| LA
GRENOUILLETTE
En ce temps-là, toutes les femmes
étaient fileuses. Dans un royaume rustique où roi et princes
vont à sabot, un vieux roi fatigué voudrait remettre sa
couronne à un de ses fils. Lequel ? Aucun n’est vraiment
finaud. Le dernier, Bedoce est naïf et encore plus court d’esprit.
- "Mes fils bêtes sont, bêtes resteront. Il leur faut
une femme finette pour amender leur bêtise." Il leur remet
à chacun un plant de chanvre. "Celui qui m’apportera
dans huit jours le fil le plus fin, le plus uni, le plus solide, celui-là
verra sa vie changer."
Nous sommes en mai. Les vaches partent aux pâturages. Grande agitation.
Les deux aînés aident les bergères. Chacun se choisit
une amie, une belle plante rebondie, lui demande de filer le chanvre.
Les frères chassent Bedoce, personne ne voudra de lui. Celui-ci
se réfugie au bois des Fayes, s'assied au bord d'un ruisseau, pleure.
Une grenouille l'appelle par son nom. Bedoce explique son chagrin: personne
ne filera son chanvre.
- "Je le filerai, moi. Reviens dans huit jours et appelle-moi:
Grenouille, Grenouillette,
M'amour, mes amourettes.
Au jour dit, le roi appelle ses fils, demande le chanvre filé.
Bedoce va au bois des Fayes, se réjouit des fleurs, des chants
d'oiseaux, du gazouillis des eaux courantes … et ne se souvient
plus de la formule. Il en essaie plusieurs. La grenouille sort de l'eau,
lui fait répéter la bonne. Elle lui donne le fil, solide
comme du fil d'archal, fin comme un fil d'aragne. Bedoce remercie, rentre
au palais.
Le fil filé par les bergères est gros, plein de nœuds.
Celui de Bedoce est parfait.
Mais confier le royaume au plus bête des trois ?
Justement, on a sevré trois chiots.
- "Mes fils, voilà trois bichons à élever. Revenez
dans trois mois. Celui qui aura la bête la mieux apprise aura le
royaume."
Les deux aînés confient leur chiot à leur amie bergère.
Bedoce va au ruisseau, pleure. La grenouille sort de l'eau.
- "Reviens dans trois mois et, cette fois, n'oublie pas la formule."
Au bout des trois mois, les aînés vont chercher leurs bichons,
hirsutes, qui ne savent que gambader, mordiller, aboyer et pisser partout.
Bedoce (il n'a pas oublié la formule) revient du bois avec un corbeille
où dort un beau petit chien fleurant le chèvrefeuille. Le
chien se réveille, sort du panier, donne la patte au roi, fait
mille amitiés, jappe à peine, gratte à la porte quand
il désire sortir.
Mais confier le royaume au plus bête des trois ?
Ce royaume sera à celui qui a la plus belle amie. Les deux aînés
ramènent leur bergère rougeaude. Bedoce va retrouver la
grenouille.
- "Prends-moi comme femme, fie-toi à moi." – "Je
le veux, sois ma femme." L'eau du ruisseau s'écarte, apparaît
le plus beau des châteaux. La rainette est devenue la plus belle
des princesses. (Elle était fille de roi, un sort l'a changée
en grenouille, sort levé si un fils de roi accepte de l'épouser
en grenouille).
Un carrosse d'argent mène au palais Bedoce, plus bête du
tout, et Grenouillette. Ils sont escortés par le peuple qui aime
bien le troisième fils du roi. Le roi compare les bergères
grosses et rougeaudes à Grenouillette.
Mais confier le royaume au plus bête des trois ? (Le roi ne s'est
pas aperçu que Bedoce n'est plus bête)
Le souci ronge le roi, il tombe malade. Les promises des aînés
ne savent que manger et commencent à se jalouser. Grenouillette
soigne le roi, le distrait, le guérit, debout dans ses sabots.
Le roi donne le royaume à Bedoce par amour pour Grenouillette.
Les deux aînés reçoivent des terres.
Trois mariages. Le peuple est convié. Tout le monde est heureux.
Tout le monde est roi et reine.
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d'après Contes du vieux-vieux temps, par Henri Pourrat. Livre de
Poche 2798, 1970. Sans doute un extrait du Trésor des Contes.
Un conte léger pour des vos jours d'été. Mais est-il
pour cela anodin ?
Bedoce doit son trône à son amour de la nature. "Bedoce
… il s'est fié à l'eau qui court, aux fleurs d'aimez
moi et aux fleurs de pensée. … est l'un de ceux qui peuvent
aimer naïvement l'eau fraîche et la verdure à perlettes
d'eau claire …"
Comme dans un certain nombre de contes, le roi ne tient pas sa parole
et ajoute des épreuves. Ici, il ne le fait pas par malice ou mauvaise
volonté mais par peur de ce qu'il a lui-même lancé.Ces
épreuves sont destinées aux épouses éventuelles,
portent sur des domaines "féminins": filer, éduquer,
être belle, soigner. L'épreuve des garçons est de
choisir une bonne femme
Je note une accumulation de sons "oi" ?wa??dans les paroles
de la grenouille .MCD |