé. Une vingtaine de maisons furent incendiées. La citerne, la cabine du camion, son train de pneus furent projetés dans un rayon de 400 mètres à la ronde. Le chauffeur tué sur le coup n'aura pas eu le temps de voir la totale désolation qui, soudain, s'était abattue sur Martelange.

  • C'était affreux, se souvient René Christophe, déjà secrétaire communal à l'époque. Le camion a heurté un poteau de haute tension à 15.000 volts, de quoi produire l'étincelle. Le Café des Sports eut sa toiture détruite. Le bâtiment du tiercé idem. Détruits la menuiserie Koos, le bureau de poste, l'épicerie Bertholet, la maison du docteur Weber (N.D.L R.: qui fut le premier à secourir les victimes), la pharmacie Frisque. L'hôtel Martinot et la maison Malget ont été réduits à rien. Du côté luxembourgeois, la caisse d'épargne de l'état y est passée. Et la station Aral n'existait plus.

L'inventaire humain accentue cette vision d'apocalypse : 22 morts au total, 120 blessés à des degrés divers. Car ce lundi-là est spécial à Martelange. Lendemain de kermesse (qui a lieu le ler dimanche après la Saint-Bernard 20 août), il est consacré à une messe et à un petit passage au cimetière. Il est environ midi, 1'heure de l'apéritif, des retrouvailles a sonné. L'heure de la mort aussi pour tous ceux qui se rendent au Café des Sports sur le coin de la Nationale 4.

  • J'ai entendu une forte déflagration, se souvient Camille Mertz qui servait au comptoir. Les vitres ont volé en éclats. Juste avant, j'avais vu passer le camion, couché sur le flanc, la cuve raclant le tarmac. J'ai hurlé à tout le monde "couchez-vous !". Puis tout s'est enflammé. Heureusement, le dernier client a fermé la porte, autrement.. Ensuite, ce fut le branle-bas. Les corniches avaient fondu. On entendait surtout les gens gémir sur le pont. Tout était noir et enfumé.

La petite localité de 1500 habitants est en état de choc.

  • Toute une rangée de maisons était en feu, reprend René Christophe. Les gens étaient transformes en torches vivantes. Une famille de 4 Espagnols remontant aux Pays-Bas a péri carbonisée dans sa voiture. D'autres cadavres étaient méconnaissables, rétrécis par le feu, momifiés; il a fallu du temps pour les identifier. Deux familles furent particulièrement éprouvées, les Block et les Thiltgen.

Entre-temps, un poste de secours a été installé à la Maison communale, les pompiers des deux Luxembourg sont accourus sur les lieux. Manquant d'ambulances, on transporte les brûlés en voiture. La Protection civile de Kemexhe, le 900 et l'armée sont également à pied d'œuvre.

  • Ce fut un désastre, des ruines, des gens mortellement brûlés, se rappelle Mme De Wenckstern, propriétaire de l'hôtel Martinot. Des gens accouraient avec des extincteurs, mais c'était dérisoire face à l'ampleur du drame. J'ai vu des survivants tout nus, déshabillés par l'explosion. Vous savez, la vallée de la Sûre fait cheminée, la citerne a été projetée en l'air comme une fusée. Encore heureux qu'il faisait très beau, autrement l'explosion se serait davantage propagée au sol.On a d'abord pensé à un avion qui avait explosé puis on a vu les corps calcinés. Depuis, les poids lourds, on n'aime plus trop les voir passer.

Cette vieille dame encore solide a vu son hôtel être la proie des flammes, avant d'être exproprié, puis rasé, puis enfin reconstruit, à quelques mètres de la grand-route.

Le lendemain, Martelange s'est réveillée telle une cité bombardée. D'anciennes photos en témoignent : la guerre du feu avait embrasé le village. Dans ce Los Alfaquès avant la lettre, où la température avoisina les 2000°, régnait une odeur de cendres.

  • On n'avait jamais pensé à une telle catastrophe, avoue Roger Audrit ancien gendarme aujourd'hui retraité. On n'avait pas imaginé un camion fou. Il y en avait bien qui s'étaient retournés, mais sans conséquences graves. C'est vrai que le trafic n'arrêtait pas. Jour et nuit, c'était infernal. Des experts de toutes nationalités sont venus faire une enquête, procéder à des reconstitutions : on a recensé 93 points d'impact sans jamais pouvoir, de façon certaine, établir la cause de l'accident. On n'a jamais retrouvé le disque du camion.

La cause reste mystérieuse. Certains ont parlé d'excès de vitesse, d'autres de freins en feu qui auraient lâché, d'autres encore d'un second camion qui aurait vu quelque chose mais quoi ? et aurait attendu au sommet de la côte. Les dégâts furent considérables.

  • A l'époque, on les a estimés à 100 millions de francs. Heureusement ce sont des compagnies françaises qui sont intervenues, les Belges limitaient leur intervention à cinq millions. Je me souviens de l'expert, s'attriste René Christophe, il m'a dit : « Ç'aurait été le cas, j'aurais mis les cinq millions sur le parapet du pont et je me serais enfui ».

Les funérailles, le vendredi suivant, furent particulièrement éprouvantes, surtout quand, sombre coïncidence, au sortir du cimetière où les victimes ont leur pelouse spéciale, un autre « bahut » du même type traversa justement la localité à pas d'homme.

UN MAUVAIS REMAKE DU SALAIRE DE LA PEUR

Sur place, personne n'a oublié, même si on répugne à en parler. La grande peur, pourtant, n'a pas quitté les esprits. Car rien de significatif n'a changé. Deux voies de détresse (avec damier rouge et blanc, allée en gravier et butoir en béton) ont été aménagées au cas où.,.Elles ont déjà servi à deux ou trois reprises, et même à certaines voitures emportées par leur élan. On a supprimé une bande dans le sens de la descente de manière à obliger

le trafic à ralentir. Un signal clignotant s'allume automatiquement dès que le 60 km/h est atteint. La vitesse pour les poids lourds est limitée à 40 km/h; elle est régulièrement dépassée. Un revêtement anti-dérapant aide à ne pas rater son virage. Un contournement par la forêt d'Anlier, estimé à 1,2 milliard dans les années 70, reste le simple pointillé d'un projet. Fondamentalement, rien n'est arrangé Et l'on se dit que tout, ici, pourrait se répéter. Au centre, on a installé des feux tricolores "pour lesquels le bourgmestre a dû guerroyer" Pour le reste, aucune mesure particulière de protection renforcée, aucune amélioration notable : Martelange vit toujours dans la crainte d'une répétition du crash furieux du 21 août 1967. La descente est toujours là, même pas atténuée, longue de 2 km, avec sa dénivellation atteignant parfois 6%. La N4, gérée par l'état, est ouverte au trafic européen. Celui-ci déboule à vive allure, traversant Martelange qui frémit à son passage. Tout le monde a conscience du danger potentiel mais les autorités, communales et autres, paraissent bien désarmées.

  • On a essayé un moment d'interdire les plus de 10 tonnes, mais le lobby des pompistes luxembourgeois a fait échouer la tentative regrette un témoin.

Alors, le charroi passe. Sans la moindre interdiction. Matières dangereuses, inflammables et autres transitent par ici. Bien sûr, la E411 et la E25 (vers Liège) ont capté une partie des routiers.

  • Mais ceux-ci viennent encore en nombre faire le plein au Grand-Duché, constate René Christophe. Ici, contrairement à l'autoroute, ils ont l'embarras des stations. D'ailleurs, on les a modernisées à coups de lourds investissements.

Alcools, cigarettes, essence bon marché, Martelange reste une halte obligée de bonnes affaires. Un moment ralenti par l'ouverture de l'autoroute des Ardennes en 1989, le commerce a repris vigueur du bon côté de la Sûre qui marque la frontière.

Sur la route, refaite l'an dernier, et qui serpente dans Martelange les « gros culs » passent leur chemin. La prochaine fois, il ne faudra plus accuser la fatalité.

Bernard Meeus.
Le Soir Illustré
Mercredi 19 Août 1992

LISTE NOIRE

A Martelange, le pire peut arriver demain. C'est la folie au site, au relief, aux camionneurs fatigués par des cadences infernales, diront certains, résignés.
Bref, ce serait la "faute à pas d'chance".
De sombres précédents existent pourtant régulièrement ignorés.

  • 1972: un camion-citerne se renverse. Comme en 1967.
  • 1974: un camion de gaz liquide verse dans le ravin. idem.
  • 1981 : contrôle: chaque jour, 900 véhicules dépassent la vitesse autorisée.
  • 1984: un poids lourd dévale la N4 et percute cinq voitures.
  • Avril 1990: un semi-remorque bascule dans la Sûre avec des produits hautement toxiques, polluant le cours d'eau sur 20 km. Avertissement tragique, le chauffeur a laminé la plaque commémorative où figuraient les noms des 22 victimes d'août 1967. Exactement au même endroit!
  • 21 août 1992, une nouvelle stèle commémorative sera inaugurée sur le site même de la tragédie. En schiste ardoisier martelangeois, rouge et porphyre, elle est l'œuve d'Anne-Marie Klenes, née à Vielsalm, professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Liège.
  • Espérons que ce ne soit plus un monument prémonitoire...

 

© Guyde 2001