CÉLESTIN, LE VAMPIRE AMOUREUX
© Béarice
Delabascule, le 16 novembre 1998
Célestin est un vampire. Pas un
vampire ordinaire, non. Célestin est végétarien. Là n'est pas
son problème. Sitôt la nuit tombée, son voisin, un pharmacien
insomniaque, assure régulièrement sa pitance: une poignée
d'anticoagulants ou un peu de plasma synthétique, qu'importe.
Célestin est aussi claustrophobe. Cela le gêne bien lors de ses
déplacements diurnes, dans son cercueil laqué, à l'odeur de
lavande, décoré de mille myosotis qu'il a peints lui-même. Là
n'est pas son problème. Non, c'est pire, bien pire.
Célestin est A-MOU-REUX. C'est ça, son problème
Il aurait pu s'éprendre d'une sorcière ou d'une goule d'à
peine mille ans, comme le voudrait la tradition. Eh bien non.
Célestin ne fait jamais rien comme ses semblables. Son cur
ne bat que pour une femme, Clémentine, une gamine de cinquante
ans à peine et mortelle de surcroît.
... "Qu'elle est belle, avec sa longue robe blanche, son
voile immaculé d'où s'échappent quelques cheveux argentés
rebelles. Comme j "aime fermer les yeux pour mieux plonger
en rêve dans les siens, pour être un peu ensemble. Je l'admire,
la devine et connais son pas au détour de l'allée quand elle
vient chaque nuit, à 0 heure précise, fermer la porte de la
grande maison où elle habite avec ses trente-huit surs
habillées tout comme elle. Bien sûr, les autres n'ont pas sa
grande beauté, qui est unique" ...
Clémentine est religieuse. Son avenir est sans mystère. Droit.
Raide. Sans issue, comme leur histoire.
Célestin ne baisse pas les bras. Il VEUT atteindre son but,
immuable, inavouable, inaltérable. Son Graâl à lui, c'est de
parler, toucher, aimer cette créature exceptionnelle, qu'il
vénère et qui l'obsède. Une seule fois lui parler. La
première mais aussi ... la dernière. Il sait que la lumière du
jour, tous ces crucifix, ces réservoirs d'eau bénite, ainsi que
le souper traditionnel avec aïoli au menu, auront raison de lui.
... "Qu'importe, lance-t-il, déterminé. Je l'aime, un
point c'est tout ! Je lui parlerai demain au chant du coq, quand
elle viendra ouvrir la porte du petit jardin, ses beaux yeux
encore pleins de sommeil. Elle cherchera la clef rouillée au
fond de sa poche, perdue dans les plis de son aube blanche, comme
une robe de mariée."' Soupirs.
Célestin n'est pas seul. Son ami Pierre-Louis ne le quitte
jamais. Pierre-Louis est un rat. Un gros rat. Noir et
mystérieux, au pelage luisant comme de l'anthracite. Son museau
et ses oreilles rose pastel offrent un élégant contraste avec
ses poils "corbeau endimanché". Pierre-Louis est
parfois un peu contestataire, c'est vrai. Il est magicien aussi.
Quel être fascinant ! Exemple de bonté et de clairvoyance.
Artiste à ses heures, Pierre-Louis n'a pas son pareil pour
composer des mélodies envoûtantes, en courant d'un bout à
l'autre du clavier du vieux piano à queue, laissant
s'entremêler les notes cristallines. Ce rat exceptionnel parle.
Il invente des histoires merveilleuses et captivantes. Il écoute
aussi inlassablement son vieux compagnon éperdu d'amour sans
espoir.
... "C'est un ami, un véritable ami"', pense
Célestin, s'attendrissant de voir son copain un peu myope
essuyer ses lunettes d'écaille qu'il hérita de Victor Hugo, son
idole. "Un ami unique, qu'on ne rencontre qu'une fois tous
les dix siècles et encore ! Sur lui, je peux compter nuit et
jour."' Surtout la nuit, quand ça revient. ÇA !!! ÇA !!!
D'incontrôlables fringales, un manque terrible de douceurs, de
sensations sirupeuses, de saveurs édulcorées. Un manque de
Clémentine, quoi !
- "Pierre-Louis, cours vite, autant que le peuvent tes
petites pattes, ou tes pensées. Dévalise tous les confiseurs du
canton. Apporte-moi des glaces, des confitures, des sorbets, des
biscuits, du gâteau. Enfin, tout ce que tu trouveras, vite, mon
cher ami, mon frère."
Pierre-Louis remue les moustaches, soupire. Déjà, il a disparu,
resurgit un instant plus tard, le temps d'amener une jolie
desserte mauve, recouverte de nappes rouges, rutilantes,
magistrales et scintillantes, où abondent des douceurs à
foison. ÇA commence. Célestin s'empiffre, se goinfre, engloutit
des sucres d'orge, des caramels, du nougat, des pâtes d'amandes,
des merveilleux, des éclairs, sauf les religieuses. Et Ça dure
et Ça dure. Toute la nuit. Jusqu'à ce que Célestin tombe
vaincu, anéanti par son orgie sucrée. Jusqu'à ce que, jusqu'à
ce que ... il pense à Clémentine, Ah ! ses lèvres lisses et
fondantes comme un carambar, ses yeux noirs comme de la
réglisse, ses oreilles rondes et roses comme du massepain, son
joli nez retroussé et attirant, comme une truffe en chocolat ...
A force de se gaver et de noyer
son chagrin dans les friandises, Célestin a mal aux dents. Ses
canines longues et proéminentes s'altèrent peu à peu. Il ne
peut plus rien avaler. Plus RI-EN. Pas même une sucette.
- "J'ai mal pour toi, cher camarade', s'exclame
Pierre-Louis, "mais que puis-je y faire ? Cela devait
arriver. Tu te souviens, quand nous habitions chez la comtesse
Bathory, combien de fois ai-je entendu ce refrain dans les
cuisines:
Roudoudous et
carambar
vanille et chocolat
auront raison des dents
des vilains gourmands !
Sitôt le dernier mot prononcé,
Célestin se trouve mal. B a chaud, il a froid, la tête lui
tourne. Ses dents claquent, accentuant sa douleur. Incrédule, le
vampire voit s'avancer Pierre-Louis brandissant un pic acéré,
le souffle de son haleine exhale d'inquiétants effluves d'ail.
- "Aïe! Aïe ! ", gémit-il dans un spasme.
Le visage de Clémentine est maintenant penché sur Célestin.
Célestin touche enfin le tissu de la robe lumineuse, renifle
l'odeur douceâtre de quelques cheveux argentés libérés de la
toque blanche. Des yeux de jais le regardent fixement,
profondément. Célestin s'enfonce inexorablement dans un
brouillard étrange, son regard se trouble mais il écarquille
les yeux pour mieux voir la femme de ses rêves, pour l'emporter
un peu avec lui. Elle s'approche, troublante, rassurante,
apaisante. Elle lui susurre à l'oreille:
Roudoudous et
carambar
vanille et chocolat
auront raison des dents
des vilains gourmands !
"Je n'y comprends rien, je perds l'esprit, j'hallucine. Clémentine semble masquée et serre une fraise dans la main droite. Non ! Cette croix devant moi, ces relents d'eau bénite. Cette lumière aveuglante, le soleil sans doute ... La fin est proche. Vite ! Il me faut lui parler avant de partir, lui dire que je l'aime de toutes mes forces, à en mourir pour elle. Je dois lui dire aussi Trop tard, il chancelle, il succombe, il rend l'âme.
Il règne dans le cabinet du
docteur Clémentine S., sur Clémentine,
chirurgien-dentiste, une certaine effervescence. On y pratique
une intervention. En prêtant l'oreille, on peut entendre ces
mots, assourdis par le bruits de la fraise:
- "Assistant Pierre-Louis, décidément l'aïoli ne vous
réussit pas. Laissez donc là cette piqûre et contrôlez la
pression artérielle de Monsieur Célestin, maintenant qu'il est,
enfin, endormi. Il me tarde de retailler ses canines
proéminentes. Brrr, on dirait un vampire ... "