FANACVILLE - LA CABANE

par Claude Dumont

 

 

Ce texte a une histoire. Il y est fait mention de la Cabane. La Cabane existe bel et bien, située à quelques mètres de la maison d’Alain le Bussy, dans son verger. Il ne reste actuellement que des planches vermoulues. C’est dans ce lieu qu’Alain le Bussy a écrit la plupart de ses nouvelles et de ses romans. C’est un sanctuaire. Enfin, les personnages cités dans ce texte existent eux aussi, mais pas spécialement dans la même trame temporelle. Certains noms seront inconnus des lecteurs de 2001, mais on les retrouve dans le texte même de ces 40 ans de fanéditions. Comme ce texte a été écrit en 1986, il a du être réactualisé. Bonne lecture.

 

En arrivant à Fanacville, j’étais un peu essoufflé. Faire autant de kilomètres en vélo relevait de la connerie pure. Mais que faire d’autres, en cette période de crise? Non seulement le carburant était hors de prix, mais la vie sédentaire m’imposait un peu d’exercice.

A l’entrée de la ville, je fus alpagué par deux gardes armés jusqu’aux dents.

- D’où viens-tu, toi? Et où vas-tu?

- J’ai rendez-vous avec Alain le Bussy. En vérité, c’est lui qui m’a invité.

- Le Bussy? Le garde se mit à rire. Le Bussy n’invite jamais personne. Ça fait des mois qu’il s’est enfermé dans sa Cabane, avec son chat Yssubel et rien que son téléphone.

- Pour autant qu’il ait encore le téléphone, coupa le second garde. Ses adversaires faniques viennent couper son câble pratiquement tous les jours.

- Ça m’étonnerait qu’il t’ait invité, patate! grinça le premier garde.

- Je ne te permets pas, corniaud, d’insulter ainsi le plus ancien fanéditeur existant!

- Ah? fit le garde, c’est toi, Ducon ?

- Je m’appelle Dumont, et pas Ducon, andouille!

- Bôf! Enfin, si tu veux voir le Bussy, tu peux passer. Mais je te préviens: y a plus rien à boire chez lui, on lui a piqué sa dernière bouteille de Vin de Mars la nuit dernière, ah! ah!.

- Alors, vous savez où est la Cabane?

- Ouais, on sait, mais on peut pas te le dire: faut jouer le Jeu?

- Le Jeu?

- Ouais, le Jeu. D’ailleurs, t’as intérêt à te magner le train, tes concurrents commencent à arriver.

- Mes concurrents ?

- Ouais, regarde, fil l’homme en pointant un index noueux vers la ville. Tu vois, cette vieille Oldsmobile aux pneus à flancs blancs? C’est la charrette à Philippe Marlin. Y en a qui ont du pèze, tout de même, hein ? Ça rapporte, la fanédition?

- Marlin, y fanédite pas, expliqua son compagnon, qui semblait en savoir plus. Il édite. Ça fait mieux et c’est plus rentable, aux yeux de la Culture, ah! ah!

Je laissai là les deux hommes hilares et fis le reste du chemin en poussant mon vélo. Au passage, je jetai un coup d’oeil à l’intérieur du véhicule marlien. Ce dernier était bourré de petits livres divers, de différentes couleurs. Il y avait là tout une production absolument odésienne, en plus de quelques spécialités venant de Sluis (1). Quelques pancartes indiquaient des prix, mais je compris que, même s’il était en avance, Philippe Marlin n’avait pas encore eu le temps d’installer son brol (2). A mon avis, comme à l’accoutumée, il était allé tailler une bavette avec Julie Proust.

Je poussai tant bien que mal mon vélo dans la boue du chemin. Fanacville était une saloperie de ville et son infrastructure laissait à désirer. Pas de trottoirs, rien que des bâtiments lugubres, des murs couverts de tags. Ça me rappelait d’ailleurs la Manufacture des Tabacs de Nancy.

Assoiffé, je finis par atterrir dans un sombre troquet, le "Zerno-Bar", où je réussis à commander un petit alcool local. La serveuse, une jeune femme prénommée Claire m’apporta un Vurguzz (3) bien tassé. Ça m’a quelque peu revigoré. Dans l’établissement, il y avait d’autres consommateurs. Des têtes connues, d’ailleurs: Michel Ruf, Marc Bailly, Jean-Pierre Andrevon, Elisabeth Vonarburg, Christophe Staf, Super Papy... Ils étaient tous en grande conversation devant des bières bien fraîches. Andrevon caressait le genou d’Elisabeth, tandis que Super Papy manipulait avec ostentation une énorme machine à calculer à manivelle. Peut-être faisait-il ses comptes? Marc Bailly faisait semblant de ne pas voir les gestes antifaniques d’Andrevon. Il avait le nez en l’air. Chacun sait que, depuis la création de " Phénix ", Marc Bailly voit des oiseaux partout.

Mais je n’étais pas venu spécialement à Fanacville pour voir Andrevon ou Bailly. Ces deux-là, je n’en avais rien à foutre. En fait, je voulait assouvir une vengeance... Mais je vous en dirai plus long dans quelque temps. Il fallait tout d’abord que je trouve la Cabane. Et ce n’était ni Andrevon ni Bailly qui allaient m’en indiquer le chemin.

Après avoir bu mon Vurguzz, je repris la route. A pied, car un quidam probablement fatigué avait piqué mon vélo. Même dans le fandom, il y a des malhonnêtes. Enfin, passons!

Quelques pâtés de maison plus loin, je fus interpellé par Joseph Altaïrac, qui barrait le passage.

- Tu payes ta cotisation à l’ODS (4), sinon tu passes pas!

Il avait l’air vraiment menaçant, le pauvre, avec ses cheveux hirsutes, sa chemise à carreaux et ses lunettes embuées. Je lui aurais bien expédié une barloufe au travers de la tronche, mais mon agressivité retomba subitement lorsque je le vis chancelant, agrippé à sa machine Gestetner. A mon avis, il n’avait plus bouffé depuis la dernière Convention.

- Ma cotisation ? dis-je, mais je suis aussi fauché que toi, andouille! Tout ce que je peux faire, c’est pratiquer avec toi l’échange..

- Je ne mange pas de ce pain-là.!

- T’as pas compris, cloche. Je parle d’échanger nos fanzines...

Altaïrac se laissa tomber sur son siège et se mit à sangloter. Il me fit de la peine. Il se moucha dans le foulard que lui avait offert Joëlle Wintrebert.

- J’ai tout essayé, dit-il d’une voix hachée, pour que mon bulletin soit à la hauteur: l’alignement à droite, des illustrations, des chroniques spéciales. J’ai même demandé des textes spéciaux à Henry-Luc Planchat, Pierre Marlson et Francis Valéry. J’ai même demandé conseil à Bernard Tapie. J’ai lamentablement échoué.

Je lui lançai une pièce. Son visage s’illumina.

- Chouette, dit-il avec gratitude. Je vais pouvoir m’acheter la dernière production de l’ODS...

Décidément, cette ville me paraissait fantastique. Comment pouvait-on arriver à une telle déchéance? Je ne connaissais nullement les motivations profondes de Joseph Altaïrac, apparemment brave type, de la trempe des Batard, des Dominik Vallet, des Philippe Heurtel, des Ferron...

Je passai mon chemin. Je poursuivais un but, difficilement explicable. Je savais que j’allais jouer un rôle dans cette histoire, mais lequel? Qu’étais-je venu faire dans cette galère?

Durant un certain temps, j’errai dans les rues de la ville, indécis, ne sachant par quel bout commencer. Je ne savais pas à quoi ressemblait la Cabane. Etait-elle en bois, en briques, en carton-pâte ? Et de quelle couleur?

Au détour d’une rue, je vis un podium, et à côté quelques musiciens. " Tiens, pensais-je, c’est la Fête de la Wallonie ". Sur le podium, devant un maigre auditoire, comme d’habitude, Dominique Warfaaz, qui ne buvait que du Spa (5), était lancé dans un réquisitoire en faveur des éditeurs déshérités. Il semblait véritablement inspiré, l’oeil larmoyant derrière ses lunettes de soleil. Assis sur des chaises bancales (ça me rappelait toujours la Manufacture des Tabacs de Nancy), se tenaient quelques mordus: René Lixon, Alain Mormont, Yvan Cayrel, Raymonde d’Haoust, Eddy C. Bertin, Tchantchès et le père Happart (6).

Je pensais voir Yves Frémion, mais ce dernier était toujours insaisissable. Depuis des années déjà, je tentais de le coincer dans l’une ou l’autre salle de conférence, en vain. La causerie de Warfaaz ne m’intéressant nullement (ou plutôt, son discours trompeur et emphatique ne paraissait guère être à la portée de tout un chacun), je m’éloignai. Jusque là, je n’avais rencontré que des hommes. Y avait-il des femmes, dans cette ville ? A part Claire la serveuse du " Zernor Bar ", je n’en avais rencontré aucune. Un sourire féminin aurait pu me dérider un peu. Sur le trottoir d’en face, adossé à un lampadaire, je vis Michel Feron, plongé dans la lecture de " Play Boy ".

- Eh! dis-je en passant, y a pas de SF dans cette revue!

- Oh! si, répondit-il, le visage illuminé. Il y a les petits hommes verts de Pat Mallet. Moi, j’adore!

- Ça, c’est pas un homme vert, répliquais-je en pointant mon doigt vers l’image qu’il regardait. C’est Patricia Kas à poil!

- Ouais, grinça-t-il, mais les hommes verts sont déjà partis. Sont rapides, sais-tu, ces bestioles-là!

Je laissai là Michel Feron et sa revue pour continuer mon chemin. Je ne savais vraiment pas où aller. Il n’y avait ni programme ni affiches nulle part.

- Mais les activités sont continuelles et continues, me dit un quidam qui passait avec un appareil photo posé en sautoir sur sa poitrine.

Je reconnus immédiatement José Bernard.

- Toujours la même passion, dis-je. T’as déjà photographié la Cabane?

Il braqua vers moi son Nikon:

- Clic! Voilà, t’es aussi dans la boîte. Et toi, tu n’as pas ton matériel photo?

- Non, j’ai tout revendu pour me payer mon voyage jusqu’à Fanacville. Tu sais où est la Cabane?

- Non, et je m’en fous.

- Qu’est-ce que tu fais là, alors?

- Il manque à ma collection de clichés des gens comme Jacqueline H.Osterrath, Patrice Duvic, Michel Liesnard, Agniescka Rapicka, Serena Gentilhomme, Jacques Thomas Bilstein et Ingrid...

- Ingrid ?

- Chut! Ingrid, c’est la petite ouvreuse du cinéma Midi-Minuit (6) à Liège.

Je passai mon chemin. Où était donc cette cabane? Je ne voulais pas passer pour ignorant en me renseignant auprès du premier venu. Je trouverai bien par moi-même.

Le temps était incertain. Il y avait de la boue dans les rues, et les caniveaux charriaient des tas de détritus. Le ciel gris me semblait extraordinairement bas. Je ne m’ennuyais pas, non. Au contraire, j’observais gentiment le monde qui m’entourait. Il y avait là des gens bien, tout comme il y avait des tordus. Parmi les tordus, je reconnus Bernard Blanc, toujours aussi maigre, Lys Dana, crotté et mal rasé, Eric Vial, la braguette toujours ouverte, en train de discuter autour d’une table couvertes de vidanges de bière. C’est que ça picole dur, ces zoizeaux-là. On se demande comment ils ont réussi à faire des fanzines ou à s’imposer dans l’édition marginale. Il est vrai que l’un utilisait l’argent volé à sa grand mère, l’autre puisait dans la caisse de son parti, l’autre encore payait chaque fois son papier en 64 mensualités. Bien entendu, ce n’était pas mon problème.

A une autre table, il y avait Léon Mormont, Dominik Vallet, Christian Delcourt, Pierre Versins, Anita Nardon, Patrice Verry, Damien Massart. Ils étaient plongés dans une partie de " Donjons et Dragons " et on ne les entendait pas. J’étais encore loin de la Cabane. Une fois arrivé sur place, qui allais-je donc rencontrer ? Je m’étais fait une montagne de cette Cabane. Finalement, je me demandais si réellement le déplacement en valait la peine. Le dépliant publié par les Editions Xuensè forçait un peu sur la couleur, à mon avis. Comme toujours, d’ailleurs. Au départ, on y croit. Et sur place, on finit par se dire: " Ce n’est donc que ça! ". Même si la préface est signée Philippe Heurtel.

Finalement, je ressortis de ma poche ce foutu dépliant. Alain le Bussy avait quand même bien fait les choses: il y avait un plan. Et la Cabane se trouvait en bordure de Fanacville, pas loin d’un cours d’eau. Je n’avais qu’un pont à passer.

En fait, ce pont était gardé, lui aussi, par deux sbires pas commodes. Je m’avançai jusqu’au milieu.

- Tu vas où ? me demanda l’un des gardes.

- J’en ai marre, dis-je, agressif, de devoir chaque fois donner la raison de mes déplacements. Je cherche la Cabane, et je n’ai de comptes à rendre à personne, encore moins à deux tordus comme vous!

Le deuxième garde s’approcha, son smigazouilleur pointé vers moi.

- Tu vois, dit-il, ces corps, là en bas... Ces corps qui flottent sur l’eau ou qui pourrissent sur la berge, ce sont des gugus qui tenaient le même langage que toi. Nous, on travaille pour l’Empire Xuenséique, et le Bussy est notre Maître. Qui dit que tu n’es pas un espion à la solde de l’ODS, de Galaxies, ou d’un autre truc de ce genre? Pas plus tard qu’il y a une heure, deux affreux voulaient franchir le pont, eux aussi. Ils étaient envoyés par Raël, alors tu penses...

Je regardai par dessus bord. Les cadavres offraient un drôle de spectacle. Il y avait là Yves Frémion, la barbe arrachée et les vêtements en lambeaux, Bernard Blanc, le pif en sang, Eric Vial, Roland Gründberg,, André Leborgne, Michel Jeury, tous horriblement mutilés.

- Vous n’y allez pas de mainmorte, observai-je.

- On balance tous les opposants au régime, dit l’un des gardes. Alors, toi, t’es pour qui?

Dire que j’étais un pote à le Bussy ? Les gardes ne m’auraient pas cru. Il fallait jouer plus finement. J’optais donc pour la diplomatie (C’est Liesnard qui devait être content).

- Je suis le Comte d’Octasie et je viens en personne parler avec votre Maître.

- Si t’es le Comte d’Octasie, mois je suis Silvester Stallone! dit l’un des gardes. Passe ton chemin, ou je te balance dans la flotte!

- Surtout que c’est de l’eau Lhourte (7) ricana son compagnon.

Je commençai à en avoir assez. Je sortis de ma mémoire un translateur temporel (les autres n’avaient nullement pensé à cette possibilité) et éjectai les deux gardes dans le trentième siècle, rejoindre Jonnie Goodboy et les Psychlos de Ron Hubbard.

Une fois le passage libre, je me retrouvai rapidement sur l’autre berge. Mais à peine avais-je enjambé les derniers cadavres qu’une voix douce m’interpella:

- Eh! Tu vas chez le Maître?

Je me retournai. Je crus reconnaître Elisabeth Vonarburg.

- Tiens, t’es là aussi, toi ? T’as abandonné ton mari et tes confitures?

- Mon mari, je l’ai largué à un brocanteur. Maintenant qu’il ma donné la recette du boudin aux cerises, je n’en ai plus besoin.

- Du boudin aux cerises? Mais c’est une recette à Liesnard, ça!

- Non, lui c’était plutôt les sardines aux fraises.

- C’est Warfaaz qui va être content.

- Ah? Et pourquoi ça?

- Il te considère toujours comme la fille la plus baisable du fandom!

- Tu vas ramasser un coup sur le crâne, ballot!

- Mais c’est lui qui l’a déclaré à Yverdon, un jour qu’il était en manque!

- En manque de quoi, je me le demande. On cherche la Cabane ensemble?

Elisabeth ne m’inspirait pas confiance. De plus, son sourire me paraissait un peu trop enjôleur. Ça cachait forcément quelque chose. Je préférai continuer seul ma quête.

- non, dis-je, ce n’est pas que ta compagnie me déplaît, mais je préfère trouver seul la Cabane...

- Mes seins ne te plaisent pas?

- Je n’aime pas les seins canadiens.

Je continuai mon chemin, la plantant là, au bord de l’eau. Mais elle avait déjà repéré une autre poire. Je voyais apparaître de l’autre côté du pont la tête enfarinée de Jean-Pierre Moumon, talonné par Daniel Walter.

- Grand bien leur fasse! dis-je en direction de la Vonarburg.

- Y s’ront p’t’être moins difficiles que toi, connard!

Je haussai les épaules. Sans le vouloir, j’avais fait du chemin, et je ne voulais pas être freiné par une chicoutimienne. Grâce au plan fourni par le Bussy, je commençai à m’orienter un peu. Mais j’avais soif.

A ma grande surprise, j’aperçus au coin d’une rue un petit troquet et une terrasse.

- Par Saint Fanic, je vais là me reposer un peu!

En quelques secondes, j’étais assis à la terrasse, bien à l’aise, savourant les quelques rayons de soleil pointant à l’horizon. Je savais que mon voyage était loin d’être terminé, mais il fallait que je me restaure et que je me désaltère. D’autant plus que, sur le pont, un peu plus loin, je voyais Elisabeth aux prises avec ses deux nouveaux compagnons. Ce n’est pas tout de suite qu’ils chercheraient la Cabane. Présentement, ils avaient d’autres priorités.

Une jeune femme apparut pour prendre ma commande. C’était la petite Claire Panier.

- Nom d’un fanac! dis-je, tu n’es plus au " Zernor Bar "?

- Ils m’ont virée, soi-disant parce que je versais trop de pékèt dans les verres. En réalité, le patron me collait un peu trop aux fesses...

- Et tu n’aimes pas ça?

- Si, mais pas quand le patron s’appelle Le Morlock. Moi, j’aime bien choisir mes partenaires...

- Eh! dis-je, tout à fait entre nous, tu...

- Avec toi, ça marcherait!

- Non, ce n’est pas ça, mais tu ne chercherais pas la Cabane, toi aussi?

- Meuh non! Moi, j’ai assez avec mon Gardien des Immortels! La Cabane ne m’intéresse pas. Je préfère le domaine de Dungroft...

- Dans ce cas, dis-moi donc ce que fait tout le fandom, et tous les autres, dans ce foutu pays?

- Ça, je n’en sais rien. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les images ésotériques, tu le sais bien.

- Bon, c’est pas tout. Si tu me donnais à manger et à boire, hein? On reparlera de tout ça quand j’organiserai un Symposium Octasique.

- Ah? Et c’est quand, ça?

- Je te le dirai quand j’aurai trouvé la Cabane!

Restauré et abreuvé, je repris la route. J’étais lourd, tellement j’avais mangé. Une bonne fricassée et douze pékèts m’avaient remis d’aplomb. N’empêche que je me sentais vaseux et que j’avais les jambes molles. Diantre! Je n’aurai pas dû boire autant de pékèts!

" C’était du pékèt amélioré ", me dit mon ange-gardien, quelque part au-dessus de ma tête.

Je levai le nez. Le ciel me renvoyait mon image. Je compris qu’il se passait quelque chose d’insolite.

" Elle t’a drogué, la môme! ", me dit l’ombre.

- Et pourquoi, bon sang? Je ne lui ai rien fait!

" Peut-être qu’elle veut elle aussi trouver la Cabane! "

- Dans ce cas, je lutterai.

Avec mon translateur temporel, j’envoyai la Claire Panier dans le pays de Northwest Smith.

Durant de longues heures, je dus faire de sérieux efforts pour tenir debout. J’ignore ce qu’elle avait mis dans mon pékèt, mais ça paraissait costaud. Seulement, j’étais encore plus costaud que le poison. On n’abat pas de la sorte le Comte d’Octasie.

Et durant un temps interminable, ce fut un calvaire. Plusieurs fois, je me retrouvai au sol, terrassé par cette saloperie de drogue. Je n’aurai pas cru la Claire capable de cette trahison. C’était franchement déloyal. Et j’espérais bien que Northwest Smith lui ferait passer le goût du sang, là-bas à Lakkmanda!

Une âme charitable me prit par le bras. C’était Philippe Marlin, venu de je ne sais quel univers parallèle. J’étais bien heureux de le voir. Il me propulsa sur quelques centaines de mètres, puis me lâcha.

- Tu m’excuseras, dit-il, mais moi, j’ai d’autres chats à fouetter. J’ai des rapports à faire concernant le bilan de l’ODS. Alors, tu sais, la Cabane...

- Tu sais où elle est?

- Oui, mais je ne peux pas te le dire. C’est le Jeu. Tu dois la découvrir toi-même!

- Laisse-moi un indice!

- Un indice ? Foi de Between, c’est possible! La Cabane a été construite avec des matériaux de récupération venant d’une grosse Société Fanique fournissant des langes aux fanéditeurs devenus incontinents. Mais je t’en ai trop dit: si le Bussy l’apprend, il va me flinguer, ou m’envoyer son Carvil galactique! (8).

- Mais tu peux le translater, non ? Par exemple au Royaume d’Uni, d’Ira Levin. Tu choisis juste la période des dix minutes de sexe automatique hebdomadaire, et il sera bien content.

- Tu crois, toi? Il va s’emmerder, durant ces dix minutes!

Philippe Marlin disparut comme il était venu. Aussi subitement. Mais je savais qu’il réapparaîtrait, dans un an, lors de son prochain conseil de l’ODS.

Je n’étais plus très loin, finalement, de cette foutue Cabane. Je la sentais. Mes concurrents aussi, d’ailleurs. Derrière moi, j’entrevis Patrick Siry, les bras chargés de FN invendus, Marc Klugkist, Gil Roc, Georges Pierru et sa grosse caméra, tous haletants et couverts de poussières. Un peu à gauche, Joëlle Wintrebert se prenait pour Jirel de Joiry, tandis que Nicolas Pieraut s’était déguisé en Terl le Psychlo.

- Venez par ici, cria une voix. Y a des merguez et de la bière!

En bordure du chemin, un gugus s’activait au-dessus d’un barbecue. De dos, je ne pouvais le reconnaître.

- C’est Francis Valéry, me dit un quidam. Il s’est reconverti dans la saucisse! Et il a allumé son barbecue avec les invendus de l’ Arche des Rêveurs.

- Ah? Peut-être qu’il sait où est la Cabane?

- Non, c’est la première fois qu’il met les panards au Royaume de Xu. Faudrait peut-être demander au Cadastre. Pour construire, il lui a fallu un permis de bâtir, tu ne crois pas?

Je me tournai vers mon interlocuteur et je reconnus André Leborgne, que je n’avais plus vu depuis l’excellente Convention de Bruxelles en 1974 (9).

- T’es là aussi, toi? Qu’est-ce que tu deviens? Ça fait un bail, hein?

Il ressemblait maintenant à un Hergé grossi. Avec les années, il avait accumulé les valises sous les yeux. Mais son regard me parut toujours aussi lubrique.

- Moi, je suis là pour guider les arrivants. Tu cherches la Cabane?

- Oui, comme tout le monde, da!

- Alors, c’est par là...

Il tendit un doigt autoritaire vers le sud.

- Ça ne correspond pas au plan, fis-je remarquer.

- Et tu crois que le Bussy a publié un plan correct? Tu crois qu’il a envie de voir les minables que vous êtes envahir son Royaume? Bien au contraire, il a volontairement faussé son plan pour empêcher les intrusions intempestives.

Je passai mon chemin, quittai Leborgne et les merguez de Valéry pour prendre la direction opposée à celle indiquée par l’homme de Distri-BD... Je n’avais pas du tout confiance en lui.

J’arrivai sur une place pleine de monde. C’était une brocante. Je flânai un peu, examinant les étals. Cette brocante était bien supérieure à celle du 15 Août à Liège. On y trouvait de tout: des vieux papiers, des tonnes de fanzines, une vieille Olivetti 1959 - celle de Sylvie Denis lors de ses débuts, quelques pneus qui, d’après les vendeurs, avaient déjà fait le trajet Bruxelles-Heidelberg en 1970. Dans un coin, assis contre un arbre, Dominik Vallet pleurait.

- Ça va pas, demandai-je, étonné. Tu ne vends rien?

- Si, je vends, répondit-il. Je vends... Mais Bernard Goorden me fait une concurrence terrible, avec ses revues venant de Sluis...

- Tu veux que je m’en charge?

- Tu ferais comment, mon pauvre vieux? Tu ne peux tout de même pas le faire disparaître?

- Si, j’ai ma méthode. Elle me vient de Samantha, la sorcière...

Il me fit un vague geste de la main. Aussitôt, je répétai ce que j’avais déjà fait deux fois: une translation temporelle. J’envoyai l’ami Goorden aux pays de Maïk Végor. Une giclée de sang inonda brusquement Dominik Vallet.

- Qu’as-tu fait, nom d’un Fanac?

- Je n’en sais rien, mon vieux. J’ai expédié ton concurrent au Royaume de Sambhala, et j’ignore à quelles expériences se livrait Maïk Végor à ce moment-là! Tu es débarrassé, non?

Dominik Vallet me fit une grimace difficile à interpréter. Je commençais à m’énerver, je l’envoyai lui aussi au Royaume de Maïk Végor.

En continuant mon chemin, j’aperçus Henri Prémont, ventant les mérites de son nouveau bouquin.

- T’en veux un? demanda-t-il.

- Non, j’aime pas cette littérature. Je préfère la bonne SF, la vraie!

- Dans ce cas, passe ton chemin et va voir ailleurs, là-bas, par exemple. Il y a Norbert Spehner qui vend des vieux numéros de Requiem. C’est intéressant, non?

On se bousculait, chacun essayant d’examiner les étals par dessus l’épaule de son voisin. Tous ces gens étaient-ils là pour la brocante, ou pour trouver des indices sur la Cabane? J’étais perplexe. Cette brocante était là pour saper les énergies, divertir les chercheurs, retarder les volontaires. Je passai donc mon chemin.

En fait, ma décision fut sage. Mon instinct me disait que j’allais aboutir, et mon ange-gardien était d’accord. Au bout d’une heure de marche, j’arrivai finalement dans un endroit bizarre nimbé d’une lueur d’or. De loin, cela paraissait féerique. Je crus être arrivé à Euro-Disney. Tout paraissait clair, net, gracieux, propre, grandiose. Ça changeait des décors que je venais de traverser. J’étais en pleine allégresse., un peu transporté, comme dans la " Rencontre du Troisième Type " lorsqu’apparaît l’astronef géant. Bien sûr, il n’y avait pas de musique, mais je me doutais bien qu’elle allait éclater d’un moment à l’autre. Effectivement, l’église de Fanacville se mit à carillonner, tandis qu’accouraient tous les fans de notre espace-temps. C’était le Crouquet, qui se pendait à la cloche comme un forcené, obligeant celle-ci à tinter. On apprit plus tard que sa compagne, lasse de ses turpitudes, l’avait ficelé à la cloche de l’église. Cela faisait deux cloches ensemble.

C’était féerique de voir tout ce monde s’agiter sous les projecteurs. J’eus du mal d’ailleurs à me frayer un passage. Car ils étaient tous là: la Mama, JR Ewing, Dominique Martel et sa machine à écrire à ressort, Alien et Ripley, Dark Vador, Luke Skywalter, Jean-Paul Cronimus, Serena Gentilhomme et bien d’autres encore que je ne connaissais pas. Certains lançaient des tracts, qui n’étaient pas toujours faniques. D’autres profitaient des bousculades pour faire les poches des mieux nantis. Dans cette foule, des quantités de bourses changèrent de propriétaires et l’argent ainsi récupéré allait grossir la caisse déjà pleine des Amis de Raël.

Moi, je n’avais rien en poche. Et je n’avais plus de vélo. Il ne pouvait rien m’arriver de plus désagréable.

Finalement, après avoir joué des coudes et assommé quelques empêcheurs de tourner en rond, j’arrivai à la Cabane.

C’était une Cabane en bois, suffisamment grande pour abriter une machine à écrire, quelques milliers de bouquins, 124 rames de papier et six cendriers pleins.

Dans la Cabane se tenaient le Maître, accompagné de son agrafeur, du rotativiste, de l’emballeur, du timbreur, du correcteur et enfin du balayeur. Sans oublier Joao, le barman portugais.

- Te voilà enfin, me dit le Maître, les yeux sévères. Ça fait une éternité que je t’attends. Au lieu de venir directement ici, non, tu te bats avec des gardes, tu te laisses piéger par la Panier, tu succombes presque aux charmes - c’est un euphémisme - de la Vonarburg, tu fais les brocantes et tu te rinces la dale. C’est pas en picolant au pékèt qu’on fait de la SF, espèce d’arriéré. N’oublie pas que tu es ici au Royaume de Xu.

- Et alors ? C’est toi qui m’a invité!

- Invité, oui, mais là, par ton retard tu m’as manqué de respect.

- Si t’es pas content, je retourne en Octasie.

- Tu pourras pas refaire le trajet en sens inverse. Il te faudra d’abord vaincre la tribu des Maah (10), puis franchir la Maleuse, qui est un fleuve difficile, tu le sais bien!

- J’ai pas peur, moi!

- Tu vas retomber dans les griffes de la Vonarburg.

- Il ne pourrait rien m’arriver de plus que ce qui est arrivé à Walter et à Moumon, non?

- Tu ne sais pas ce qu’elle a fait, la Vonarburg, hein?

- Non.

Le Maître eut un sourire. Il fit un signe à Joao, le barman portugais.

- Sers nous à boire, esclave! Et vite.

L’homme s’activa. Durant quelques minutes, on n’entendit plus que le bruit des verres qui s’entrechoquaient, et le glouglou de la bouteille.

- Assieds-toi donc dans ce fauteuil, fit le Maître. Tu peux craindre d’échouer à l’épreuve, mais ta vie n’est plus en danger à partir de maintenant. Allons, assieds-toi...

Je fronçai les sourcils. Ces paroles me rappelaient quelque chose.

La voix était grave et chaude. Elle avait le calme donné par la puissance et l’assurance. Je me sentais enveloppé par un vent de sécurité et de force. Je m’assis comme le Maître me l’avait ordonné. Et l’épreuve commença...

- Eh, mais je ne suis pas Grinn! (11)

Le Maître ouvrit grands les yeux, puis se passa la main sur le front.

- C’est vrai, et excuse-moi. J’ai eu un moment de faiblesse.

Joao apporta d’autres boissons.

- Et tous les autres, là dehors, qu’est-ce que tu vas en faire? Il n’y a pas assez de place dans la Cabane!

- Ils ont tous eu des invitations au marché noir.

- T’as une idée du coupable?

- Bien sûr, c’est l’homme de Destination Crépuscule, Gilles Dumay, qui a falsifié une de mes lettres pour en faire des invitations. Tu vois ce que ça donner, hein?

- Sans le vouloir, tu fais ta petite Convention personnelle, sans débourser un franc pour les timbres.

- Non, car je n’y suis pas préparé, et ce n’est pas le moment. Il faut que je rassemble la tribu des Maah, et que j’écrive à certaines divinités...

- Tu peux y arriver.

- Et comment, eh rigolo?

- Par un petit retour dans le temps, pardi!

- Ça, c’est une idée, tiens!

Il fit le nécessaire. Si moi je disposais d’un translateur temporel, le Maître disposait d’une imagination plus débordante encore que la mienne. En deux secondes, le retour temporel était effectué...

 

... En arrivant à Fanacville, j’étais un peu essoufflé. Faire autant de kilomètres en vélo relevait de la connerie pure. Mais que faire d’autre, en cette période de crise? Non seulement le carburant était hors de prix, mais la vie sédentaire m’imposait un peu d’exercice.

A l’entrée de la ville, je fus reçu par deux gardes armés jusqu’aux dents.

- Tiens, voilà le Comte d’Octasie, dit l’un d’eux. Le Maître t’attend.

- Il m’attend?

- Ça m’étonnerai. Il n’invite jamais personne. Il s’enferme des mois dans sa Cabane avec son chat et son téléphone.

- Faut pas dire ça, dit le second garde. C’est quelqu’un, le Maître!

- Ouais, dis-je en grimaçant, c’est une patate!

- Faut pas insulter ainsi l’un des plus anciens fanéditeurs existants, reprit le garde. C’est pas bien. Allez donc vite lui rendre visite, d’autant plus que, cette nuit, nous lui avons rempli sa cave d’un excellent Vin de Mars.

- Où est-elle, cette Cabane?

- Là-bas, fit le garde. Mais attention, il y a déjà du monde. Vous voyez toutes ces voitures, là?

- Oui, et alors?

- Ça vient de partout, même d’Odésie.

Il y avait même un astronef. C’étaient probablement les petits hommes verts de Pat Mallet qui venaient d’arriver. On allait se marrer.

Puis je me mis à réfléchir. Quelque chose n’allait pas dans cette trame temporelle. Le Maître n’avait pas réussi sa translation.

Une voix féminine me tira de mes réflexions. Je me tournai d’un bloc. C’était Alexis Colby qui m’interpellait:

- C’est vous, le Comte d’Octasie? J’ai une proposition à vous faire, qui va peut-être vous faire gagner de l’argent. Je peux financer vos projets et...

Je me ressaisis brusquement. Quelque chose n’allait pas. Encore une fois, je me servis de mon translateur temporel, renvoyai Alexis Colby à Denver, fit disparaître les gardes et les hommes verts de Pat Mallet. Puis je me mis à réfléchir davantage. A ce petit jeu, plus personne n’allait s’y retrouver. Il fallait donc recommencer dès le début. Repartir depuis mon arrivée à Fanacville. Mais la trame temporelle serait-elle la même? J’avais pourtant une invitation en bonne et due forme de le Bussy. Avec un plan bien précis.

Je sortis les documents de ma poche et constatai avec effroi que j’étais dans l’erreur, la date n’était pas la bonne. J’étais en avance d’une semaine. De plus, c’était écrit en xuenséïque et ma traduction laissait à désirer.

J’étais confondu. Ma quête avait remué beaucoup de monde, et les Fanacs, les Maah, Grinn, Mormont, bref, tous ces acteurs involontaires devaient bien se marrer...

" Tu dois tout recommencer ", me dit une voix.

Encore un fois, mon ange-gardien me parlait.

- Tu es sûr? demandai-je.

" Bien sûr! "

- Dans ce cas...

... En arrivant à Fanacville, j’étais un peu essoufflé. Faire autant de kilomètres en vélo relevait de la pure connerie. Mais que faire d’autres, en cette période de crise? Non seulement le carburant était hors de prix, mais la vie sédentaire...

(1) Sluis: ville frontalière hollandaise, située au Nord d’Anvers, réputée à l’époque pour ses commerçants d’articles, de films et de revues porno.

(2) Brol: foutoir, bordel...

(3) Vurguzz: alcool de sang de crapaud, vendu à Heidelberg à l’occasion de la Convention de 1970.

(4) ODS: Association de l’Oeil Du Sphinx.

(5) Jeu de mot: Dominique Warfa est le pseudo de Thierry Stekke, tandis que le lac de Warfaaz se trouve au nord de la ville de Spa, cité balnéaire, dont est issue l’eau de Spa.

(6) Allusion à José Happart, maintenant devenu sénateur européen, chargé de l’Agriculture en Belgique. Il est originaire de la ville de Fourons.

(7) Allusion à L’Ourthe qui est un affluent de la Meuse, passant sur le territoire d’Esneux.

(8) Carvil: héros du livre d’Alain le Bussy, couronné par le Prix Rosny: Deltas.

(9) Excellente Convention ratée, par manque d’organisation

(10) Tribu inventée par Alain le Bussy.

(11) Roman de le Bussy: La saga de Grinn