Contes et cinéma, contes et représentation.


Harry Potter et la coupe de feu, le quatrième film de la série, remplit actuellement les salles. Il s'agit bien d'une série. Les personnages et les lieux sont supposés connus. La dernière réplique annonce une suite. Il s'agit bien aussi de "faërie" suivant Tolkien, c'est-à-dire un monde secondaire dans lequel il faut entrer (par le quai 9 ¾) et qui obéit à sa logique propre. Les identités, les actions des personnages, les lieux et aussi le vocabulaire nous font passer de l'autre côté. Le vocabulaire plein de fantaisie, de malice, de clins d'œil, est d'ailleurs à savourer plutôt dans les livres qu'au cinéma.
Narinia, selon Lewis nous fait entrer "dans un autre monde" suivant sa propre publicité.
En ces temps de cadeaux, on offre cassettes et DVD de contes selon Walt Disney et d'autres.
Une série de films sont des contes pour adultes et ont un succès qui ne se dément pas. Quelle est la raison de ce succès ?
Dans le M.A.D., supplément au Soir du 7 décembre 2005 et sous le titre "Tout conte fait ...", Fabienne Bradfer rappelle que les contes ont inspiré le cinéma depuis le début, par exemple les "Cendrillon" et "Barbe-Bleue" de Melliès. Depuis, le 7ème Art a trouvé dans le conte un terreau favorable. "Ces récits nous offrent l'évasion, une virée de l'autre côté du miroir ... ils nous parlent de nos peurs, de nos désirs, de nos rêves, de nos secrets." Elle signale l'ouvrage Contes et légendes à l'écran, collection Cinération n°116, Éditions Charles Corlet, 286 pages, 24€.
Beaucoup de films inspirés par les contes illustrent, représentent, adaptent, des contes écrits. Se pose la question souvent posée: faut-il représenter l'imaginaire ?
Le mot dit, le mot lu, ouvre la porte à l'imaginaire. La représentation impose une image, risque de fermer la porte à l'imaginaire. Actuellement qui imaginerait Harry Potter autrement que sous les traits de Daniel Radcliffe ? L'image unique est aussi la condition nécessaire pour la commercialisation des produits dérivés mais ceci est une autre histoire.
Autre chose sont les films de conte qui sont nés par et pour le cinéma. Exemple magistral: les deux films de Michel Ocelot dont Kirikou est le héros. L'auteur a vécu en Guinée, il a lu des livres de contes africains mais il n'a pas illustré un conte ou des contes lus ou entendus. Il s'en est nourri et a créé Kirikou et son moyen d'expression propre est le film d'animation.
Le film qui sort actuellement précède dans le temps "Kirikou et la sorcière". Il s'appelle "Kirikou et les bêtes sauvages". Quatre aventures courtes, quatre victoires de Kirikou, reliées entre elles par le conteur, qui est le grand-père du héros. L'auteur s'exprime avec des images, de la musique, des paroles (peu). Les images sont poétiques et peu réalistes mais non irréalistes. Les fleurs et les plantes sont merveilleuses. Très belles et aussi merveilleuses comme on dit "conte merveilleux".
J'aimer particulièrement la promenade de Kirikou sur la tête d'une girafe à travers ce qu'il appelle le jardin secret, le jardin des bêtes sauvages. Les animaux sont presque réalistes, on les reconnaît facilement; mais ils sont un peu fantasmés, pour entrer dans le monde secondaire, qui est sous-tendu par le désir, toujours selon Tolkien. Pour moi qui rêve de visiter un des grands parcs du Kenya et qui n'ose pas briser mon rêve par la réalité, je trouve dans ces images une Afrique Paradis.
Le langage des mots est souvent en décalage, presque précieux. Il fait penser au langage parlé par certains africains qui parlent un français châtié. Dialogues et surtout les monologues de Kirikou manquent parfois de naturel.
Kirikou est petit et il court souvent. Petit. Dans beaucoup de contes, le plus petit, le plus jeune est le meilleur, le plus courageux et tout et tout. Comme aînée, cela m'a énervée. Après tout, les benjamins sont parfois insupportables, paresseux, gâtés et tout et tout. A propos de King Kong, Daniel Couvreur dit que "les monstres soulignent notre condition dans ce qu'elle a de désespérément petit". En réalité, qui et quels que nous soyons, nous sommes tous des petits et nous avons besoin que des petits ne se laissent pas écraser, nous avons besoin de Kirikous. Et Kirikou est d'autant plus consolant qu'il réussit grâce à sa vaillance et à son astuce, sans l'intervention d'une quelconque magie. (Je ne nie pas le besoin de magie mais cela est une autre histoire). Mais pourquoi est-il aussi petit ? Il n'est pas un des petits enfants du village, il est minuscule. Sa petitesse quitte le réalisme pour devenir symbolique ?
Une dernière question: pourquoi Kirikou court-il autant ? Pour nous rappeler que notre vie est brève et que nous n'avons pas de temps à perdre pour accomplir nos exploits ?
Un proverbe chinois dit: "La vie de l'homme entre ciel et terre est comme le saut du coursier blanc qui franchit un ravin d'un bord à l'autre, l'espace d'un instant." Je profite du Nouvel-An pour vous souhaiter de vivre intensément le vol de votre coursier blanc.
Maria Delewe