POINTS CHAUDS :

LES TOURISTES N'OBTIENNENT-ILS

PLUS CE QU'ILS VEULENT?

 

Frank Roger

 

 

            Pendant que le titre et le générique de l'émission "Points chauds", depuis des années un succès éclatant auprès du public et un programme à indice d'écoute prodigieusement élevé, défilent sur l'écran, on montre, en guise d'introduction, des images d'antan qui sont en rapport avec le sujet d'aujourd'hui. Les spectateurs reconnaissent aussitôt le gigantesque "Spaceship Earth" en forme de balle de golf qui est devenu la marque d'EPCOT Center en Floride. Les touristes font la queue, en files longues et sinueuses, comme un serpent qui est lentement tiré dans la géosphère. D'autres touristes se promènent un peu partout, des enfants poussent de petits cris de joie. Presque sans aucune exception ces gens portent des tenue de loisirs : il semble y avoir une préférence pour les T-shirts blancs et bariolés. On ne cesse de siroter des boissons; les fronts brillent de sueur dans la chaleur humide de la Floride. Des appareils photographiques se balancent sur les ventres, ici et là on voit même des caméras vidéo. Une aura de paix et de tranquillité émane de cette scène, il y règne une ambiance de vacances comme dans le temps. Ces gens sont manifestement ici pour s'amuser. Cette foule est une grande famille, heureuse de pouvoir renoncer à des boulots stressants et à la routine de tous les jours et de prendre du bon temps.

            Ces images sont remplacées par une série de flashes d'EPCOT Center comme on le connaît aujourd'hui : la fumée s'élève des bâtiments endommagés, des touristes armés se précipitent d'une barricade à l'autre, dans une tentative d'améliorer leurs positions ou pour faire une percée contre l'ennemi ou encore pour récupérer le corps d'un ami qui a péri, et un peu plus loin, près du pavillon mexicain dans le "World Showcase", une explosion jette en l'air des nuées noires, nourries par des flammes rouges lugubres. L'image devient noire, puis les panelistes d'aujourd'hui apparaissent. Thomas Halford, le présentateur phénoménalement populaire de "Points chauds" (et toute une série de shows télévisés), lance aux spectateurs son sourire extra large bien connu, et présente les trois panelistes, assis en face de lui en demi-cercle.

            "Mesdames, messieurs, je vous prie de souhaiter la bienvenue à Madame Janet Esperanza, le maire d'Orlando (des applaudissements manifestement enregistrés retentissent, la dame d'âge moyen incline la tête poliment, un léger sourire se dessine sur ses lèvres), Monsieur Jeffrey Barlowe, le porte-parole de DisneyWorld (on entend des applaudissements nettement plus longs, et l'homme, une personne dans la trentaine, habillé élégamment et qui a l'air impeccable, produit un petit sourire tout à fait professionnel) et mademoiselle Mélinda Araya, qui représente le Corps de Paix de la Floride (cette fois-ci il n'y a que des applaudissements réservés de politesse, et la fille noire, qui est plus près de la trentaine que de la vingtaine, regarde les spectateurs dans les yeux avec une certaine froideur, et exprime de la fierté, de la détermination et du dévouement incessant à une cause à laquelle elle croit). Mesdames, messieurs, on est reparti pour un nouvel épisode de notre saga des Points chauds." Halford bat des mains, et le public invisible (à supposer qu'il y a là en effet un public) éclate de cris de joies et d'applaudissements fougueux. Quand le silence s'est rétabli, Halford ouvre le débat en adressant la première question d'aujourd'hui à Janet Esperanza.

            "Madame Esperanza, j'aimerais bien que vous, en votre qualité de maire d'Orlando, présentiez en bref le sujet de ce soir, au cas où il y aurait des gens qui n'ont pas suivi les nouvelles cette dernière dizaine d'années." (Des rires enregistrés retentissent, Jeffrey Barlowe bat des mains et ricane comme s'il venait d'entendre la meilleure blague des derniers mois, et Mélinda Araya doit manifestement faire un effort pour ne pas perdre le contrôle de soi-même.)

            "Eh bien, je pense que je peux dire qu'on est relativement satisfait avec la situation actuelle. Evidemment, je me rends compte du fait que, dans un passé pas encore trop éloigné, c'était différent, et qu'il y a des mouvements en Floride qui rêvent, remplis de nostalgie, d'un retour au bon vieux temps. Mais je sais aussi que la plupart des gens en Floride, et aux États-unis en général, approuvent la situation actuelle. Tant que tout est sous contrôle, je ne vois aucune raison pour intervenir dans ce qui n'est en fin de compte qu'une question de gestion interne de DisneyWorld."

            "Mademoiselle Araya? Vous n'êtes pas d'accord avec ce point de vue?"

            "En effet," acquiesce la fille. "On fait la guerre dans notre jardin, et il faut qu'on y dise halte! Des gens trouvent la mort ici! Il n'y a aucune excuse qu'on pourrait invoquer pour le fait qu'on reste les bras croisés et qu'on laisse tout suivre son cours, simplement parce qu'il s'agit d'une affaire lucrative. Il faut que la paix règne en Floride. Il faut mettre fin à la guerre. La situation actuelle, pour employer les mots de Madame Esperanza, est une ignominie. Ne pas intervenir est immoral."

            "Monsieur Barlowe, est-ce qu'on fait la guerre en Floride?" demande Halford. "Il me paraît qu'on vous adresse ici une accusation grave."

            Barlowe écarte les mains. "Aucune guerre ne se déroule à EPCOT Center dans le sens habituel du mot. Bien sûr, je sais très bien à quoi mademoiselle Araya fait allusion. Il y a un conflit armé entre les touristes anglais et allemands. Ces gens ont choisi EPCOT Center comme leur champ de bataille. C'est le résultat d'un processus graduel, où EPCOT Center a connu une évolution d'un parc d'attractions typique de Disney vers ce qu'il est aujourd'hui. Mais on n'y fait pas la "guerre". Il n'y a pas d'armées en Floride qui ont engagé le combat. Les touristes anglais et allemands sont des visiteurs payants, et nous nous occupons de leur approvisionnement. Il est bien possible que leurs souhaits soient très spécifiques et nettement différents de ceux du touriste moyen, mais ces gens n'en restent pas moins des visiteurs payants." Barlowe sourit triomphalement. Il n'y a pas une ombre de doute dans son esprit : son point de vue ne peut être contesté. La discussion a été réglée à son avantage.

            "Récapitulons." Sur l'invitation de Halford, Esperanza se mêle dans la conversation. "C'est un fait qu'EPCOT Center a connu une évolution tout à fait particulière. Il y a dix ans, c'était encore un parc d'attractions comme il y en a encore dans ce pays. Graduellement, le nombre de touristes anglais et allemands augmentait, une conséquence de la reprise de l'économie d'outre-mer et du cours du dollar peu élevé. Les gens qui étaient originaires du même pays avaient l'habitude de se concentrer dans les mêmes hôtels et restaurants et bistrots, ils formaient des "clans" avec leur propre "territoire" sur lequel les touristes d'autres pays n'étaient pas les bienvenus. Le nationalisme croissant et le mépris mutuel donnaient lieu à une série d'incidents, notamment entre groupes de touristes anglais et allemands. Chaque incident était suivi de représailles, les prises de bec dans les bars se développaient en escarmouches, et un noyau dur de patriotes irascibles s'organisait des deux côtés. Un peu plus tard, les touristes d'une autre nationalité ne se montraient plus, de peur qu'ils ne soient pris entre deux feux. Finalement, il y avait deux camps clairement séparés,  et la situation commençait à attirer des touristes qui venaient exprès pour se jeter dans la mêlée, plutôt que pour visiter les attractions et qui étaient des troupes fraîches préparées à remplacer leur compagnons d'armes épuisés, plutôt que..."

            "Et vous n'avez rien fait pour les empêcher ou pour dire halte à cette folie," l'interrompt Araya. "Vous n'avez fait qu'aggraver la situation."

            "Nous nous sommes adaptés à la situation nouvelle," corrige Barlowe. "On s'est vite rendu compte qu'il ne servirait à rien de séparer les combattants, de réparer les dégâts qu'avaient subis nos bâtiments et d'espérer que les touristes d'antan reviennent. On n'a fait que répondre aux besoins des deux parties, et..."

            "Vous leur avez fourni des armes. Vous avez construit une infrastructure de guerre pour eux. Vous êtes co-responsable des morts qui sont tombés dans votre parc d'attractions imprégné de sang. Vous avez du sang sur vos mains, Barlowe, vous tous."

            "Nous n'avons pas commencé cette guerre, comme vous l'appelez," réfute Barlowe. "Et si vous me permettez de vous rafraîchir la mémoire, aucun Américain n'est tombé sur notre territoire. Ce sont les Anglais et les Allemands qui ont décidé de se battre. Maintenant on a cette situation sur les bras et on essaye de faire pour le mieux."

            "En vendant des armes, en stimulant les efforts de guerre, en acceptant que de plus en plus de 'visiteurs payants' soient blessés ou trouvent la mort et soient rapatriés dans des cercueils. Quand est-ce qu'on arrêtera cette folie? Est-ce qu'on a bien l'intention de l'arrêter?"

            Barlowe écarte de nouveau les mains. "Ils sont libres d'annoncer un armistice et de retourner chez eux. Mais, s'il vous plaît, cessez de nous accuser de quelque chose dont nous ne sommes pas responsables."

            "On admet généralement," dit Araya d'une voix qui menace de se casser, "que cette industrie de guerre rapporte à votre entreprise nettement plus que les activités d'antan, quand EPCOT n'était encore qu'une destination de vacances comme les autres. N'est-ce pas la raison pour laquelle vous tenez à maintenir ce carnage lucratif?"

            "S'il vous plaît, mademoiselle Araya, essayez de comprendre notre point de vue, de voir les choses dans leurs perspectives. Les touristes dépensent beaucoup de leur argent durement gagné dans les hôtels et les restaurants d'Orlando, ils payent vraiment beaucoup pour leurs cartes d'entrée à EPCOT et tout le matériel qu'on leur fournit, mais en fin de compte c'est eux qui prennent la décision. Quant à nous, on fait des affaires, et comme vous venez de le dire, ça marche fort bien, mais seulement parce que ces gens le rendent possible. Si vous trouvez que cette situation est immorale, adressez vos plaintes aux agences de voyage anglaises et allemandes qui s'occupent des réservations de vols et d'hôtels. Pourquoi le Corps de Paix de la Floride n'entre-t-il pas avec détermination sur le champ de bataille imprégné de sang, comme vous ne cessez de l'appeler obstinément, et ne crie-t-il pas aux parties combattantes qu'il faut dire halte à cette guerre épouvantable? Pourquoi ne déchirez-vous pas leurs Union Jacks et leurs insignes en noir, rouge et jaune? Pourquoi ne les invitez-vous pas à fraterniser? Je vous fournirai des cartes d'entrée gratuites. Je ne veux pas gagner de l'argent sur votre dos." (Des rires enregistrés et des applaudissements tonitruants retentissent, Barlowe se renverse sur sa chaise, il sourit avec complaisance, et bat des mains, rayonnant de fierté dans ce moment de triomphe et de joie pure.)

            "Et quel est le point de vue officiel à ce sujet?" demande Halford, adressant la question au seul représentant du pouvoir présent.

            "Je dois admettre que Monsieur Barlowe a raison," affirme Esperanza. "Le point de vue officiel est que les gouvernements anglais et allemands sont responsables pour leurs ressortissants. Il n'y a aucune raison pour intervenir dans ce qui est en fin de compte une question étrangère. Les États-unis n'ont pas l'intention de résoudre un problème qui fait monter une nation étrangère contre une autre. Ce qui est important, du point de vue officiel..."

            "Ce qui est important, du point de vue officiel, ce sont les bénéfices réalisés en laissant ces gens s'entretuer et démolir EPCOT Center."

            "S'il vous plaît, mademoiselle Araya," dit Halford d'un ton réprobateur, "n'interrompez pas les autres panélistes. Il ne faut pas que ce débat civilisé dégénère en..."

            "Ce débat ne mène nulle part," interrompt Araya encore une fois. "Des gens comme Barlowe restent sourds pour chaque argument qui est invoqué. Pour eux, il n'y a que l'argent qui compte. Chaque pensée, chaque acte est inspiré par l'argent." La fille éprouve clairement des difficultés à se maîtriser.

            "Mademoiselle Araya," dit Barlowe d'un ton remarquablement calme, "j'ai l'impression que vous aussi, vous refusez d'écouter nos arguments. Tout ce que nous disons est écarté, et il me paraît que vous pensez que votre analyse, basée sur les gains, gagne en force de persuasion en la répétant à l'infini. Pourquoi n'essayez-vous pas de réfuter nos arguments au lieu de les noyer par vos slogans? Et pourquoi ne nous écoutez-vous pas au lieu de nous interrompre au milieu de notre argumentation? J'avoue que je trouve votre attitude..."

            "Vous êtes venu ici bien préparé, monsieur Barlowe," l'interrompt Araya encore une fois. "Sans doute êtes-vous habitué à défendre votre entreprise contre la critique sérieuse, vous avez cette pièce, bien étudiée, pour tenir à distance les journalistes subversifs et les pacifistes et autres critiques non désirés. Vous..."

            "Mademoiselle Araya, vous commencez à traiter cette discussion comme une affaire personnelle," dit Halford. "Il n'y a pas de place pour cela dans ce programme. Je suis désolé."

            "Je trouve difficile à croire," enchaîne Barlowe directement, "que cette jeune femme représente un mouvement de paix. L'agressivité dont elle a fait preuve va à l'encontre de ses principes pacifiques."

            "Maintenant c'est vous qui utilisez des arguments personnels," dit Araya. Il est clair que la rage bouillonne en elle. "J'avais l'impression qu'il n'y avait pas de place dans ce programme pour ce genre de mauvaise conduite."

            "Mademoiselle Araya, Monsieur Barlowe, s'il vous plaît," implore Halford, "nous sommes en train de perdre de vue notre thème de discussion d'aujourd'hui."

            Barlowe et Araya prennent la parole au même instant, élèvent la voix dans une tentative d'être entendus, mais apparemment leurs microphones ont été déconnectés, et Halford invite Madame Esperanza à conclure le débat.

            "Eh bien," dit-elle, "il me paraît tout simplement raisonnable que les points de vue du Corps de Paix de la Floride soient examinés de plus près, même si ses propositions nous semblent plutôt irréalistes. En fin de compte, une politique réalisable doit être basée sur la situation réelle, et il est impératif que nous étudiions tous les aspects de cette matière et que nous examinions le problème sous autant d'angles que possible. Je doute qu'il y ait une solution simple pour le problème complexe auquel nous sommes confrontés à EPCOT Center. Cela demandera de la persévérance, de la diplomatie et beaucoup de temps. Entre-temps, on ne peut qu'essayer de se tirer de cette situation difficile de la manière la plus efficace possible, comme on est en train de le faire maintenant et comme on le continuera à faire dans le futur immédiat."

            Ces derniers mots sont suivis par une ovation, et la caméra fait un zoom sur le visage de Halford. Il lance son fameux sourire extra large aux spectateurs, bat quelques fois des mains et dit, "Je vous remercie, Madame Esperanza, Monsieur Barlowe, Mademoiselle Araya. Et je vous remercie vous aussi, chers spectateurs, pour avoir regardé, et surtout n'oubliez pas qu'il y aura un autre "Points chauds" la semaine prochaine, notamment sur le sujet du problème aigu de l'euthanasie obligatoire pour les pensionnés sans assurance retraite sérieuse."

            Le générique défile sur l'écran, et à l'arrière-plan apparaît une série d'images filmées sur le terrain d'EPCOT Center : les ruines fumantes du bâtiment des "Wonders of Life", désormais dépourvu de sa coupole, la double spirale qui se trouve en face s'élevant toujours vers le haut, ironiquement ; un groupe d'Anglais jetant des regards torves, qui se sont retranchés entre le pavillon du Royaume-Uni et le restaurant "Rose & Crown" et qui lancent des grenades vers le pavillon allemand sur l'autre rive de la Lagune du World Showcase ; un touriste, gisant sans vie sur un sentier, son T-shirt dans les couleurs du drapeau allemand giclé de terre et d'ordure, oublié par ses amis, ou tombé dans une zone dangereuse où ils n'ont pas osé récupérer son corps ; une escarmouche entre deux groupes d'Allemands et d'Anglais, munis d'armes légères, dans le bâtiment du Communicore, éclatant en cris de rage et de victoire respectivement lorsqu'un des Anglais est touché et s'écroule, se tordant de douleur. La caméra fait un zoom sur son visage, décomposé par la douleur, jusqu'à ce qu'il remplisse l'écran totalement, se pose ensuite sur ses yeux, puis l'oeil gauche de la victime, et fait finalement un zoom sur la pupille noire, jusqu'à ce qu'il ne reste sur l'écran que la noirceur complète. C'est comme si l'image est devenue noire, au lieu que l'attention a été concentrée sur un détail bien précis, et de cette façon l'émission de "Points chauds" de cette semaine se termine sur une image concluante appropriée.