Homo Erectus

Ecrit à l'atelier d'écriture - août 1998
© Sylvianne GASPARD-MAHIEU

Mes biens chers frères : "C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair." extrait de la Genèse, chapitre 2, verset 24.

- Tu as entendu ? Non mais, tu as entendu ? Je suis sûr que c’est pour nous ce qu’il a dit ça, le curé. Il a regardé dans notre direction en parlant. Il voulait nous humilier devant tout le monde. Il se moquait de nous, ça c’est certain. Je ne veux plus rester ici. On déménage. On vend tout. On s’en va. On va n’importe où.

Jean parle vite. Jean parle fort. Ses mots s’emballent. Les sons dansent une danse de déception, une danse de désillusion. Il ne fait pas chaud dans la voiture mais de grosses gouttes de sueur perlent sur son front.

Paul, imperturbable, continue sa route. Il conduit et jette de temps en temps un regard caressant vers son compagnon, assis à sa droite. Sa moustache frétille d’amusement et pourtant, tout au fond de lui, il sait que la colère de Jean n’est pas vaine. Lui, la vie, les épreuves l’ont rendu plus rond ou mieux, plus ovale comme une agate polie par la meule et par l’eau. Jean, il est jeune, révolté. Ça lui passera...

- Je te dis que jamais ça ne va s’arrêter. Ils sont tous les mêmes, identiques, pareils, semblables. Tu verras, un jour ils vont nous forcer à remettre des triangles roses pour nous reconnaître dans la rue puis ils nous enverront dans des ghettos ou bien dans des camps. Qu’est-ce que j’ai de différent, moi ? Tu. peux me le dire ? Quelques kilos en trop ! Je sais. Mais à part ça ? J’ai deux bras, deux jambes, deux yeux, un nez, une bouche et puis... j’ai un cœur !

Deux grosses larmes se mettent à rouler sur ses joues. Elles disparaissent dans sa barbe et laissent la place à deux autres qui suivent le même chemin. Les chiens assis à l’arrière se réveillent. Ce sont deux setters. Ils ont le poil long, doux et brillant, l’oeil vif et la truffe humide. Ils posent leurs têtes sur les épaules de Jean, un museau de chaque côté.

Les deux amis arrivent devant chez eux. Une petite maison coquette dans un quartier bon chic bon genre - une petite villa sans fioritures ni ostentation avec des rideaux bien blancs et un jardinet où poussent des dizaines de fleurs multicolores. La voisine, une très vieille femme est sur le seuil de sa maison. Elle parle avec une autre femme qu’ils n’ont jamais vue. Quand ils entrent dans l’allée qui mène à leur garage, les têtes se tournent vers eux et la vieille voisine tend la main dans leur direction.

- Je suis certain qu’elle parle de nous. Tu as vu, elle a pointé le doigt vers la voiture. Voilà qu’elle rient maintenant ! Elles se moquent ! Et toi, tu restes là. Sans rien dire. Tu trouves ça normal sans doute. Quand tu penses que je lui fais ses achats chaque semaine, que je lui porte ses repas tous les jours. C’est facile d’avoir un voisin cuisinier. Mais c’est fini. Bien fini. Ter-mi-né.

Ils descendent de la voiture. La vieille leur crie :

- Bonjour. Je disais à Madame que vous m’aviez gâtée, hier, avec le gâteau. Bonne journée !

Ils rentrent dans leur maison, les chiens sur les talons. Ici, tout est neuf, bien rangé, agréablement disposé, un peu comme dans les livres de décoration. Ca sent bon l’orange et la cannelle. Ici, rien ne peut les atteindre. Ils sont dans une forteresse, un nid, un cocon, une île dans la mer des individus normaux. Une île pour eux, les anormaux, les malades, les pervers, les déviants.

Sous leur porte, une lettre. Pas une facture. Une vraie lettre écrite à l’encre turquoise, d’une petite écriture rapide et régulière dans une enveloppe blanche, sans timbre. Paul l’ouvre et la lit:

"Messieurs ou doit-on dire Madame, Monsieur, je ne sais pas !

Vous n’êtes pas dans le quartier depuis longtemps et déjà, on parle beaucoup de vous. Nous sommes tous ici des gens respectables et respectés. Votre situation "particulière" est un mauvais exemple pour nos enfants. Nous vous conseillons de déménager.

Signé : Une amie qui vous veut du bien."

Jean et Paul sont tristes. Ils ne demandent rien à personne. Juste un endroit pour Vivre. Cette petite maison qu’ils ont achetée et entièrement remise à neuf. Cette petite maison dans un quartier "comme les autres" pour des gens "comme les autres" et pour Jean, un emploi de cuisinier. 15 ans de métier. Des doigts en or. Une cuisine raffinée et légère. Des herbes de Provence, du basilic, de l’estragon, de l’ail qui parfument les morceaux choisis avec amour. Car plus que tout, c’est son métier qu’il aime Jean. Alors sans travail...

Le téléphone sonne.

- Ne bouge pas, j’y vais, dit Jean. C’est pour moi. Un emploi. Je le sens.

Allô. Ah ! Bonjour maman !

C’est dimanche matin et comme chaque dimanche matin, sa mère lui téléphone. Chaque semaine, pendant dix minutes, ils ne se disent rien. Ils n’ont jamais rien eu à se dire et ces derniers temps, ils se disent moins encore... comme si... Comme si, à des dizaines de kilomètres, sa mère avait deviné. Parce que quand on est une mère, on finit toujours par deviner même si ça fait mal.

- Jean, il faut que je te parle.

Ah oui, elle est bien décidée à lui parler, la mère. Son fils unique. Elle ne va pas continuer à se cacher des autres et d’elle-même. Elle ne va pas continuer à avoir honte quand on lui demande: - Jean ? toujours célibataire ?

Dans ces cas là, elle répond comme pour s’excuser :

- Avec son métier c’est difficile. Il rentre tard, fait beaucoup d’heures... Vous comprenez...

Oui, ils comprennent et ils sourient...

Elle a oublié, la mère, que son fils n’a plus de travail et qu’il en cherche depuis des mois. Elle finit même à croire à son histoire, la mère : un mariage, des petits-enfants qui gambaderaient dans son jardin en poussant des petits cris de joie.

Oh !Comme ce sera bien !... Demain.

Mais à l’autre bout du fil, il y a ce fils. Elle se racle la gorge. Pas facile pour une mère. Une longue inspiration et elle se jette à l’eau :

- Jean, je ne veux pas me mêler de ta vie mais... mais ton père et moi...

Jean, nous voulons nous excuser de t’avoir... mal élevé. On sait que tout est de notre faute. Tu. as sûrement été malheureux. On ne t’a pas écouté. On ne t’a pas compris. On a été trop sévères. On a fait quelque chose de mal. Et c’est pour ça que... que tu es devenu comme tu es. Mais je connais la solution. J’ai l’adresse d’un bon docteur qui pourra te soigner et puis je connais un prêtre qui te remettra dans le droit chemin. Je lui ai déjà parlé de toi.

Jean est devenu très pâle. L’attaque a été soudaine, inattendue même. Sa mère, sa propre mère. Après l’Église, ce matin et la lettre, sous la porte. C’en est trop en une seule journée. Sans un au revoir, sans un mot, il raccroche.

A cet instant précis, Paul entre dans la pièce. Il tient un journal à la main. Il semble heureux.

- Tu. en fais une tête. Écoute plutôt et il lit : " L’intolérance est partout. Elle est le produit des doutes et de l’incertitude. Plus nous sommes conscients de notre rôle individuel dans le monde et plus nous sommes tolérants envers les autres, tous les autres. Ce que deux adultes consentants font dans une chambre d’hôtel ou dans la solitude du foyer est leur affaire. De quel droit nous immiscerions-nous dans la vie des autres ? Au nom de la morale ? Et qu’est-ce que la morale sinon le reflet des sociétés et les perceptions souvent déformées des individus qui la compose ? Il est important de comprendre que la véritable morale est de vivre et laisser vivre. Le monde a bien plus besoin de guides qui sauront développer le spirituel de l’individu et placer son bien-être, son bonheur et son épanouissement au-delà des concepts définis que de moralisateurs qui voient toujours la paille dans l’œil de leur voisin. " C’est pas beau ça ?

Comme s’ils avaient tout compris, les deux chiens ont posé leur museau sur la table du téléphone et dans leurs yeux, Jean peut lire tout l’amour du monde.

Oh ! Comme ce sera bien !... Demain....