LES MINI-CONVENTIONS

 

LES MINIS-CONVENTIONS

 

Revenons un peu en arrrière pour vous parler d’un phénomène intéressant apparut juste après la convention de Heidelberg, en 1970. Il s’agit des minis-conventions, qui avaient lieu souvent, pour ne pas dire toujours, au domicile de quelques mordus voulant remodeler le monde et la SF en particulier. De ces minis-conventions (il y en a eu de pathétiques, de drôles, des ratées, mais toujours sympathiques et conviviales), nous n’en retiendrons qu’une, ayant eu lieu chez Dumont, les 16 et 17 janvier 1971 à Loyers, petit village situé près de Namur. Pour cela, je laisserai la plume à Michel Feron, qui en a fait un reportage humoristique dans " MIZAR n° 10: West Comogne Story.

" ... Le groupe organisateur était constitué par Claude Dumont et son épouse et, à défaut de Stadthalle (*), la convention se déroulait dans leur noble demeure, au 19 de la rue des Comognes...

... Je m’enquis de la situation de la rue des Comognes, et l’on me répondit que je n’avais qu’à suivre cette route-là, vous voyez, là où il y a une auto, et que c’était tout droit, y a pas moyen de vous tromper. Je pris donc ce chemin tout droit, qui serpentait d’ailleurs joyeusement, et marchai, marchai, marchai...

J’arrivai au bout de la rue sans avoir vu la moindre comogne, et courut après une brave dame qui passait par là et par hasard. Elle me dit qu’il n’y avait qu’à tourner à droite, puis aller tout droit, puis vous prenez le premier chemin qui monte, à gauche, et c’est là. Je tournai donc à droite, puis avançai " tout droit " sur un chemin qui serpentait autant que le précédent, et arrivai finalement à ce qui devait être la rue des Comognes. Du moins, c’était à gauche, ça montait, et il y avait des maisons des deux côtés. Mais, en fait de rue, il n’y avait qu’une piste de boue plus ou moins battue par les pauvres gens qui ont le malheur d’y loger. A défaut d’autre chose, je m’engageai hardiment dans les flaques et les ornières, tachant de reconnaître quelque part la bonne vieille voiture de Dumont. En effet, la plupart des maisons n’avaient pas de numéro et, lorsqu’elles en avaient, c’était inscrit en petits caractères sur les boîtes aux lettres, ce qui, vu le manque d’éclairage, m’obligeait à traverser l’étendue de boue même pas battue qui deviendra sans doute un jour un trottoir, et à craquer moultes allumettes. Finalement, deux ouvriers qui travaillaient dans le noir le plus absolu à une maison en construction (ils ont de drôles de moeurs, dans ce village) purent m’indiquer la maison, là, après la pharmacie, où c’était un Français qui habitait.

Je posais le pied sur le seuil lorsque la porte s’entrouvrit et l’épouse de Dumont apparut, fort étonnée de me voir. Il faut dire que la Convention débutait à trois heures, qu’il était six heures, et que Claude venait de partir voir si je n’étais pas perdu du côté de la Gare de Namur...

Je pénétrai dans la maison, ajoutant mon obole de boue à celle des autres participants. Il y avait là, devant déjà force bouteilles vides, outre Yvette l’épouse de Dumont et l’inévitable Michel Liesnard, René Lixon et Raymonde d’Houst, tous deux fanéditeurs des temps héroïques de la Troisième Guerre Fanique, et Alain le Bussy, le fanéditeur xuensètois, et un de ses amis, Michel, dont j’ignore le nom. Plus, dans un coin, une machine à écrire qui portait encore un texte diffamatoire contre les bons frituriers hannutois. Quelque temps plus tard, surgit Claude Dumont, qui forcément ne m’avait pas trouvé à la Gare.

Nous nous racontâmes les diverses péripéties de notre voyage à Loyers. Liesnard était venu en stop et avait, par on ne sait encore quelles menaces, obligé le gars qui l’avait chargé à faire un détour par Loyers, après que le gars lui ait expliqué qu’il fallait prononcer Loyé. Suivant une fausse adresse que Dumont lui-même avait donnée, il s’était dirigé vers le numéro 24, qui était précisément la maison en construction déjà citée en cette saga. Par acquit de conscience, il avait vérifié si la Convention ne se tenait pas dans les caves du 24, puis était tranquillement allé s’informer auprès du Bourgmestre de l’adresse exacte. Les registres de la population consultés, il revint vers le 19, pour trouver un avis sur la porte: " Je suis allé chercher les tordus à la Gare ". Il attendit donc. Lixon et Raymonde étaient venus en voiture, après avoir demandé le chemin pour Loyé et s’être fait répondre que... (vous connaissez la chanson). Le Bussy et l’autre Michel, en voiture aussi, avait également demandé le chemin pour Loyé, et...

On versa une autre tournée, et l’on cassa du sucre sur le dos des absents. Ah! ce pauvre Leborgne... Puis l’on reparla de Heidelberg, et tout le monde écouta religieusement une traduction, par Liesnard et Feron, d’un chapitre des aventures heidelbergiennes de Fred Patten. Chapitre plein de suspense et d’aventures, de pneus crevés et de pannes d’essence. (Oui, Fred Patten était dans la voiture de Dumont).

Puis vint le repas néenderthalien promis par le programme. Confiture de roses, pâté de foie gras, etc. Ça manquait néanmoins de stryges vénusiens aux amandes de Mira Ceti. Liesnard et le Bussy, toujours tentés par des expériences alchimiques, essayèrent le vin de Dumont dans une tasse, et déclarèrent que ça se laissait boire. Ce qui n’empêcha pas Liesnard de se plaindre amèrement par la suite du manque de verres.

On se rassit, et l’on se revida à boire. Surtout Liesnard, d’ailleurs. La conversation roula sur la science fiction, les projets de chacun, SF’74, le Congrès de Bruxelles, et les Flamands. Puis l’expédition venue de Xuensè reprit courageusement la route du retour, au milieu de la boue et des ornières...

Ceux qui restait, et étaient les plus à plaindre, se demandèrent ce qu’ils allaient faire. Quand on réunit les Lixon, Feron, Dumont (Liesnard, n’en parlons pas...), que peut-on faire, sinon un... suspense! Un... Re-suspense! Un... fanzine. Eh! oui, il fallait d’abord choisir un titre, ce qui fut fait suivant la bonne vieille méthode du papier roulé, encore connue sous le nom de méthode du cadavre exquis. (Ombre du surréalisme!). On obtint au premier essai: " LE BEAU VAUTOUR POURSUIT GOUTTE A GOUTTE LE COCU ROUGE ", ce qui retint l’approbation de tous. Je tapais, vu mon titre de fanéditeur modèle type 4 bis, l’entête, puis chacun à son tour prit le clavier. Une routine confortable s’installa bientôt: celui qui tapait tapait, les autres le regardaient en discutant. Celui qui tapais ricanait par intervalles, ou même s’esclaffait franchement, rien qu’en songeant à toutes les horreurs qu’il était en train d’écrire sur les autres sans que ceux-ci le sachent. Les autres essayaient bien de temps en temps de lire par dessus son épaule, mais le tapeur en titre protestait bien haut, en disant qu’il n’aimait pas qu’on lise par dessus son épaule. Lorsqu’il était fatigué, ou à cours d’idées, il passait le clavier à un autre. A moins que, parti satisfaire un besoin naturel, on ne lui chipe le lui chipe.

Douze heures sonnèrent. L’épouse de Dumont fit son apparition avec des sachets de frites délicieuses (elle avait appris à les faire à Hannut). On les mangea, qui avec du sel, qui avec du sucre, sans pour autant arrêter de taper. Dumont dit (c’est une manie chez lui) quelques photos. Je vous recommande en particulier celle du fanéditeur modèle en train de taper avec un sachet de frites en main. Puis la batterie du flash de Dumont fut épuisée, ce qui paraît-il se voit à deux petits boules qui apparaissent et disparaissent, je ne sais plus. En tout cas, cela donna naissance à nombre de plaisanteries parmi les plus basses, dont certaines se retrouvèrent incontinent dans le fanzine en préparation. Vers deux heures, les Lixon reprirent le chemin de la boue également. Et les restants (Dumont, Liesnard et moi) se remirent au fanzine, divaguant de plus en plus. Et l’on sait que, lorsque le Liesnard se met à divaguer, ça divague ferme... Vers quatre heures du matin, on se décida à aller dormir.

Et ainsi, du matin au soir, ce fut le Premier jour.

Pendant ce temps, la population loyersoise faisait de beaux rêves, au fond de divans profonds, sous leurs moelleux édredons... Aussi, ayant raccompagné les Lixon jusqu’à la porte, deux nobles fans, du nom de Liesnard et Feron, s’émurent du spectacle de cette populace qui ignorait jusqu’à leur présence en leur cité... Un tel affront ne pouvait demeurer impuni, aussi nos deux héros décidèrent-ils qu’il fallait réveiller Loyers et proclamer urbi et orbi qu’une Mini-Convention se tenait en leurs murs. Diverses actions furent envisagées. Comme Michel Feron avait apporté, en joyeux farceur, un de ces petits appareils qui se mettent à rigoler bien fort dès qu’on presse le levier ad hoc, on envisagea de le placer au milieu du cimetière. Ça manquait de sel. Liesnard suggéra d’aller réveiller le bourgmestre pour aller lui dire qu’il n’avait toujours pas trouvé la maison de Dumont. On parla même de s’introduire dans l’église pour y jouer nocturnement de l’orgue...

Le dimanche matin, je fus réveillé à une heure horriblement indue par des heurts de vaisselle dans la cuisine. J’ouvris un oeil, consultai ma montre, gémis en voyant qu’il était à peine 10 heures, et me levai. Liesnard était gentiment en train de préparer le petit déjeuner. Il farfouillait dans tous les meubles pour essayer de trouver le matériel nécessaire, et finit quand même par préparer une table plus ou moins présentable. Puis il s’installa à la machine à écrire et se replongea dans la préparation du fanzine. Le boucan de la machine à écrire finit par réveiller le reste de la Convention, et l’on s’installa pour déjeuner. Après le repas, on se remit à la préparation du Fanzine, jusqu’à ce que Dumont tombe à court de carbones. Le combat cessa faute de combattants...

Puis il y eut le petit déjeuner.

Le repas consistait en poulet à six pattes des Marais d’Aldébaran VII, accompagné de champignons du type amanite phalloïde, et bien entendu de frites à la mode de Hannut. Liesnard vida les plats...

C’est alors qu’on se mit en tête de transformer la Convention fixe en Convention mobile, au moyen de la bagnole à Dumont. Il fut décidé que la Convention mobile se rendrait d’abord à Hannut, où l’on embarquerait de nouveaux carbones, et qu’on se dirigerait ensuite vers la demeure ancestrale des Liesnard, en leur beau domaine du Prieuré de Meersman...

... Quelque part entre Hannut et Tirlemont, la voiture de Dumont vint mourir tout doucement sur la piste cyclable: panne d’essence. Ce cher vieux Dumont, un voyage en automobile avec lui, c’est toujours un poème du plus beau baroque. Pendant que Liesnard et moi continuions à fanziner ferme, Dumont prit son petit bidon, et disparut dans le lointain à la recherche problématique d’une non moins problématique station service. Il finit cependant par revenir, chargé de quelques précieux litres de carburant. On se remit en route, pendant que Dumont expliquait que le garagiste avait regardé d’un air incrédule son badge, qui portait le texte " Con ‘71 ". (Dumont, lorsqu’il avait préparé ses badges, n’avait pas eu assez de place pour y mettre le " Mini " devant " Con ").

Et ainsi, du matin au soir, ce fut le deuxième jour.

(*) Stadthalle: lieu de la convention de Heidelberg.

Note: la copie - complète - de ce reportage sur cette mini-convention peut être obtenue sur simple demande, mais accompagnée des timbres pour l’envoi (coupons-réponse pour nos amis français), chez Claude Dumont, 12 rue Dorlodot, B-5150 Floriffoux.

En cadeau, nous vous offrons ce texte, extrait de " MIZAR "

numéro 3:

 

" Or, tandis qu’il lourmait de suffêches pensées, le jabberwock, l’oeil flamboyant, ruginiflant par le bois touffeté, arrivait en barigoulant! "

Lewis Carroll