Lu pour vous




Les Indiens d'Amérique et le Cheval



de Maria Franchini
aux éditions Zulma

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Les Indiens d'Amérique et le cheval. Cela semble une association évidente, qui va de soi; évoquons une tribu amérindienne, et nous imaginons aussitôt un troupeau de chevaux autour d'un camp de tipis ou un cavalier armé d'un arc à flèches, à cru sur un cheval lancé au triple galop derrière un bison… A part ces scènes de films western, nous ne connaissons rien de la culture équestre de ces peuples, même si nous en devinons la forte importance.
La difficulté de reconstituer l'histoire
L'apparition du cheval dans la vie amérindienne remonte à l'époque des conquistadores; accueilli comme un cadeau divin, le cheval y fut à l'origine d'une véritable révolution des mœurs et des cultes, occupant une place centrale dans la vie de nombreuses tribus jusqu'à la sédentarisation de celles-ci, et la création des réserves indiennes par les blancs. Aujourd'hui, seuls quelques individus sont encore imprégnés de toute la tradition équestre de leurs ancêtres, à laquelle s'ajoute la souffrance de sa disparition.
"Les Indiens d'Amérique et le Cheval" constitue le fruit d'un remarquable travail d'investigation de la part de l'auteur. Un coup d'œil à sa bibliographie suffit pour en saisir l'ampleur. Maria Franchini a en effet réuni (et traduit) un nombre impressionnant de documents et de témoignages pour écrire cet ouvrage de référence sans précédent, avec le souci de transmettre des informations authentiques tout en essayant de faire comprendre au lecteur qui était le cheval du point de vue des Indiens.
La tâche de recherche d'informations fiables fut d'autant plus ardue qu'il existe très peu d'études consacrées à l'aspect "cheval" des civilisations amérindiennes. L'histoire telle que nous la concevons n'existe pas parmi ces peuples, même pas sous forme de tradition orale. Les récits des siècles passés, écrits par ceux qui les avaient côtoyés lors de leur "âge d'or" du cheval mêlent souvent rigueur historique et fantaisie romanesque. Quant aux travaux ethnologiques sérieux, ils ne se sont intéressés à la question qu'à partir du début du XXème. Siècle, c'est-à-dire trop tard pour puiser leurs données d'une observation directe; ils ont donc dû trier et examiner une multitude de bribes d'informations provenant de sources diverses pour mettre à jour des éléments qui laissent cependant encore bien des questions sans réponse.
L'apparition du cheval chez les Amérindiens
C'est au cours du XVIIème. siècle que les chevaux se répandirent massivement parmi les tribus Amérindiennes, du Sud (où vivaient les peuples les plus proches des colonies espagnoles établies au Mexique) vers le Nord. Avant cela, quelques groupes avaient cependant "bénéficié" d'un apprentissage fragmentaire de la pratique équestre via leurs membres réduits en esclavage par les colons.
La rapidité avec laquelle l'animal miraculeux (car il était considéré comme tel, et très rarement comme un apport des envahisseurs) et l'équitation se diffusèrent auprès des Indiens d'Amérique est extraordinaire: en une ou deux générations, ils devinrent des cavaliers dont les prouesses époustouflaient les meilleurs écuyers blancs. Evidemment, ils se procuraient au départ des animaux déjà domestiqués et éduqués; leur nomadisme, leurs habitudes de vie proche de la nature, leur sens de l'observation fit le reste. Apparemment, leurs connaissances en hippologie mirent plus de temps à se développer.
Comment se déroulèrent les premières approches des Indiens vers le cheval, par quels noms le désignèrent-ils, quelles furent les étapes de l'avancée du cheval sur leurs territoires? Maria Franchini tente de répondre le plus précisément possible à ces interrogations passionnantes et inédites dès le premier chapitre de son ouvrage.
L'élevage et les utilisations du cheval par les Amérindiens
Un cheval Indien, bien différent des chevaux des Européens, exista dès le début du XVIIIème. siècle: le Cayuse, race qui disparut moins de 200 ans plus tard… On en trouve plusieurs descriptions, qui s'accordent pour le juger vilain, petit, hirsute, mais doté de capacités physiques exceptionnelles, coursier à la vitesse inégalable.
Bien qu'aucune technique d'élevage ne semblait prévaloir chez les Amérindiens, trois critères étaient toujours recherchés: une taille au-dessus de la moyenne, une rapidité maximale et une robe particulière, en général tachetée (pie ou appaloosa). C'est encore un grand mystère pour les éleveurs d'aujourd'hui de déterminer comment les Indiens parvenaient à obtenir des troupeaux entiers de chevaux de couleur.
Le cheval eut pendant des décennies un rôle de protagoniste absolu chez les Indiens, même si le nombre de chevaux et leur répartition entre les individus était extrêmement variable d'une tribu à l'autre. Les chevaux transportaient les tipis et autres objets lors des changements de camps, soit au moyen de bâts, soit attelés à des travois. Ils participaient à la chasse au bison comme montures ou pour ramener la viande et les carcasses. Ils étaient à la fois les partenaires et les butins des incessantes guerres intertribales qui avaient lieu sous forme de raids fortement ritualisés. Ils servaient de monnaie d'échange ou de compensation après un préjudice, de cadeaux de mariage, etc. La valeur affective des chevaux était énorme, les sentiments à leur égard étant identiques que ceux portés à un être humain.
"Les Indiens d'Amérique et le Cheval" traite point par point de tous ces aspects de la vie des Amérindiens avec leurs chevaux, en incluant beaucoup de détails contextuels. Du choix de l'étalon reproducteur à leur façon de gérer les problèmes de santé des chevaux, en passant par les méthodes de garde et d'attache, l'alimentation des équidés (y compris une recherche fouillée sur les différents végétaux utilisés comme nourriture ou comme plante "médecine"), leurs utilisations comme moyen de transport (avec croquis explicatifs), leur valeur spirituelle ou les convoitises qu'ils suscitaient, etc., le lecteur n'en finit pas de s'instruire.
L'équitation et les techniques équestres des Amérindiens
De l'avis des observateurs de l'époque, les Indiens étaient des cavaliers extraordinaires; de nombreux témoignages racontent avec emphase leurs exploits équestres, soulignant notamment leur hardiesse et leur aisance à cru dans les situations les plus difficiles.
En décortiquant les propos de leurs admirateurs, Maria Franchini présente dans un chapitre dense, largement illustré de dessins explicatifs ce que l'on sait aujourd'hui de la pratique équestre des Amérindiens: comment ils attachaient les petits enfants sur les chevaux et leur enseignaient l'équitation à différents niveaux, quelles aides naturelles ils employaient pour communiquer avec leur monture, quels équipements et harnachements ils utilisaient et pourquoi, comment ils débourraient les poulains à la monte et à l'attelage (régulièrement par une méthode de débourrage dans l'eau), … Certains lecteurs seront étonnés d'apprendre en passant que la castration était chose courante dans la plupart des tribus.
Une partie des chevaux des Amérindiens étaient remarqués dès leur plus jeune âge et entraînés pour devenir des montures hautement spécialisées. Le cheval de course était adulé dans toutes les ethnies, les Indiens étant de grands amateurs de compétitions sportives (entre individus ou entre tribus non ennemies) et souvent des joueurs invétérés. Les chevaux de chasse (au bison) étaient également triés sur le volet: après une sélection rigoureuse, et en général près de huit ans de travail, quelques-uns devenaient des montures d'une bravoure exceptionnelle, à la valeur inestimable (la qualité d'un chasseur étant dépendante de celle de son cheval). Le cheval de guerre (exclusivement réservé au combat ou participant aussi à la chasse) était choisi selon des critères semblables, devant s'avérer en plus un parfait cheval de voltige. En lisant les quelques pages consacrées à ces techniques équestres, on comprend à quel point les cavaliers amérindiens ont épaté ceux qui les ont vu à l'œuvre par leur savoir-faire avec les chevaux. L'auteur associe ce savoir-faire à un savoir-être induit par une vie véritablement commune avec les chevaux, de la naissance à la mort.
Le Cheval entre magie et religion
Animal sacré par excellence puisque envoyé en cadeau depuis les cieux par les esprits divins, le cheval faisait l'objet de maintes cérémonies secrètes ou publiques; tout ce qui le touchait de près ou de loin revêtait un sens sacré et exigeait des gestes rituels particuliers. Les chevaux, surtout ceux qui s'étaient distingués par des actions peu ordinaires ou qui avaient survécu à des blessures graves ou situations très périlleuses, étaient crédités de pouvoirs surnaturels. Le cheval avait acquis une telle importance aux yeux des Indiens qu'il s'était même créé une confrérie de chamans spécialisés dans les chevaux, jugés plus puissants que tous les autres chamans.
Maria Franchini nous emmène au plus profond de l'âme indienne, nous initiant à la mythologie amérindienne. Les notions de médecine des chevaux (préventive et curative), de pouvoir des chevaux, de danse du cheval, sont longuement exposées au travers des légendes indiennes et des propos des témoins. Les pratiques magiques des Apaches et Navajos sont particulièrement riches et révélatrices de la mentalité amérindienne. Le cheval était autant présent dans la vie spirituelle que dans la vie quotidienne des Amérindiens: superstitions, tabous liés aux chevaux étaient légions. Par exemple, le cheval prenait part aux rites d'initiation des adolescents, mais aussi aux rites funéraires, au cours desquels il était parfois sacrifié.
Le Cheval dans la littérature Indienne
"Les Indiens d 'Amérique et le Cheval" est un livre construit un peu comme un mémoire, mais le texte en est ponctué de légendes indiennes qui parlent d'elles-mêmes à celui qui sait ouvrir son cœur. L'auteur a choisi en plus de consacrer la dernière partie de son ouvrage à la littérature amérindienne, de la mythologie à l'époque contemporaine: légendes anciennes, chants rituels, poèmes, extraits de textes de plusieurs auteurs d'origines différentes nous invitent à pénétrer entièrement dans un univers où tout s'articule autour du cheval. Maria Franchini a tenu également à faire un détour auprès de trois "maîtres" indiens contemporains, appelant volontairement ainsi ceux qui, assurément d'après elle, ont inspiré la plupart des célèbres "chuchoteurs" actuels. Si les Indiens n'ont guère théorisé leurs méthodes équestres, ces ambassadeurs de leur précieux savoir tentent aujourd'hui de faire passer les principes universels sur lesquels se fondent les relations hommes/chevaux.
En guise de conclusion
Le lecteur se sent à la fin de ce livre complètement plongé dans l'atmosphère d'un monde qu'il regrette aussitôt de ne pas pouvoir mieux connaître. En effet, les Amérindiens vivant en symbiose avec le cheval n'existent plus. Les recherches de Maria Franchini, qui apportent une quantité formidable d'informations, pourront difficilement être approfondies et resteront fermées sur des questions peut-être essentielles…
Terminons par un rappel des coordonnées de ce merveilleux ouvrage: " Les Indiens d'Amérique et le Cheval ", écrit par Maria Franchini, édité par Zulma en décembre 2001, 304 pages, format 17*24 cm.

C. et J.-L. Barbé


    créerle   13 mars 2002