Midi torride sur la grande plaine hongroise. Aux champs,
les hommes somnolent sous les arbres. Dans les maisons, tout le monde
fait la sieste.
Non, André est bien éveillé. Théoriquement,
sa grand-mère le garde. mais il fait bien chaud pour la vieille
aussi.
- "Grand-mère, qu'est-ce que c'est ?"
- "Un caillou. Attention, ne le mets pas en bouche." André
jette le caillou, en prend un autre. Même question, même
réponse. Beaucoup de fois. Grand-mère est patiente. Le
jeu dure.
André saute au milieu des poules, elles aussi endormies. Grand
raffut. Il joue avec le cochonnet, court avec lui dans la cour. Ils
en sortent et s'éloignent.
La grand-mère se réveille en sursaut. Plus d'André
! Les poules dorment, le cochonnet la regarde sans rien dire. La grand-mère
va dans la maison. La mère s'éveille.
- "Ma fille, est-ce que le petit est dans la maison ?"
- "Je ne l'ai pas vu, mais j'ai dormi."
Les deux femmes cherchent partout, pas d'André.
Le porche est ouvert. Serait-il parti par là ?
Le puits !
- "Allons voir si le puits est bien fermé." Non, il
est ouvert.
Le père sort de la grange où il avait aussi dormi. Blêmes,
les deux femmes racontent.
Le père va chercher une longue corde, l'attache à un arbre,
descend dans le puits. Ouf, André n'y est pas.
Les deux femmes courent dans la rue, ameutent le voisinage.
- "Nous ne trouvons plus notre petit André."
- "Des bohémiens viennent de passer."
- "Ces maudits ont peut-être pris l'enfant."
- "Ces maudits ont certainement pris l'enfant."
Les habitants du village font arrêter le chariot des bohémiens.
Ils bousculent l'un, bousculent l'autre, jettent par terre hors du chariot
tout ce qui s'y trouve, retournent tout, sans même regarder les
bohémiens.
Le chef intervient: "Qu'est-ce que vous faites ?
Vous abîmez nos pauvres affaires. Nous n'avons pas volé
vos poules."
- "Il s'agit bien de poules. Vous avez volé notre petit
André. Où l'avez-vous caché ? Qu'en avez-vous fait
?" Un homme menace avec une fourche.
- "Nous n'avons pas volé votre enfant, nous en avons déjà
plus qu'assez."
André n'est pas avec les bohémiens, il faut se rendre
à l'évidence.
La mère et la grand-mère rentrent à la ferme. Elles
sont en larmes. Elles crient partout, plus fort l'une que l'autre.
- "André, mon petit André, reviens, reviens-nous.
Tu auras plein de bonbons. Et même un cheval à bascule.
Reviens, André."
Les femmes les ont suivies, elles crient toutes, font des promesses.
- "Coucou, je suis là." André, souriant, riant
de sa bonne farce, sort de dessous les bottes de lin mises à
sécher. "Coucou, Maman."
- "Vilain garnement, tu nous a fait une belle peur." Elle
attrape son fils, baisse sa culotte et lui administre une fessée
qui marquera dans la mémoire d'André.
Tout le monde reprend sa sieste. La grand-mère doit toujours
surveiller André. Le petit garçon reprend son jeu:
- "Grand-mère, qu'est-ce que c'est ?"
- "Un caillou. Attention, ne le mets pas en bouche." André
jette le caillou, en prend un autre. Même question, même
réponse.
Comme
si rien ne s'était passé ? Et les promesses de cheval
à bascule et de bonbons ?
Quel âge a André ?
Les bottes de lin sont-elles hors du territoire permis à l'enfant
?
A-t-il voulu faire une farce ?
A-t-il entendu qu'on l'appelait ou était-il trop loin ?
La fessée est-elle "éducative" ou simple exutoire
pour la mère ? (Il me revient le souvenir d'un épisode
d'un film iranien, je le partage. Un orphelin de guerre est recueilli
par une femme qui le traite rudement. Le garçon s'enfuit mais
revient ou est ramené, je ne sais plus. La femme le bat, tout
en lui faisant part de l'inquiétude qu'il lui a causée.
Sous les coups, le visage de l'enfant s'illumine: elle s'en set fait
pour lui.)
Après l'épisode du puits, le père s'est-il désintéressé
de la recherche de son fils ?
Il y a aussi les préjugés, la grossièreté
envers les bohémiens, les droits qu'on s'arroge, ...