Contes touaregs collectés par Zazie Dechambre

Ce que les vents de sable racontent

entretien

M-Cl Desmette

 

Zazie, comment es-tu entrée en contact avec la société touarègue ?

Nous avions envie de faire un voyage familial hors des sentiers battus, de voir les étoiles. Nous sommes allés dans le Sahel.  J’ai été fascinée par le désert, par la population et surtout sa façon de concevoir le temps: se dépêcher quand il le faut, consacrer de longs moments à la parole.  J’ai été frappée par la qualité de l’écoute.  

Est-ce une civilisation orale ?

Oui.  Il existe une écriture propre aux touaregs, Tifinagh, mais elle est uniquement utilitaire.  Elle ne sert pas à la littérature.  D’une façon générale, la culture est orale.

 Comment es-tu entrée en relation avec les touaregs ?

Même au cours d’un voyage “touristique”, on vit quinze jours avec 3, 4 touaregs. Il est possible de les observer, d’entrer en relation avec eux.  Surtout que les touaregs ont envie de faire connaître leur mode de vie, leur civilisation.

 Parlons un peu de cette civilisation.

La société est très structurée, question de survie, sur base du matriarcat. Les femmes sont au commencement du monde et de la culture. La tente appartient à la femme.  Question de survie toujours, hommes et femmes ont des tâches bien définies.  Ils se retrouvent souvent, mangent ensemble, écoutent ensemble contes et poèmes.  Il n’y a aucun mépris, ni pour la femme ni pour l’homme.  Ils donnent l’impression de vivre en harmonie. Tout le monde rit, papote, circule... Ils étaient animistes, ont été islamisés de force.  Ils sont musulmans à leur sauce, ont gardé beaucoup de l’animisme.  “Nos femmes sont trop belles, ce serait une insulte de les voiler”.  Ils sont monogames et pratiquent la limitation des naissances.

Quand as-tu entendu des contes touaregs ?

Au cours de mes quatre voyages (j’en prépare un cinquième).  J’ai fait le second pour recueillir des contes.

 Comment as-tu procédé pour la collecte ?

Au cours de notre premier voyage, j’ai rencontré à Niamey Issouf ag Maha, un érudit de formation universitaire.  Il avait envie de transmettre la richesse de l’oralité de ses origines.  Il est aussi poète, conteur, danseur.
Il m’a accompagnée lors de mon deuxième voyage  Dans son campement, il retrouvait sa famille.  Il m’a servi de traducteur.
J’ai d’abord fait connaissance, je les ai  regardés, regardé leurs interactions.  Même si je ne connais pas la langue, je peux en déduire beaucoup de choses de les voir agir.   Je me suis imprégnée.
Le conteur contait une partie du récit, Issouf traduisait, le conteur reprenait.  C’était vivant, l’auditoire réagissait, riait.
J’ai enregistré les contes en tamasecq et en français. 

Qui a choisit ces contes ?

Eux-mêmes, je n’avais pas de demande particulière.

 As-tu eu des contacts avec d’autres conteurs ?

Avec une conteuse d’Agadèz, vivant en ville.  Je lui ai demandé les mêmes histoires, pour les recouper.  Elles étaient parfois semblables au mot à mot, à la scansion des vers, parfois très différentes.
J’ai l’intention de retourner à Arrarous, pour écouter des femmes contant entre elles, sans interférence d’hommes, les mêmes histoires et d’autres.  Beaucoup de contes ont une valeur initiatique, la transmission de mère à fille est donc importante.

Le corpus de contes est-il riche ?

Le corpus écrit est pauvre. On a des travaux d’ethnologues, pour des spécialistes et d’une lecture peu agréable.  Certains instituteurs français en ont aussi noté et réécrit, avec leurs propres critères.
Le corpus oral est très riche.  Cette littérature est vivante, elle continue à évoluer.  Elle est souvent initiatique, parle de vie, de mort, des relations entre hommes et femmes, des difficultés matérielles,  raconte des exploit, le fantastique est très présent.  Exemple: les démons se disent “kel essouf, littéralement “ceux du vide”.

La conteuse que tu es était-elle dépaysée ?

Pas du tout.  J’y retrouve tous les ressorts familiers.

Quelques originalités ?

Des contes se terminant par une question, un choix, ouvrant une discussion qui peut durer des heures.
Des squelettes de contes, que le conteur prend pour lui, conte à la première personne et brode.
Le soir, jeunes hommes et jeunes filles se réunissent en une cour d’amour Alhal, pour réciter de la poésie, raconter des exploits accomplis par garçons et filles, les femmes chantent.  Une personne plus âgée veille à ce que tout se passe bien mais n’est aucunement un chaperon.
Des séances de devinettes.  Il existe même des concours dotés de très beaux prix.

Existe-t-il des sagas, des épopées ?

Anigouran est le héros d’une épopée qui raconte les démêlés de ce grand chef avec son neveu.  Matriarcat oblige, son successeur n’est pas son fils mais le fils de sa soeur.  Elle se passe au moment où les pierres étaient “molles”, sur lesquelles le héros écrit des messages à son neveu, qui comprend.  Ce serait l’origine de la culture touareg.
L’histoire de Dassine et Moussa, proche de la poésie, nous fait penser à Roméo et Juliette.

Revenons à ta façon de procéder.

J’ai envoyé mon enregistrement à une amie touarègue en France, pour qu’elle vérifie la traduction française de Issouf.  Réponse: impeccable.
J’ai transcrit les enregistrements en français, j’ai réécrit, comme tout conteur le fait.  Avec un but précis: faire un livre.  J’ai donc adopté un style écrit.  Il faut être clair, compréhensible pour la majorité des gens, tout en respectant l’authentique.  Par exemple: le “talgemoust” est le voile indigo des hommes.  Ici, “voile” fait penser aux femmes.  “Turban” est un mot arabe et les touareg détestent les arabes.  Je me suis résignée à employer “turban”.  Autre exemple: les Touaregs n’ont pas de mot pour “vert”.  Ils disent “un certain bleu”.  Si , dans la version française, je parle d’un arbre bleu, les gens ne comprendront pas.  Je dis donc “vert”.  Il faut aussi traduire les intonations, faire passer par écrit, les sentiments derrière les mots de la version orale.
Je me suis également attachée à l’analyse symbolique des textes.  C’était difficile, il n’existe quasi pas de publications sur le symbolisme des Touareg, sur leur matriarcat.  Le langage symbolique parle de l’eau, du sable, des nuages, du vent, des puits, de la suzeraineté, des rapports entre humains, entre cousins, entre soeurs et frères, la possession des animaux .... “Beau comme un chameau blanc”.
Mes interrogations ont fait l’aller et retour entre Issouf et moi; il est à la fois proche de sa culture, il comprend les européens.
J’ai envoyé mon texte à Hamadi, qui a tout relu, réaménagé pour une meilleure compréhension. Un regard extérieur est indispensable.
Après toutes ces maturations, j’ai envoyé le manuscrit à l’éditeur et l’aventure de la diffusion commence.

Ton livre est en langage écrit.  Cela signifie-t-il que les conteurs devront réécrire ces contes en leur propre langage oral ? Le pourront-ils ?

Ces contes ne m’appartiennent pas, ils sont à tout le monde.
Moi-même, pour les présenter en spectacle, je les ai réécrits en langage oral, en me souvenant de la gestuelle, du maintien, des intonations des conteurs touaregs.

Une toute dernière remarque ?

J’ai dû sabrer dans une matière très riche.  C’était un véritable crève-coeur.  Je me console en me disant que je pourrai faire un deuxième livre !