Ce texte a une histoire. Il y est fait mention de la Cabane. La Cabane existe bel et bien, située à quelques mètres de la maison dAlain le Bussy, dans son verger. Il ne reste actuellement que des planches vermoulues. Cest dans ce lieu quAlain le Bussy a écrit la plupart de ses nouvelles et de ses romans. Cest un sanctuaire. Enfin, les personnages cités dans ce texte existent eux aussi, mais pas spécialement dans la même trame temporelle. Certains noms seront inconnus des lecteurs de 2001, mais on les retrouve dans le texte même de ces 40 ans de fanéditions. Comme ce texte a été écrit en 1986, il a du être réactualisé. Bonne lecture.
En arrivant à Fanacville, jétais un peu essoufflé. Faire autant de kilomètres en vélo relevait de la connerie pure. Mais que faire dautres, en cette période de crise? Non seulement le carburant était hors de prix, mais la vie sédentaire mimposait un peu dexercice.
A lentrée de la ville, je fus alpagué par deux gardes armés jusquaux dents.
- Doù viens-tu, toi? Et où vas-tu?
- Jai rendez-vous avec Alain le Bussy. En vérité, cest lui qui ma invité.
- Le Bussy? Le garde se mit à rire. Le Bussy ninvite jamais personne. Ça fait des mois quil sest enfermé dans sa Cabane, avec son chat Yssubel et rien que son téléphone.
- Pour autant quil ait encore le téléphone, coupa le second garde. Ses adversaires faniques viennent couper son câble pratiquement tous les jours.
- Ça métonnerait quil tait invité, patate! grinça le premier garde.
- Je ne te permets pas, corniaud, dinsulter ainsi le plus ancien fanéditeur existant!
- Ah? fit le garde, cest toi, Ducon ?
- Je mappelle Dumont, et pas Ducon, andouille!
- Bôf! Enfin, si tu veux voir le Bussy, tu peux passer. Mais je te préviens: y a plus rien à boire chez lui, on lui a piqué sa dernière bouteille de Vin de Mars la nuit dernière, ah! ah!.
- Alors, vous savez où est la Cabane?
- Ouais, on sait, mais on peut pas te le dire: faut jouer le Jeu?
- Le Jeu?
- Ouais, le Jeu. Dailleurs, tas intérêt à te magner le train, tes concurrents commencent à arriver.
- Mes concurrents ?
- Ouais, regarde, fil lhomme en pointant un index noueux vers la ville. Tu vois, cette vieille Oldsmobile aux pneus à flancs blancs? Cest la charrette à Philippe Marlin. Y en a qui ont du pèze, tout de même, hein ? Ça rapporte, la fanédition?
- Marlin, y fanédite pas, expliqua son compagnon, qui semblait en savoir plus. Il édite. Ça fait mieux et cest plus rentable, aux yeux de la Culture, ah! ah!
Je laissai là les deux hommes hilares et fis le reste du chemin en poussant mon vélo. Au passage, je jetai un coup doeil à lintérieur du véhicule marlien. Ce dernier était bourré de petits livres divers, de différentes couleurs. Il y avait là tout une production absolument odésienne, en plus de quelques spécialités venant de Sluis (1). Quelques pancartes indiquaient des prix, mais je compris que, même sil était en avance, Philippe Marlin navait pas encore eu le temps dinstaller son brol (2). A mon avis, comme à laccoutumée, il était allé tailler une bavette avec Julie Proust.
Je poussai tant bien que mal mon vélo dans la boue du chemin. Fanacville était une saloperie de ville et son infrastructure laissait à désirer. Pas de trottoirs, rien que des bâtiments lugubres, des murs couverts de tags. Ça me rappelait dailleurs la Manufacture des Tabacs de Nancy.
Assoiffé, je finis par atterrir dans un sombre troquet, le "Zerno-Bar", où je réussis à commander un petit alcool local. La serveuse, une jeune femme prénommée Claire mapporta un Vurguzz (3) bien tassé. Ça ma quelque peu revigoré. Dans létablissement, il y avait dautres consommateurs. Des têtes connues, dailleurs: Michel Ruf, Marc Bailly, Jean-Pierre Andrevon, Elisabeth Vonarburg, Christophe Staf, Super Papy... Ils étaient tous en grande conversation devant des bières bien fraîches. Andrevon caressait le genou dElisabeth, tandis que Super Papy manipulait avec ostentation une énorme machine à calculer à manivelle. Peut-être faisait-il ses comptes? Marc Bailly faisait semblant de ne pas voir les gestes antifaniques dAndrevon. Il avait le nez en lair. Chacun sait que, depuis la création de " Phénix ", Marc Bailly voit des oiseaux partout.
Mais je nétais pas venu spécialement à Fanacville pour voir Andrevon ou Bailly. Ces deux-là, je nen avais rien à foutre. En fait, je voulait assouvir une vengeance... Mais je vous en dirai plus long dans quelque temps. Il fallait tout dabord que je trouve la Cabane. Et ce nétait ni Andrevon ni Bailly qui allaient men indiquer le chemin.
Après avoir bu mon Vurguzz, je repris la route. A pied, car un quidam probablement fatigué avait piqué mon vélo. Même dans le fandom, il y a des malhonnêtes. Enfin, passons!
Quelques pâtés de maison plus loin, je fus interpellé par Joseph Altaïrac, qui barrait le passage.
- Tu payes ta cotisation à lODS (4), sinon tu passes pas!
Il avait lair vraiment menaçant, le pauvre, avec ses cheveux hirsutes, sa chemise à carreaux et ses lunettes embuées. Je lui aurais bien expédié une barloufe au travers de la tronche, mais mon agressivité retomba subitement lorsque je le vis chancelant, agrippé à sa machine Gestetner. A mon avis, il navait plus bouffé depuis la dernière Convention.
- Ma cotisation ? dis-je, mais je suis aussi fauché que toi, andouille! Tout ce que je peux faire, cest pratiquer avec toi léchange..
- Je ne mange pas de ce pain-là.!
- Tas pas compris, cloche. Je parle déchanger nos fanzines...
Altaïrac se laissa tomber sur son siège et se mit à sangloter. Il me fit de la peine. Il se moucha dans le foulard que lui avait offert Joëlle Wintrebert.
- Jai tout essayé, dit-il dune voix hachée, pour que mon bulletin soit à la hauteur: lalignement à droite, des illustrations, des chroniques spéciales. Jai même demandé des textes spéciaux à Henry-Luc Planchat, Pierre Marlson et Francis Valéry. Jai même demandé conseil à Bernard Tapie. Jai lamentablement échoué.
Je lui lançai une pièce. Son visage sillumina.
- Chouette, dit-il avec gratitude. Je vais pouvoir macheter la dernière production de lODS...
Décidément, cette ville me paraissait fantastique. Comment pouvait-on arriver à une telle déchéance? Je ne connaissais nullement les motivations profondes de Joseph Altaïrac, apparemment brave type, de la trempe des Batard, des Dominik Vallet, des Philippe Heurtel, des Ferron...
Je passai mon chemin. Je poursuivais un but, difficilement explicable. Je savais que jallais jouer un rôle dans cette histoire, mais lequel? Quétais-je venu faire dans cette galère?
Durant un certain temps, jerrai dans les rues de la ville, indécis, ne sachant par quel bout commencer. Je ne savais pas à quoi ressemblait la Cabane. Etait-elle en bois, en briques, en carton-pâte ? Et de quelle couleur?
Au détour dune rue, je vis un podium, et à côté quelques musiciens. " Tiens, pensais-je, cest la Fête de la Wallonie ". Sur le podium, devant un maigre auditoire, comme dhabitude, Dominique Warfaaz, qui ne buvait que du Spa (5), était lancé dans un réquisitoire en faveur des éditeurs déshérités. Il semblait véritablement inspiré, loeil larmoyant derrière ses lunettes de soleil. Assis sur des chaises bancales (ça me rappelait toujours la Manufacture des Tabacs de Nancy), se tenaient quelques mordus: René Lixon, Alain Mormont, Yvan Cayrel, Raymonde dHaoust, Eddy C. Bertin, Tchantchès et le père Happart (6).
Je pensais voir Yves Frémion, mais ce dernier était toujours insaisissable. Depuis des années déjà, je tentais de le coincer dans lune ou lautre salle de conférence, en vain. La causerie de Warfaaz ne mintéressant nullement (ou plutôt, son discours trompeur et emphatique ne paraissait guère être à la portée de tout un chacun), je méloignai. Jusque là, je navais rencontré que des hommes. Y avait-il des femmes, dans cette ville ? A part Claire la serveuse du " Zernor Bar ", je nen avais rencontré aucune. Un sourire féminin aurait pu me dérider un peu. Sur le trottoir den face, adossé à un lampadaire, je vis Michel Feron, plongé dans la lecture de " Play Boy ".
- Eh! dis-je en passant, y a pas de SF dans cette revue!
- Oh! si, répondit-il, le visage illuminé. Il y a les petits hommes verts de Pat Mallet. Moi, jadore!
- Ça, cest pas un homme vert, répliquais-je en pointant mon doigt vers limage quil regardait. Cest Patricia Kas à poil!
- Ouais, grinça-t-il, mais les hommes verts sont déjà partis. Sont rapides, sais-tu, ces bestioles-là!
Je laissai là Michel Feron et sa revue pour continuer mon chemin. Je ne savais vraiment pas où aller. Il ny avait ni programme ni affiches nulle part.
- Mais les activités sont continuelles et continues, me dit un quidam qui passait avec un appareil photo posé en sautoir sur sa poitrine.
Je reconnus immédiatement José Bernard.
- Toujours la même passion, dis-je. Tas déjà photographié la Cabane?
Il braqua vers moi son Nikon:
- Clic! Voilà, tes aussi dans la boîte. Et toi, tu nas pas ton matériel photo?
- Non, jai tout revendu pour me payer mon voyage jusquà Fanacville. Tu sais où est la Cabane?
- Non, et je men fous.
- Quest-ce que tu fais là, alors?
- Il manque à ma collection de clichés des gens comme Jacqueline H.Osterrath, Patrice Duvic, Michel Liesnard, Agniescka Rapicka, Serena Gentilhomme, Jacques Thomas Bilstein et Ingrid...
- Ingrid ?
- Chut! Ingrid, cest la petite ouvreuse du cinéma Midi-Minuit (6) à Liège.
Je passai mon chemin. Où était donc cette cabane? Je ne voulais pas passer pour ignorant en me renseignant auprès du premier venu. Je trouverai bien par moi-même.
Le temps était incertain. Il y avait de la boue dans les rues, et les caniveaux charriaient des tas de détritus. Le ciel gris me semblait extraordinairement bas. Je ne mennuyais pas, non. Au contraire, jobservais gentiment le monde qui mentourait. Il y avait là des gens bien, tout comme il y avait des tordus. Parmi les tordus, je reconnus Bernard Blanc, toujours aussi maigre, Lys Dana, crotté et mal rasé, Eric Vial, la braguette toujours ouverte, en train de discuter autour dune table couvertes de vidanges de bière. Cest que ça picole dur, ces zoizeaux-là. On se demande comment ils ont réussi à faire des fanzines ou à simposer dans lédition marginale. Il est vrai que lun utilisait largent volé à sa grand mère, lautre puisait dans la caisse de son parti, lautre encore payait chaque fois son papier en 64 mensualités. Bien entendu, ce nétait pas mon problème.
A une autre table, il y avait Léon Mormont, Dominik Vallet, Christian Delcourt, Pierre Versins, Anita Nardon, Patrice Verry, Damien Massart. Ils étaient plongés dans une partie de " Donjons et Dragons " et on ne les entendait pas. Jétais encore loin de la Cabane. Une fois arrivé sur place, qui allais-je donc rencontrer ? Je métais fait une montagne de cette Cabane. Finalement, je me demandais si réellement le déplacement en valait la peine. Le dépliant publié par les Editions Xuensè forçait un peu sur la couleur, à mon avis. Comme toujours, dailleurs. Au départ, on y croit. Et sur place, on finit par se dire: " Ce nest donc que ça! ". Même si la préface est signée Philippe Heurtel.
Finalement, je ressortis de ma poche ce foutu dépliant. Alain le Bussy avait quand même bien fait les choses: il y avait un plan. Et la Cabane se trouvait en bordure de Fanacville, pas loin dun cours deau. Je navais quun pont à passer.
En fait, ce pont était gardé, lui aussi, par deux sbires pas commodes. Je mavançai jusquau milieu.
- Tu vas où ? me demanda lun des gardes.
- Jen ai marre, dis-je, agressif, de devoir chaque fois donner la raison de mes déplacements. Je cherche la Cabane, et je nai de comptes à rendre à personne, encore moins à deux tordus comme vous!
Le deuxième garde sapprocha, son smigazouilleur pointé vers moi.
- Tu vois, dit-il, ces corps, là en bas... Ces corps qui flottent sur leau ou qui pourrissent sur la berge, ce sont des gugus qui tenaient le même langage que toi. Nous, on travaille pour lEmpire Xuenséique, et le Bussy est notre Maître. Qui dit que tu nes pas un espion à la solde de lODS, de Galaxies, ou dun autre truc de ce genre? Pas plus tard quil y a une heure, deux affreux voulaient franchir le pont, eux aussi. Ils étaient envoyés par Raël, alors tu penses...
Je regardai par dessus bord. Les cadavres offraient un drôle de spectacle. Il y avait là Yves Frémion, la barbe arrachée et les vêtements en lambeaux, Bernard Blanc, le pif en sang, Eric Vial, Roland Gründberg,, André Leborgne, Michel Jeury, tous horriblement mutilés.
- Vous ny allez pas de mainmorte, observai-je.
- On balance tous les opposants au régime, dit lun des gardes. Alors, toi, tes pour qui?
Dire que jétais un pote à le Bussy ? Les gardes ne mauraient pas cru. Il fallait jouer plus finement. Joptais donc pour la diplomatie (Cest Liesnard qui devait être content).
- Je suis le Comte dOctasie et je viens en personne parler avec votre Maître.
- Si tes le Comte dOctasie, mois je suis Silvester Stallone! dit lun des gardes. Passe ton chemin, ou je te balance dans la flotte!
- Surtout que cest de leau Lhourte (7) ricana son compagnon.
Je commençai à en avoir assez. Je sortis de ma mémoire un translateur temporel (les autres navaient nullement pensé à cette possibilité) et éjectai les deux gardes dans le trentième siècle, rejoindre Jonnie Goodboy et les Psychlos de Ron Hubbard.
Une fois le passage libre, je me retrouvai rapidement sur lautre berge. Mais à peine avais-je enjambé les derniers cadavres quune voix douce minterpella:
- Eh! Tu vas chez le Maître?
Je me retournai. Je crus reconnaître Elisabeth Vonarburg.
- Tiens, tes là aussi, toi ? Tas abandonné ton mari et tes confitures?
- Mon mari, je lai largué à un brocanteur. Maintenant quil ma donné la recette du boudin aux cerises, je nen ai plus besoin.
- Du boudin aux cerises? Mais cest une recette à Liesnard, ça!
- Non, lui cétait plutôt les sardines aux fraises.
- Cest Warfaaz qui va être content.
- Ah? Et pourquoi ça?
- Il te considère toujours comme la fille la plus baisable du fandom!
- Tu vas ramasser un coup sur le crâne, ballot!
- Mais cest lui qui la déclaré à Yverdon, un jour quil était en manque!
- En manque de quoi, je me le demande. On cherche la Cabane ensemble?
Elisabeth ne minspirait pas confiance. De plus, son sourire me paraissait un peu trop enjôleur. Ça cachait forcément quelque chose. Je préférai continuer seul ma quête.
- non, dis-je, ce nest pas que ta compagnie me déplaît, mais je préfère trouver seul la Cabane...
- Mes seins ne te plaisent pas?
- Je naime pas les seins canadiens.
Je continuai mon chemin, la plantant là, au bord de leau. Mais elle avait déjà repéré une autre poire. Je voyais apparaître de lautre côté du pont la tête enfarinée de Jean-Pierre Moumon, talonné par Daniel Walter.
- Grand bien leur fasse! dis-je en direction de la Vonarburg.
- Y sront ptêtre moins difficiles que toi, connard!
Je haussai les épaules. Sans le vouloir, javais fait du chemin, et je ne voulais pas être freiné par une chicoutimienne. Grâce au plan fourni par le Bussy, je commençai à morienter un peu. Mais javais soif.
A ma grande surprise, japerçus au coin dune rue un petit troquet et une terrasse.
- Par Saint Fanic, je vais là me reposer un peu!
En quelques secondes, jétais assis à la terrasse, bien à laise, savourant les quelques rayons de soleil pointant à lhorizon. Je savais que mon voyage était loin dêtre terminé, mais il fallait que je me restaure et que je me désaltère. Dautant plus que, sur le pont, un peu plus loin, je voyais Elisabeth aux prises avec ses deux nouveaux compagnons. Ce nest pas tout de suite quils chercheraient la Cabane. Présentement, ils avaient dautres priorités.
Une jeune femme apparut pour prendre ma commande. Cétait la petite Claire Panier.
- Nom dun fanac! dis-je, tu nes plus au " Zernor Bar "?
- Ils mont virée, soi-disant parce que je versais trop de pékèt dans les verres. En réalité, le patron me collait un peu trop aux fesses...
- Et tu naimes pas ça?
- Si, mais pas quand le patron sappelle Le Morlock. Moi, jaime bien choisir mes partenaires...
- Eh! dis-je, tout à fait entre nous, tu...
- Avec toi, ça marcherait!
- Non, ce nest pas ça, mais tu ne chercherais pas la Cabane, toi aussi?
- Meuh non! Moi, jai assez avec mon Gardien des Immortels! La Cabane ne mintéresse pas. Je préfère le domaine de Dungroft...
- Dans ce cas, dis-moi donc ce que fait tout le fandom, et tous les autres, dans ce foutu pays?
- Ça, je nen sais rien. Moi, ce qui mintéresse, ce sont les images ésotériques, tu le sais bien.
- Bon, cest pas tout. Si tu me donnais à manger et à boire, hein? On reparlera de tout ça quand jorganiserai un Symposium Octasique.
- Ah? Et cest quand, ça?
- Je te le dirai quand jaurai trouvé la Cabane!
Restauré et abreuvé, je repris la route. Jétais lourd, tellement javais mangé. Une bonne fricassée et douze pékèts mavaient remis daplomb. Nempêche que je me sentais vaseux et que javais les jambes molles. Diantre! Je naurai pas dû boire autant de pékèts!
" Cétait du pékèt amélioré ", me dit mon ange-gardien, quelque part au-dessus de ma tête.
Je levai le nez. Le ciel me renvoyait mon image. Je compris quil se passait quelque chose dinsolite.
" Elle ta drogué, la môme! ", me dit lombre.
- Et pourquoi, bon sang? Je ne lui ai rien fait!
" Peut-être quelle veut elle aussi trouver la Cabane! "
- Dans ce cas, je lutterai.
Avec mon translateur temporel, jenvoyai la Claire Panier dans le pays de Northwest Smith.
Durant de longues heures, je dus faire de sérieux efforts pour tenir debout. Jignore ce quelle avait mis dans mon pékèt, mais ça paraissait costaud. Seulement, jétais encore plus costaud que le poison. On nabat pas de la sorte le Comte dOctasie.
Et durant un temps interminable, ce fut un calvaire. Plusieurs fois, je me retrouvai au sol, terrassé par cette saloperie de drogue. Je naurai pas cru la Claire capable de cette trahison. Cétait franchement déloyal. Et jespérais bien que Northwest Smith lui ferait passer le goût du sang, là-bas à Lakkmanda!
Une âme charitable me prit par le bras. Cétait Philippe Marlin, venu de je ne sais quel univers parallèle. Jétais bien heureux de le voir. Il me propulsa sur quelques centaines de mètres, puis me lâcha.
- Tu mexcuseras, dit-il, mais moi, jai dautres chats à fouetter. Jai des rapports à faire concernant le bilan de lODS. Alors, tu sais, la Cabane...
- Tu sais où elle est?
- Oui, mais je ne peux pas te le dire. Cest le Jeu. Tu dois la découvrir toi-même!
- Laisse-moi un indice!
- Un indice ? Foi de Between, cest possible! La Cabane a été construite avec des matériaux de récupération venant dune grosse Société Fanique fournissant des langes aux fanéditeurs devenus incontinents. Mais je ten ai trop dit: si le Bussy lapprend, il va me flinguer, ou menvoyer son Carvil galactique! (8).
- Mais tu peux le translater, non ? Par exemple au Royaume dUni, dIra Levin. Tu choisis juste la période des dix minutes de sexe automatique hebdomadaire, et il sera bien content.
- Tu crois, toi? Il va semmerder, durant ces dix minutes!
Philippe Marlin disparut comme il était venu. Aussi subitement. Mais je savais quil réapparaîtrait, dans un an, lors de son prochain conseil de lODS.
Je nétais plus très loin, finalement, de cette foutue Cabane. Je la sentais. Mes concurrents aussi, dailleurs. Derrière moi, jentrevis Patrick Siry, les bras chargés de FN invendus, Marc Klugkist, Gil Roc, Georges Pierru et sa grosse caméra, tous haletants et couverts de poussières. Un peu à gauche, Joëlle Wintrebert se prenait pour Jirel de Joiry, tandis que Nicolas Pieraut sétait déguisé en Terl le Psychlo.
- Venez par ici, cria une voix. Y a des merguez et de la bière!
En bordure du chemin, un gugus sactivait au-dessus dun barbecue. De dos, je ne pouvais le reconnaître.
- Cest Francis Valéry, me dit un quidam. Il sest reconverti dans la saucisse! Et il a allumé son barbecue avec les invendus de l Arche des Rêveurs.
- Ah? Peut-être quil sait où est la Cabane?
- Non, cest la première fois quil met les panards au Royaume de Xu. Faudrait peut-être demander au Cadastre. Pour construire, il lui a fallu un permis de bâtir, tu ne crois pas?
Je me tournai vers mon interlocuteur et je reconnus André Leborgne, que je navais plus vu depuis lexcellente Convention de Bruxelles en 1974 (9).
- Tes là aussi, toi? Quest-ce que tu deviens? Ça fait un bail, hein?
Il ressemblait maintenant à un Hergé grossi. Avec les années, il avait accumulé les valises sous les yeux. Mais son regard me parut toujours aussi lubrique.
- Moi, je suis là pour guider les arrivants. Tu cherches la Cabane?
- Oui, comme tout le monde, da!
- Alors, cest par là...
Il tendit un doigt autoritaire vers le sud.
- Ça ne correspond pas au plan, fis-je remarquer.
- Et tu crois que le Bussy a publié un plan correct? Tu crois quil a envie de voir les minables que vous êtes envahir son Royaume? Bien au contraire, il a volontairement faussé son plan pour empêcher les intrusions intempestives.
Je passai mon chemin, quittai Leborgne et les merguez de Valéry pour prendre la direction opposée à celle indiquée par lhomme de Distri-BD... Je navais pas du tout confiance en lui.
Jarrivai sur une place pleine de monde. Cétait une brocante. Je flânai un peu, examinant les étals. Cette brocante était bien supérieure à celle du 15 Août à Liège. On y trouvait de tout: des vieux papiers, des tonnes de fanzines, une vieille Olivetti 1959 - celle de Sylvie Denis lors de ses débuts, quelques pneus qui, daprès les vendeurs, avaient déjà fait le trajet Bruxelles-Heidelberg en 1970. Dans un coin, assis contre un arbre, Dominik Vallet pleurait.
- Ça va pas, demandai-je, étonné. Tu ne vends rien?
- Si, je vends, répondit-il. Je vends... Mais Bernard Goorden me fait une concurrence terrible, avec ses revues venant de Sluis...
- Tu veux que je men charge?
- Tu ferais comment, mon pauvre vieux? Tu ne peux tout de même pas le faire disparaître?
- Si, jai ma méthode. Elle me vient de Samantha, la sorcière...
Il me fit un vague geste de la main. Aussitôt, je répétai ce que javais déjà fait deux fois: une translation temporelle. Jenvoyai lami Goorden aux pays de Maïk Végor. Une giclée de sang inonda brusquement Dominik Vallet.
- Quas-tu fait, nom dun Fanac?
- Je nen sais rien, mon vieux. Jai expédié ton concurrent au Royaume de Sambhala, et jignore à quelles expériences se livrait Maïk Végor à ce moment-là! Tu es débarrassé, non?
Dominik Vallet me fit une grimace difficile à interpréter. Je commençais à ménerver, je lenvoyai lui aussi au Royaume de Maïk Végor.
En continuant mon chemin, japerçus Henri Prémont, ventant les mérites de son nouveau bouquin.
- Ten veux un? demanda-t-il.
- Non, jaime pas cette littérature. Je préfère la bonne SF, la vraie!
- Dans ce cas, passe ton chemin et va voir ailleurs, là-bas, par exemple. Il y a Norbert Spehner qui vend des vieux numéros de Requiem. Cest intéressant, non?
On se bousculait, chacun essayant dexaminer les étals par dessus lépaule de son voisin. Tous ces gens étaient-ils là pour la brocante, ou pour trouver des indices sur la Cabane? Jétais perplexe. Cette brocante était là pour saper les énergies, divertir les chercheurs, retarder les volontaires. Je passai donc mon chemin.
En fait, ma décision fut sage. Mon instinct me disait que jallais aboutir, et mon ange-gardien était daccord. Au bout dune heure de marche, jarrivai finalement dans un endroit bizarre nimbé dune lueur dor. De loin, cela paraissait féerique. Je crus être arrivé à Euro-Disney. Tout paraissait clair, net, gracieux, propre, grandiose. Ça changeait des décors que je venais de traverser. Jétais en pleine allégresse., un peu transporté, comme dans la " Rencontre du Troisième Type " lorsquapparaît lastronef géant. Bien sûr, il ny avait pas de musique, mais je me doutais bien quelle allait éclater dun moment à lautre. Effectivement, léglise de Fanacville se mit à carillonner, tandis quaccouraient tous les fans de notre espace-temps. Cétait le Crouquet, qui se pendait à la cloche comme un forcené, obligeant celle-ci à tinter. On apprit plus tard que sa compagne, lasse de ses turpitudes, lavait ficelé à la cloche de léglise. Cela faisait deux cloches ensemble.
Cétait féerique de voir tout ce monde sagiter sous les projecteurs. Jeus du mal dailleurs à me frayer un passage. Car ils étaient tous là: la Mama, JR Ewing, Dominique Martel et sa machine à écrire à ressort, Alien et Ripley, Dark Vador, Luke Skywalter, Jean-Paul Cronimus, Serena Gentilhomme et bien dautres encore que je ne connaissais pas. Certains lançaient des tracts, qui nétaient pas toujours faniques. Dautres profitaient des bousculades pour faire les poches des mieux nantis. Dans cette foule, des quantités de bourses changèrent de propriétaires et largent ainsi récupéré allait grossir la caisse déjà pleine des Amis de Raël.
Moi, je navais rien en poche. Et je navais plus de vélo. Il ne pouvait rien marriver de plus désagréable.
Finalement, après avoir joué des coudes et assommé quelques empêcheurs de tourner en rond, jarrivai à la Cabane.
Cétait une Cabane en bois, suffisamment grande pour abriter une machine à écrire, quelques milliers de bouquins, 124 rames de papier et six cendriers pleins.
Dans la Cabane se tenaient le Maître, accompagné de son agrafeur, du rotativiste, de lemballeur, du timbreur, du correcteur et enfin du balayeur. Sans oublier Joao, le barman portugais.
- Te voilà enfin, me dit le Maître, les yeux sévères. Ça fait une éternité que je tattends. Au lieu de venir directement ici, non, tu te bats avec des gardes, tu te laisses piéger par la Panier, tu succombes presque aux charmes - cest un euphémisme - de la Vonarburg, tu fais les brocantes et tu te rinces la dale. Cest pas en picolant au pékèt quon fait de la SF, espèce darriéré. Noublie pas que tu es ici au Royaume de Xu.
- Et alors ? Cest toi qui ma invité!
- Invité, oui, mais là, par ton retard tu mas manqué de respect.
- Si tes pas content, je retourne en Octasie.
- Tu pourras pas refaire le trajet en sens inverse. Il te faudra dabord vaincre la tribu des Maah (10), puis franchir la Maleuse, qui est un fleuve difficile, tu le sais bien!
- Jai pas peur, moi!
- Tu vas retomber dans les griffes de la Vonarburg.
- Il ne pourrait rien marriver de plus que ce qui est arrivé à Walter et à Moumon, non?
- Tu ne sais pas ce quelle a fait, la Vonarburg, hein?
- Non.
Le Maître eut un sourire. Il fit un signe à Joao, le barman portugais.
- Sers nous à boire, esclave! Et vite.
Lhomme sactiva. Durant quelques minutes, on nentendit plus que le bruit des verres qui sentrechoquaient, et le glouglou de la bouteille.
- Assieds-toi donc dans ce fauteuil, fit le Maître. Tu peux craindre déchouer à lépreuve, mais ta vie nest plus en danger à partir de maintenant. Allons, assieds-toi...
Je fronçai les sourcils. Ces paroles me rappelaient quelque chose.
La voix était grave et chaude. Elle avait le calme donné par la puissance et lassurance. Je me sentais enveloppé par un vent de sécurité et de force. Je massis comme le Maître me lavait ordonné. Et lépreuve commença...
- Eh, mais je ne suis pas Grinn! (11)
Le Maître ouvrit grands les yeux, puis se passa la main sur le front.
- Cest vrai, et excuse-moi. Jai eu un moment de faiblesse.
Joao apporta dautres boissons.
- Et tous les autres, là dehors, quest-ce que tu vas en faire? Il ny a pas assez de place dans la Cabane!
- Ils ont tous eu des invitations au marché noir.
- Tas une idée du coupable?
- Bien sûr, cest lhomme de Destination Crépuscule, Gilles Dumay, qui a falsifié une de mes lettres pour en faire des invitations. Tu vois ce que ça donner, hein?
- Sans le vouloir, tu fais ta petite Convention personnelle, sans débourser un franc pour les timbres.
- Non, car je ny suis pas préparé, et ce nest pas le moment. Il faut que je rassemble la tribu des Maah, et que jécrive à certaines divinités...
- Tu peux y arriver.
- Et comment, eh rigolo?
- Par un petit retour dans le temps, pardi!
- Ça, cest une idée, tiens!
Il fit le nécessaire. Si moi je disposais dun translateur temporel, le Maître disposait dune imagination plus débordante encore que la mienne. En deux secondes, le retour temporel était effectué...
... En arrivant à Fanacville, jétais un peu essoufflé. Faire autant de kilomètres en vélo relevait de la connerie pure. Mais que faire dautre, en cette période de crise? Non seulement le carburant était hors de prix, mais la vie sédentaire mimposait un peu dexercice.
A lentrée de la ville, je fus reçu par deux gardes armés jusquaux dents.
- Tiens, voilà le Comte dOctasie, dit lun deux. Le Maître tattend.
- Il mattend?
- Ça métonnerai. Il ninvite jamais personne. Il senferme des mois dans sa Cabane avec son chat et son téléphone.
- Faut pas dire ça, dit le second garde. Cest quelquun, le Maître!
- Ouais, dis-je en grimaçant, cest une patate!
- Faut pas insulter ainsi lun des plus anciens fanéditeurs existants, reprit le garde. Cest pas bien. Allez donc vite lui rendre visite, dautant plus que, cette nuit, nous lui avons rempli sa cave dun excellent Vin de Mars.
- Où est-elle, cette Cabane?
- Là-bas, fit le garde. Mais attention, il y a déjà du monde. Vous voyez toutes ces voitures, là?
- Oui, et alors?
- Ça vient de partout, même dOdésie.
Il y avait même un astronef. Cétaient probablement les petits hommes verts de Pat Mallet qui venaient darriver. On allait se marrer.
Puis je me mis à réfléchir. Quelque chose nallait pas dans cette trame temporelle. Le Maître navait pas réussi sa translation.
Une voix féminine me tira de mes réflexions. Je me tournai dun bloc. Cétait Alexis Colby qui minterpellait:
- Cest vous, le Comte dOctasie? Jai une proposition à vous faire, qui va peut-être vous faire gagner de largent. Je peux financer vos projets et...
Je me ressaisis brusquement. Quelque chose nallait pas. Encore une fois, je me servis de mon translateur temporel, renvoyai Alexis Colby à Denver, fit disparaître les gardes et les hommes verts de Pat Mallet. Puis je me mis à réfléchir davantage. A ce petit jeu, plus personne nallait sy retrouver. Il fallait donc recommencer dès le début. Repartir depuis mon arrivée à Fanacville. Mais la trame temporelle serait-elle la même? Javais pourtant une invitation en bonne et due forme de le Bussy. Avec un plan bien précis.
Je sortis les documents de ma poche et constatai avec effroi que jétais dans lerreur, la date nétait pas la bonne. Jétais en avance dune semaine. De plus, cétait écrit en xuenséïque et ma traduction laissait à désirer.
Jétais confondu. Ma quête avait remué beaucoup de monde, et les Fanacs, les Maah, Grinn, Mormont, bref, tous ces acteurs involontaires devaient bien se marrer...
" Tu dois tout recommencer ", me dit une voix.
Encore un fois, mon ange-gardien me parlait.
- Tu es sûr? demandai-je.
" Bien sûr! "
- Dans ce cas...
... En arrivant à Fanacville, jétais un peu essoufflé. Faire autant de kilomètres en vélo relevait de la pure connerie. Mais que faire dautres, en cette période de crise? Non seulement le carburant était hors de prix, mais la vie sédentaire...
(1) Sluis: ville frontalière hollandaise, située au Nord dAnvers, réputée à lépoque pour ses commerçants darticles, de films et de revues porno.
(2) Brol: foutoir, bordel...
(3) Vurguzz: alcool de sang de crapaud, vendu à Heidelberg à loccasion de la Convention de 1970.
(4) ODS: Association de lOeil Du Sphinx.
(5) Jeu de mot: Dominique Warfa est le pseudo de Thierry Stekke, tandis que le lac de Warfaaz se trouve au nord de la ville de Spa, cité balnéaire, dont est issue leau de Spa.
(6) Allusion à José Happart, maintenant devenu sénateur européen, chargé de lAgriculture en Belgique. Il est originaire de la ville de Fourons.
(7) Allusion à LOurthe qui est un affluent de la Meuse, passant sur le territoire dEsneux.
(8) Carvil: héros du livre dAlain le Bussy, couronné par le Prix Rosny: Deltas.
(9) Excellente Convention ratée, par manque dorganisation
(10) Tribu inventée par Alain le Bussy.
(11) Roman de le Bussy: La saga de Grinn