TOMBAIT EN POUSSIERE Frank
Roger
"Harry," cria-t-elle, "j'ai l'impression
que ça continue," mais la brise, pourtant légère,
emporta ses mots là où son mari ne pouvait pas les
entendre. Elle poussa un soupir, essaya d'ignorer la
fatigue qui torturait son corps après cette courte
promenade dans le jardin. Si même une promenade
tellement courte réclamait trop de ses forces... Est-ce
que cela signifiait que sa situation était en train de
s'aggraver? Et est-ce que cela n'impliquait pas qu'il y
avait un changement...?
Elle secoua la tête, comme pour se débarrasser de tous
les sentiments contradictoires qui menaçaient de
perturber sa tranquillité d'esprit. Fureur, désespoir,
incertitude. Et également, elle se trouva obligée de
l'admettre, l'impossibilité totale de comprendre ce qui
se passait, ce qui leur arrivait. Elle devait discuter le
problème avec Harry, quoi qu'il fût en train de faire.
Elle suivit le sentier de gravier menant vers la véranda
où Harry se trouvait toujours. Sans doute s'était-il de
nouveau endormi. Elle avait l'impression qu'il était de
moins en moins réveillé. Si cela continuait de cette façon,
elle serait bientôt toute seule, avec comme seul
compagnon un dormeur éternel. Malheureusement, elle ne
savait pas comment arrêter ce processus. Elle se rendit
compte du problème avec une intensité aiguë: que
signifiait cette évolution, et que signifiait le fait même
qu'il y avait une évolution? Cela dépassait complètement
son entendement. Elle devait en discuter avec Harry, tout
de suite, même si elle devait l'arracher de son sommeil.
D'autre part elle devait reconnaître que ces derniers
temps elle n'avait plus eu le courage de le déranger
dans son sommeil. Cela semblait tellement imprudent. Qui
pourrait dire quelles seraient les conséquences d'un tel
acte désespéré?
"Harry? Tu es réveillé?" Sa voix, déjà
fragile à cause de son âge avancé, tremblait d'inquiétude.
Peut-être était-ce quand même mieux de ne pas le réveiller.
Elle n'avait osé le faire qu'à quelques reprises, il y
avait tellement longtemps qu'elle ne se rappelait même
pas la dernière fois. Cela avait gâché sa bonne
humeur, son appétit, sa journée entière.
Elle fut soulagée de voir qu'elle s'était inquiétée
en vain: Harry venait de se réveiller de façon
naturelle de sa "petite sieste" comme il aimait
de l'appeler, et la regardait d'un regard encore voilé.
"Bien sûr que je suis éveillé," dit-il, et
il tendit la main vers sa tasse de thé sur la table à côté
de lui. Il porta la tasse à ses lèvres, but une toute
petite gorgée, et remit la tasse prudemment sur la table.
"Il est encore bien chaud," dit-il d'un ton
approbateur. "Tu vois? Il est impossible que j'aie
dormi pendant longtemps. Sinon, comment mon thé pourrait-il
être encore chaud?" Il la regarda d'un air
triomphant, et un sourire léger se dessina sur ses lèvres.
"Bien sûr que tu as raison," dit-elle après
avoir réfléchi quelques instants, non sans difficultés.
Ne comprendrait-il jamais ce qui se passait? Ne s'en
rendrait-il jamais compte? N'écouterait-il jamais ce
qu'elle avait essayé de lui expliquer à maintes
reprises? Peut-être serait-ce plus sage d'y renoncer. Il
lui vola l'initiative en disant: "Tu voulais me dire
quelque chose, chérie?"
Elle poussa un soupir. "Oui, en effet," dit-elle,
sa voix aussi ferme que possible, "Il y a une chose
sur laquelle je voudrais attirer ton attention. J'ai
regardé de près les fleurs, Harry, et j'ai découvert
quelque chose de très étrange, de très alarmant."
Harry ferma les yeux, et pendant un instant elle crut
qu'il s'était rendormi. Mais ensuite elle l'entendit
murmurer, "Ah non, pas encore une fois. Est-ce que
c'est vraiment nécessaire que cela nous arrive une
nouvelle fois?"
"Harry, je t'en prie. J'ai vraiment l'impression
qu'il s'agit de quelque chose d'une importance énorme."
"Bon, chérie, je t'écoute. Dis-moi ce que tu as découvert."
Elle pouvait lire sur son visage les sentiments qui
l'animaient: la fatigue, parce qu'il était convaincu que
ces conversations menaient nulle part, acceptation
courtoise de son désir explicite de le mettre au courant
de ses constatations, résignation devant l'inévitable
du tout.
"Cela fait un certain temps déjà que dans le
jardin tout s'est arrêté de pousser. L'herbe, les
fleurs, les arbres. Tout reste tel quel. On dirait le
temps lui-même s'est arrêté. J'avais déjà constaté
que tout avançait de plus en plus lentement, mais
maintenant il me semble que tout s'est vraiment arrêté.
Je n'y comprends rien, Harry."
"Mais chérie, tu n'as aucune raison de t'inquiéter.
Combien de fois t'ai-je déjà expliqué que tu ne fais
que t'imaginer tout? Tout est comme il faut. Tout à fait
normal. Pourquoi ne t'assieds-tu pas à ton aise, et ne
bois-tu pas une tasse de thé?"
Il remplit les deux tasses, remit la théière sur la
table et poussa un soupir de satisfaction. Il ferma les
yeux et chuchota, "Ah, chérie, si seulement tu
savais combien j'apprécie ces moments de tranquillité."
Ses yeux restaient fermés, et après quelques instants
sa respiration lente et régulière lui dit qu'il s'était
rendormi. Elle ne toucha pas à son thé, et entra dans
la maison, parcourant l'une après l'autre les chambres,
toutes imprégnées de silence.
La maison entière était froide, comme si personne n'y
avait habité depuis longtemps. Cependant, il n'y avait
pas de traces de négligence ou d'entretien irrégulier;
les surfaces découvertes ne présentaient même pas la
moindre couche de poussière. La chaleur humaine manquait
dans la maison, simplement parce qu'elle était en effet
inhabitée depuis longtemps. Ils n'étaient qu'à deux
ici, et Harry avait passé son temps assis dans la véranda
(elle ne se rappelait même plus depuis quand exactement),
tandis qu'elle avait surtout passé son temps dans le
jardin, aspirant ses odeurs, savourant pleinement ses délices,
se baignant dans sa splendeur captivante.
Prudemment elle monta l'escalier menant vers la chambre
à coucher. Les craquements légers des marches lui
nouaient l'estomac. Même un tel bruit infime semblait écraser
le silence. La chambre à coucher semblait encore plus
silencieuse et dépourvue de vie que le reste de la
maison. Elle ressentit un mélange de honte et de gêne,
parce qu'elle troublait la sérénité en parcourant la
chambre vers la fenêtre. Prudemment elle écarta les
rideaux lourds et laissa son regard parcourir le jardin.
Son regard se voila, et elle ne remarqua plus vraiment ce
qu'elle voyait au fur et à mesure que l'évolution que
les choses avaient connue revenait à sa mémoire.
Ce fut une évolution lente - tellement lente qu'au début
elle ne s'en était guère rendu compte. Cela avait
commencé quand Harry avait pris sa retraite et ils
avaient pu laisser derrière eux les agitations et la
routine de tous les jours. Il n'était plus nécessaire
de se lever tôt. Les heures régulières étaient
devenues inutiles. Ils disposaient enfin du temps et de
la liberté de prendre tout à l'aise et de jouir des
jours comme ils se présentaient. Graduellement, ils
perdirent le contact avec le monde extérieur - et si
elle voulait être honnête, elle devait admettre que
cette situation ne posait aucun problème pour elle. La
société avait été soumise aux changements intervenant
à un rythme tellement frénétique qu'elle n'avait pu
les suivre. Au moment où il n'était plus nécessaire de
suivre ce rythme infernal, ils n'étaient que trop
heureux de pouvoir lâcher les rênes. Ils se rendirent
rapidement compte qu'il n'était plus possible de
rattraper leur retard.
Au fur et à mesure que leur âge avançait, le gouffre
les séparant du reste du monde s'était élargi. Peut-être
que cela aurait été différent s'ils avaient eu des
enfants. Malheureusement, ce n'était pas le cas, et
maintenant il était évidemment trop tard pour rectifier
cette situation. Ils avaient l'impression que leur vie
avançait plus lentement. Il y avait de moins en moins de
choses qui donnaient à leurs jours une impression
d'activité. Une fois par semaine une femme de journée
leur rendait visite pour faire le ménage - ces derniers
temps, elle s'occupait aussi des courses.
Harry passait de plus en plus son temps dans la véranda,
en lisant et en buvant du thé. Au fur et à mesure que
le temps passait, les quantités de thé ne cessaient de
s'accroître, et sa réserve de lecture diminuait à vue
d'oeil. Elle, de son côté, avait préféré passer son
temps dans le jardin. Le temps passait -mais il passait
de plus en plus lentement, jusqu'à ce qu'elle eût découvert
qu'il s'était complètement arrêté.
Elle ne pouvait plus se rappeler la dernière fois que la
femme de ménage était venue - bien que cela n'apparût
guère de l'aspect de la maison. Harry semblait être figé
dans son moment préféré du jour : il faisait sa petite
sieste dans son fauteuil dans la véranda, buvant de
temps en temps une petite gorgée de son thé. Sa pause
de thé s'étendit maintenant dans l'infini. Et dans le
jardin, tout s'était arrêté de pousser, rien ne
changeait plus. Chaque fois qu'elle abordait ce sujet, il
répondait qu'elle ne faisait que s'imaginer tout cela.
Il ne cessait de répéter que tout se passait dans son
esprit. Comme preuve irréfutable, il invoqua son thé,
qui ne se rafraîchissant plus, ce qui indiquait selon
lui que l'éternité qu'elle croyait avoir vécue n'était
en réalité que quelques instants. Il ne servit à rien
de lui montrer le manque de logique dans son raisonnement.
Avant qu'elle pût lui expliquer que le thé chaud
faisait partie de leur environnement ancré dans le
temps, il s'était de nouveau rendormi. D'autre part,
elle ne pouvait guère exclure la possibilité qu'il
avait raison. Si elle s'imaginait tout, comme il
l'affirmait, comment pouvait-elle alors déterminer la
nature vraie de la situation?
Evidemment, il y avait encore le jardin. Ce qu'elle avait
constaté là, elle ne le s'avait point imaginé. Mais
comment pouvait-elle le convaincre de sa découverte? Est-ce
qu'il y avait une preuve concluante pour sa théorie? Si
seulement elle pouvait le persuader d'aller voir avec
elle et de s'assurer de ses propres yeux comment le
jardin...
Elle secoua la tête, comme si elle émergeait d'une rêvasserie
bizarre et menaçant de la rendre folle. Elle cligna des
yeux, et aperçut ce qu'elle avait regardé sans vraiment
le voir.
Le jardin! Elle l'avait regardé d'ici en haut pendant de
longues minutes, et soudain elle se rendit compte qu'il
vaudrait sans doute mieux jeter un coup d'oeil dans le
jardin même, simplement pour voir si tout était en
ordre. Peut-être fallait-il tondre la pelouse, enlever
les feuilles mortes, couper la haie ou faire autre chose.
Elle parcourut la chambre à coucher, balayant tous les
souvenirs de son esprit, descendit l'escalier et se
dirigea directement dans le jardin, respirant l'air
revigorant de l'après-midi. A première vue, tout lui
semblait normal. Puis elle constata, avec une inquiétude
montante, que rien n'avait subi de changement quelconque
depuis sa dernière visite. Les fleurs qui étaient sur
le point de s'épanouir dans toute leur splendeur se
trouvaient encore à ce stade de leur métamorphose. Une
feuille cassée, mourante, menaçant de voltiger vers le
sol, se trouvait encore exactement dans la même position.
De plus, ces cas n'étaient guère exceptionnels. Un
examen plus approfondi démontra que c'était l'état général
des affaires. Son jardin n'était plus sujet aux
changements, au passage du temps. Cela ne pouvait que
signifier que...
Elle devait discuter le problème avec Harry. |