Le Cuveau

© M-C Desmette
d'après le Merveilleux Voyage de Nils Holgersohn, de Selma Lagerlof

Dans le temps, il y avait beaucoup de loups. Il était une fois un homme, il s'appelait Sven, qui vendait des fûts, des baquets, des cuvelles. Il les transportait et allait les proposer à la clientèle. Dans le fond du traîneau, la plus grande cuve, celle dans laquelle on peut brasser la bière de Noël pour tous les habitants d'une grande ferme. .
C'est l'hiver. Ce jour-là, il glisse sur la surface gelée d'un fleuve. Des piquets en sapin marquent le chemin. Tout est désert, le village le plus proche encore éloigné. Une dizaine de loups le poursuivent et Noir, son cheval, est mauvais coureur. Il va bientôt être rejoint. Le marchand était paralysé de terreur.
Il voit venir à sa rencontre une vieille mendiante appelée Maline, bossue et boitant d'une jambe. La vieille Maline n'a pas encore vu les loups et va droit à leur rencontre.
- "Si je ne lui dis rien, elle va tomber dans les griffes des loups. Si je m'arrête pour la faire monter dans le traîneau, nous serons perdus tous les trois, elle, Noir et moi. Ne vaut-il pas mieux sacrifier une vie plutôt que d'en perdre trois ?"
Les loups hurlent, de quoi vous glacer le sang. Le cheval, fou de terreur, fait un bond en avant, prend le mors aux dents, dépasse la vieille mendiante.
La vieille a entendu les loups, elle crie, fait des signes mais le traîneau est passée.
- "Elle est perdue et moi je suis sauvé." L'homme ne peut s'empêcher d'être soulagé. Soulagé mais ... "J'ai toujours été bon et honnête. Je ne vais pas commencer maintenant à me déshonorer."
L'homme arrête le cheval. "Vite, vite, Maline, monte."
Son ton est rude, il est fâché contre lui-même, contre sa 'faiblesse'.
- "Qu'est-ce que tu fais dehors par un temps pareil, vieille sorcière ? Tu vas demander la charité aux loups ? A cause de toi, nous allons mourir, Noir et moi.
Maline ne dit rien.
- "Le Noir a déjà fait une longue route aujourd'hui, la charge est lourde et tu n'as fait qu' y ajouter, même si tu ne pèses pas lourd."
Silence de Maline. On entend le glissement des patins
sur la glace, le halètement des loups.
"Nous allons tous périr. Ça n'aura servi à personne de te ramasser, vieille."
Ce n'est pas la première fois qu'on la houspille, la pauvre. Vieille et mendiante, ça ne vous attire pas la considération. Quand même !
- "Je ne comprends pas pourquoi tu ne t'allèges pas. Jette les fûts et les cuves, le cheval aura ça de moins à traîner et tu pourras revenir les chercher. Les loups ne les mangeront pas !"
- "Comment est-ce que je n'y ai pas pensé ? Tu as raison, Maline. Tiens les rênes. Tu sauras mener le cheval ?"
- "J'en ai eu un jadis, qu'est-ce que tu crois ! Allez, le Noir, encore un petit effort ! Tu verras comme l'étable est chaude. Un bon picotin, ça te dit ?" Elle parle au cheval pour qu'il ne pense pas aux loups.
Sven s'affaire à défaire les cordes qui amarrent la charge. Ses doigts sont gourds ... et le temps presse, les loups sont de plus en plus près.
Enfin, un fût tombe sur la glace. Les loups s'arrêtent, le flairent, repartent à leur chasse. Une cuve, même jeu. Les loups, un instant distancés, talonnent de nouveau le traîneau.
- "S'il le faut", la femme crie sans même se retourner, "je me jetterai moi-même. les loups n'auront pas grand choses à se mettre sous la dent mais ça te donnera peut-être le temps d'arriver au village."
"Te laisser dévorer, jamais de la vie. Mais que faire ?" Pas vraiment le temps de beaucoup réfléchir. Il éclate de rire.
- "Tu ris ? Tu trouves qu'il y a de quoi rire ?" - "J'ai trouvé. Je vais faire tomber la plus grande cuve. Je me cacherai dessous. Toi, tu vas jusqu'au village et tu demandes aux hommes de venir me chercher."
Il fait comme il a dit. Il bande ses forces pour faire basculer la grande cuve. Celle-ci tombe sur la route. Sven saute du traîneau, se glisse sous la cuve. Les loups l'encerclent. Il ne pense même pas à avoir froid. Il chante, frappe le cuivre sonore. Les loups sont partis quand les villageois arrivent.