Dans le temps,
il y avait beaucoup de loups. Il était une fois un homme, il
s'appelait Sven, qui vendait des fûts, des baquets, des cuvelles.
Il les transportait et allait les proposer à la clientèle.
Dans le fond du traîneau, la plus grande cuve, celle dans laquelle
on peut brasser la bière de Noël pour tous les habitants
d'une grande ferme. .
C'est l'hiver. Ce jour-là, il glisse sur la surface gelée
d'un fleuve. Des piquets en sapin marquent le chemin. Tout est désert,
le village le plus proche encore éloigné. Une dizaine
de loups le poursuivent et Noir, son cheval, est mauvais coureur. Il
va bientôt être rejoint. Le marchand était paralysé
de terreur.
Il voit venir à sa rencontre une vieille mendiante appelée
Maline, bossue et boitant d'une jambe. La vieille Maline n'a pas encore
vu les loups et va droit à leur rencontre.
- "Si je ne lui dis rien, elle va tomber dans les griffes des loups.
Si je m'arrête pour la faire monter dans le traîneau, nous
serons perdus tous les trois, elle, Noir et moi. Ne vaut-il pas mieux
sacrifier une vie plutôt que d'en perdre trois ?"
Les loups hurlent, de quoi vous glacer le sang. Le cheval, fou de terreur,
fait un bond en avant, prend le mors aux dents, dépasse la vieille
mendiante.
La vieille a entendu les loups, elle crie, fait des signes mais le traîneau
est passée.
- "Elle est perdue et moi je suis sauvé." L'homme ne
peut s'empêcher d'être soulagé. Soulagé mais
... "J'ai toujours été bon et honnête. Je ne
vais pas commencer maintenant à me déshonorer."
L'homme arrête le cheval. "Vite, vite, Maline, monte."
Son ton est rude, il est fâché contre lui-même, contre
sa 'faiblesse'.
- "Qu'est-ce que tu fais dehors par un temps pareil, vieille sorcière
? Tu vas demander la charité aux loups ? A cause de toi, nous
allons mourir, Noir et moi.
Maline ne dit rien.
- "Le Noir a déjà fait une longue route aujourd'hui,
la charge est lourde et tu n'as fait qu' y ajouter, même si tu
ne pèses pas lourd."
Silence de Maline. On entend le glissement des patins
sur la glace, le halètement des loups.
"Nous allons tous périr. Ça n'aura servi à
personne de te ramasser, vieille."
Ce n'est pas la première fois qu'on la houspille, la pauvre.
Vieille et mendiante, ça ne vous attire pas la considération.
Quand même !
- "Je ne comprends pas pourquoi tu ne t'allèges pas. Jette
les fûts et les cuves, le cheval aura ça de moins à
traîner et tu pourras revenir les chercher. Les loups ne les mangeront
pas !"
- "Comment est-ce que je n'y ai pas pensé ? Tu as raison,
Maline. Tiens les rênes. Tu sauras mener le cheval ?"
- "J'en ai eu un jadis, qu'est-ce que tu crois ! Allez, le Noir,
encore un petit effort ! Tu verras comme l'étable est chaude.
Un bon picotin, ça te dit ?" Elle parle au cheval pour qu'il
ne pense pas aux loups.
Sven s'affaire à défaire les cordes qui amarrent la charge.
Ses doigts sont gourds ... et le temps presse, les loups sont de plus
en plus près.
Enfin, un fût tombe sur la glace. Les loups s'arrêtent,
le flairent, repartent à leur chasse. Une cuve, même jeu.
Les loups, un instant distancés, talonnent de nouveau le traîneau.
- "S'il le faut", la femme crie sans même se retourner,
"je me jetterai moi-même. les loups n'auront pas grand choses
à se mettre sous la dent mais ça te donnera peut-être
le temps d'arriver au village."
"Te laisser dévorer, jamais de la vie. Mais que faire ?"
Pas vraiment le temps de beaucoup réfléchir. Il éclate
de rire.
- "Tu ris ? Tu trouves qu'il y a de quoi rire ?" - "J'ai
trouvé. Je vais faire tomber la plus grande cuve. Je me cacherai
dessous. Toi, tu vas jusqu'au village et tu demandes aux hommes de venir
me chercher."
Il fait comme il a dit. Il bande ses forces pour faire basculer la grande
cuve. Celle-ci tombe sur la route. Sven saute du traîneau, se
glisse sous la cuve. Les loups l'encerclent. Il ne pense même
pas à avoir froid. Il chante, frappe le cuivre sonore. Les loups
sont partis quand les villageois arrivent.