LES TROIS PETITS HOMMES DE LA FORÊT

© Véronique de Miomandre

C'était il y a belle lurette
et pourtant c'était hier
C'est aujourd'hui
et ce sera demain

A l’orée d’un bois, il y avait un homme dont la femme était morte.
Il y avait aussi une femme dont le mari était mort.
Cet homme avait une fille.
La femme aussi avait une fille.
Les deux fillettes se connaissaient et jouaient ensemble.
Or, un jour, la femme (mielleuse) dit à la fille de l’homme :
« Ma chère petite, dis à ton père que je voudrais l’épouser.
Nous formerions une nouvelle famille, tu serais ma nouvelle fille.
Tu aurais du lait pour te laver et du vin pour boire.
Ma propre fille n'aurait que de l'eau pour se laver, de 1'eau pour boire. "
(candide) La fille de l'homme court chez son père:
"Papa, Papa, la femme là-bas, elle voudrait t'épouser. Nous formerons une nouvelle famille, je serais sa nouvelle fille. Et j'aurais du lait pour me laver, du vin pour boire. Sa fille n'aura que de l'eau pour se laver, de l'eau pour boire. "
`Ma chère petite, le mariage est sûrement une grande joie mais il peut également être un grand tourment. "
II réfléchit, hésite, tergiverse
... Ne sachant que décider, il retire sa botte. Sa botte est percée, un trou dans la semelle. Il la tend à sa fille:
`Monte ait grenier Suspends cette botte au gros clou remplis-la d'eau claire. Si la botte retient l'eau, je reprendrai femme, si elle fuit, je ne nie remarierai pas. "
La fille prend la botte, elle remplit un broc à eau Elle monte ait grenier, elle suspend la botte elle verse 1 'eau. Aui contact de l'eau le cuir se resserre Pas une goutte d'eau ne coule de la botte.

C'est comme ça que la décision s'est prise
Et que l'homme s'est marié avec la femme

Le lendemain des noces
au pied de son lit, la fille de l'homme trouve une bassine pleine de lait pour se laver, sur la table un bol de vin pour boire.
Et la fille de la femme trouve au pied de son lit, une bassine d'eau pour se laver sur la table un bol d'eau pour boire
 

Le matin suivant
au pied de son lit, la fille de l'homme trouve encore une bassine de lait pour se laver sur la table un bol de vin pour boire.
Mais la fille de la femme trouve également au pied de son lit une bassine de lait pour se laver sur la table un bol de vin pour boire.

Le troisième jour
au pied de son lit, la fille de l'homme ne trouve qu'une bassine d'eau pour se laver sur la table un bol d'eau pour boire.
Et la fille de la femme trouve au pied de son lit, une bassine de lait pour se laver sur la table un bol de vin pour boire

Et les choses restèrent comme cela.

C'était il y a belle lurette
et pourtant c'était hier
C'est aujourd'hui
et ce sera demain

Chaque jour qui passe, la nouvelle belle-mère déteste plus intensément que la veille cette belle-fille (se moquant) si jolie, si gentille, si aimable, si parfaite. (hargneuse) Celle-là qui a toute les qualités, alors que sa fille à elle collectionne les défauts il faut bien l'avouer (à aparté de la conteuse)
Cette femme, cette femme jalouse s'ingénie à jouer des tours à sa belle-fille.
Un jour, elle taille une robe dans un grand sac de papier. Elle l'interpelle: "Viens ici, toi, mets ça sur ton dos et va me chercher des fraises. "
"Des fraises, ma mère, mais ce n'est pas la saison, il gèle à pierre fendre , la neige recouvre tout. Cette robe de papier laissera passer le froid glacial... "
"On ne répond pas à sa mère, fais ce que je te dis. Ne reviens que quand ton corbillon déborde de fraises. "
La fille de l'homme part dans la forêt, vêtue de sa robe de papier, son corbillon au bras.
Elle marche, elle cherche Elle marche, elle cherche malgré le froid mordant Elle marche, elle cherche malgré le vent piquant Elle marche, elle cherche malgré le gel coupant Elle marche, elle cherche Elle ne trouve pas la moindre petite fraise rouge sur le tapis blanc mais elle marche encor, elle cherche encor'
Elle arrive à une maisonnette Par la fenêtre de leur maison trois petits hommes la regardent approcher. (elle leur fait signe) Elle s'approche, toque à la porte. « Bonjour, puis-je me réchauffer près de votre feu ? Je dois chercher des fraises pour ma marâtre, je suis gelée. " "Bin sûr", dit le plus vieux Elle ouvre son pique-nique de pain dur "Vos vlez bin partager vosse pain avé nous ? "dit le plus jeune "Bien sûr. " "Vos vlez balayer la neige devant nos't' porte ?" dit le troisième "Bien sûr. "
Elle balaie.
Les trois petits hommes causent dans leur patois d'homme des bois 
...
C'es't one pove pètite, èle est bin djintiye
Fwârt serviyabe avec ça
Fwârt jènèreûse co 'bi n!
Moi, dju va lui donne ldon d'et' chake djou pu belle: dit le plus jeune
Et chaqu parole quèle dirèt, one pîce d'or tomberèt de sa boutch: dit le plus vieux
Et one rwé vienrè qui po la mariyé: dit le troisième

La belle ne se doute de rien, balaie, et surprise, surpris ..., elle trouve des fraises sous la neige Elle salut les trois hommes, les remercie, rentre chez elle, le corbeillon débordant ... "Voici vos frises, mère: djiling ... une pièce d'or sa demi-sœur accourt "où qu't'as trouvé ça, voleuse ?" (stupéfaite) "Je ne sais pas." Djiling ... une pièce d'or. Elle raconte son histoire et les djiling djiling djiling pleuvent de sa bouche.

La demi-sœur part dans les bois, emmitouflée dans un gros manteau de fourrure. elle se rue chez les petits hommes sans les saluer, ne partage pas son plantureux pique-nique, n'accepte pas de balayer la neige: `Y 'suis pas vot' servante, faut pas croire ... " Elle reçoit trois dons des petits hommes.
Moi dju va lui donner ldon d'et' chaque djou u laide: dit le plus jeune.
Chaqu' parole quèle dirèt, one crapaud tomberè de sa bouche: dit le plus vieux.
Elle aurèt one mwârt tèripe: dit le troisième.

La fille rentre chez elle "Maman, je n'ai pas trouvé vos fraises" croaa un crapaud saute de sa bouche. "Ma pauvre fille, que t'est-il arrivé ?" elle raconte son histoire, les croaa croaa croaa envahissent la maison.

Chaque jour que Dieu fait, la fille de l'homme embellissait et sa fille à elle enlaidissait la marâtre devenait folle de jalousie.

Un jour, elle envoie sa belle-fille rouir du fil dans la rivière gelée La fille y va, brise la glace avec sa hache, trempe le fil. Un carrosse s'arrête à sa hauteur ... Un roi en descend "Ma pauvre enfant, que faites-vous là par ce froid ? Je rouis du fil pour ma belle-mère, djiling. " Veux-tu venir avec moi pour lui échapper ?" "Avec joie, Majesté, djiling. Le carrosse les emmena au château Comme ils s'aimaient, ils se marièrent ... Comme ils s'aimaient, un an après un poupon mignon fit son apparition.

Mais l'histoire n'est malheureusement pas finie ...

La marâtre et se fille apprennent la nouvelle est viennent en visite de courtoisie. La jeune reine les accueille dans sa chambre d'accouchée. (la conteuse) ... moi, j 'les aurais jamais laissé entrer. Mais elle, elle est douce et bonne comme une oie blanche. Elle les laisse entrer ... Ce qui devait arriver arriva. La fille et la marâtre prennent la reine, qui par la tête, qui par les pieds, et hop, balancée par la fenêtre dans les douves du château. Le bébé pleure. La méchante fille s'installe dans le lit royal. Quand le roi veut voir sa trendr'épouse, la marâtre s'interpose "Elle est bien fatiguée, Majesté. " Le lendemain, le roi monte voir sa femme consternation !! Elle est devenue bien laide, de sa bouche sortent non pas de jolis djiling djiling djiling mais des vilains croaa croaa croaa La marâtre explique: "C'est la fièvre, roi, prenez patience... "

C'était il y a belle lurette
et pourtant c'était hier
C'est aujourd'hui
et ce sera demain

Cette nuit-là
le château entier dort ... à l’exception d’un petit marmiton dans la cuisine
Il voit sortir des douves du château une belle oie blanche
il l’entend chanter: (chant)

Roi, mon roi, dors-tu ou veilles-tu ?
Roi, mon roi, dors-tu ou veilles-tu ?
et mes visites que font-elles ?
le marmiton répond:
Il dort tout blond dans son berceau rond.

Alors l’oie reprend sa forme humaine, c’est la jeune reine.
Elle monte allaiter son enfant
borde ses draps avec amour

se retransforme en oie
La nuit suivante
le marmiton voit à nouveau l’oie et il l’entend chanter: (chant)

Roi, mon roi, dors-tu ou veilles-tu ?
Roi, mon roi, dors-tu ou veilles-tu ?
et mes visites que font-elles ?
Elles dorment d’un profond sommeil
Et que fait donc mon enfançon ?
Il dort tout blond dans son berceau blond.

A ces mots, la reine reprend  forme humaine, nourrit son bébé, le borde avec amour reprend sa forme d’oie.

La troisième nuit, la reine interpelle le marmiton: (chant)
Marmiton, marmiton,
va chercher notre bon Roi
Qu’il prenne sa grande épée de bois
Et fasse trois tours au-dessus de moi,
marmiton, marmiton, va chercher notre bon Roi.

Le marmiton réveille le roi
le roi apporte son épée de bois
fait trois tours au-dessus de l’oie
la reine apparaît devant le roi
Le roi est fou de joie mais il cache sa femme dans une chambre secrète pour confondre les deux mauvaises.
Le dimanche suivant, après le baptême du poupon, il demande à la vieille:
“Dites-moi, Madame, quel sort mérite celui qui précipite un autre de son lit dans l’eau ?”
La marâtre très sûre d’elle:
“Eh bien, il mérite d’être mis dans un tonneau hérissé de clous et d’être précipité du haut d’une montagne dans le fleuve.”
“Tu viens de prononcer ta propre condamnation” dit le Roi.
Et cela fut fait ainsi.
La marâtre et sa fille furent clouées dans un tonneau, précipitées du haut de la montagne.
Le tonneau roula du haut de la montagne
jusque dans le fleuve.

A mauvaise vie, mauvaise fin
Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse,
C’est parfois difficile d’être une bonne mère, c’est souvent douloureux d’être belle-mère.

 C’était il y a belle lurette
C’était hier
C’est aujourd’hui
Et ce sera demain