DEUX SEMAINES DE PAIX

 

Frank Roger

 

            Je mets le nez dehors, les yeux à demi fermés pour les protéger contre la lumière du soleil, et j'entends Harry qui m'appelle de l'autre côté de la rue. Je lui fais signe de la main, en regardant dans sa direction.

            "Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?" me demande-t-il, en passant sa main par les rares cheveux qui lui restent. Il halète péniblement, son corps volumineux souffre des travaux qu'il vient de terminer. Harry est un bon gros, toujours de bonne humeur, un mec sympa. Un voisin parfait.

            "C'est superbe!" je lui réponds. "Du vrai travail de spécialiste! De cette façon, tu ne risques plus aucun problème, Harry!" Je fais un signe approbateur, lève le pouce. Harry me sourit d'un sourire qui découvre ses dents, puis il jette un regard en haut, comme s'il venait de détecter quelque chose d'anormal dans le ciel d'un bleu uniforme, et il disparaît de ma vue en passant par sa porte. Cette fois-ci il a fait du beau travail : il a complètement bouché les fenêtres avec des briques et il a barricadé la porte. Sa maison-magasin se trouve maintenant transformée en bunker. Bon, Harry exagère toujours. Boucher tout, c'est efficace, évidemment, mais demain il lui faudra tout dégager de nouveau, à moins qu'il ne préfère passer le reste de sa vie dans ce bunker. Mais soyons honnêtes : la dernière fois, il avait bouché tout avec des planches et cela s'était avéré tout à fait insuffisant. On lui avait causé beaucoup de dégâts, une grande partie de sa marchandise avait été endommagée ou volée. C'est évident qu'une telle expérience vous fait quelque chose; ne condamnons donc pas trop vite Harry.

            Moi-même, je me suis limité avec des moyens moins drastiques à fermer toutes les entrées possibles, tout comme la dernière fois, et puis on n'a pas eu de vrais problèmes. Il n'y avait que quelques petits dégâts qu'on a pu réparer tout de suite.

            Je laisse mon regard parcourir la rue : ici et là quelqu'un est encore en train de terminer ses mesures de protection, allant des portes en acier et des murs en briques solides jusqu'à des constructions en béton armé et au fil de fer barbelé électrifié. Il y a là une tendance qui apparaît de plus en plus clairement : les commerçants, comme Harry, érigent des remparts à grande échelle, et certains d'entre eux perdent tout sens des proportions. Si le magasin de vêtements de sport de Harry ressemble à un bunker, qu'est-ce qu'on pourrait bien penser de la bijouterie de monsieur Rosenblum? Dis donc! Qu'est-ce qu'on peut attendre la prochaine fois? Les douves, et un pont-levis? De l'huile brûlante? En effet, je me montre de nouveau cynique, et il y en a qui diraient que c'est tout à fait inopportun. Ils diraient que la situation est vraiment très grave. Et il est bien possible qu'ils aient raison, il faut que je l'admette. Pardonnez-moi mon sarcasme.

            Presque tout le monde a terminé ses travaux. C'est devenu une routine dans laquelle on retombe aisément le moment venu. Je termine mes propres activités, puis j'admire le résultat de mon travail comme un artiste regardant sa dernière création. Pour la dernière fois, j'aspire l'air d'été revigorant, je porte mon regard vers le ciel resplendissant (maintenant je commence à comprendre la réaction de Harry), et je me retire aussi. Si tout se déroule normalement, on réapparaîtra demain vers midi.

            Pendant la nuit on essaye d'ignorer les bruits et on fait semblant d'être absorbé dans les livres et les revues. Cependant, Miranda fixe son regard sur la même page toute la nuit, et moi, je ne tourne une page régulièrement que pour garder les apparences, et notre Kim, quant à lui, ne fait même aucun effort dans ce sens. Personne ne veut l'admettre, mais les bruits absorbent complètement notre attention. Les sirènes stridentes, les moteurs ronflants, les pneus hurlants, le tchop-tchop-tchop irritant d'hélicoptères qui survolent à basse altitude. Des coups de fusil et des explosions. Du verre brisé (malgré tous nos efforts? c'est presque inimaginable!), des cris excités ou incitants, des cris de joie et d'agonie. Des grondements, des bruits sourds, du cliquetis métallique. Il nous semble que la nuit traîne indéfiniment, qu'elle est devenue un kaléidoscope de bruits affolés. Le sommeil, il n'en est plus question ; tout à coup il est devenu un élément du passé. Ou, si l'on veut, de l'avenir, plus exactement demain.

            Ce n'est qu'au fur et à mesure que la matinée avance, que nos nerfs se voient accorder un répit. Le silence commence à reprendre possession des rues, un silence qui, après un certain temps, devient dominant. On attend encore un peu, puis je quitte la cave et je monte vers le rez-de-chaussée. Tout a bien résisté et il n'y a pas de dégâts. Quel soulagement!

            Après quelques essais je parviens à dégager la porte et je peux jeter un coup d'oeil dehors. La rue est en ruines. En face, Harry est déjà en train de démolir son bastion de briques. Quel travail énorme pour une seule journée! Mais, il faut bien le reconnaître, cela s'est avéré efficace, et finalement c'est ça qui compte. Il m'aperçoit, fait signe de la main et dit à haute voix: "Quelle ruine!"

            "C'est un massacre terrible!", je lui réponds.

            "Dis donc, qu'est-ce que tu en penses?" demande-t-il, en m'indiquant ses fortifications, rayonnant de fierté et de satisfaction.

            "Du beau travail," je réponds. "Impossible de passer."

            Harry rit d'un ton approbateur, se crache dans les mains et se remet à ses travaux de démolition. Peu à peu les autres gens du quartier réapparaissent. On échange des saluts rapides, puis on vérifie s'il y a des dégâts. Cependant, tout cela est déjà devenu un travail de routine et la plupart des fortifications ont bien résisté.

            On porte des regards de méprise sur la rue avec ses cratères de bombes, ses épaves de voitures brûlées, ses morceaux de pierre et d'asphalte, de béton et de métal. Un peu plus loin on aperçoit la carcasse luisante d'un hélicoptère qui s'est écrasé, semblable à la carapace chitineuse d'un insecte irritant qu'on a abattu. Comme c'est toujours le cas, les morts et les blessés ont déjà été emportés la nuit même. 

            Maintenant tout le monde commence à démolir ses fortifications. Pendant deux semaines on pourra de nouveau respirer librement. Puis la folie recommencera et on pourra encore une fois se mettre au travail. Il y aura un nouveau match de football au programme, et il y aura encore un combat titanesque entre les fanatiques du foot et les forces de l'ordre.

            Je jette un dernier coup d'oeil vers Harry qui est en train de se mettre en sueur, et puis je commence, moi aussi, à démolir mes remparts. Pendant quelques semaines on pourra s'en passer.