Écrit à l'atelier d'écriture d'août 1998.
Ce n'est pas un conte. Et pourtant...

Johnny

© José Brouwers

Il est un pays, un très beau pays, avec des vergers d'une fraîcheur éclatante et exquise quand le printemps nous revient... De belles fermes perdues au milieu des prairies. Les gens de ce pays se regroupent autour des clochers. Dieu est là... pour tout. Il s'est invité. Au centre de ce pays, une petite ville, Herve, très calme, surtout le soir, avec ses ruelles, ses petits coins à découvrir et à redécouvrir.

Tout au bout d'une de ces ruelles, derrière une lourde porte en fer rouillé, une petite maison ouvrière. Un bout de cour, un coin d'herbe, un sac poubelle, un jeu d'enfant, une corde pour sécher le linge quand le temps le permet, un fauteuil de jardin en plastic blanc, un bout de mur gris pour marquer la séparation d'avec la maison du voisin en contrebas. C'est là que vit Johnny.

Ses parents aiment le rock and roll, c'est un autre Johnny qui a chanté "retiens la nuit", une chanson douce pour faire l'amour et donner la vie à un gamin. Johnny est arrivé, un très beau bébé. Gérard, son frère, a deux ans et il fait bien son poids.

Ce n'est pas simple pour la maman de gérer la vie au quotidien, avec deux petits garçons mignons à croquer. Il y a du tintouin ! Et puis, cette mère est encore très jeune. Il y a à peine quelques années qu’elle a quitté ses parents pour vivre seule. Chez elle, à cette époque, ce n'était pas simple à vivre. Son père gueule, boit et, en plus, il ne l'a pas spécialement respectée. Que non, le salaud... Elle n'était pas prête à vivre tous ces événements aussi rapprochés, si... Elle se fait une raison, se fait violence, mord sur sa chique, est parfois malade, attrape de l'eczéma. Prend ses responsabilités. Parfois seule car son homme, un jeune et beau gaillard, ouvrier chauffagiste, est resté gamin. Il aime ses collections et ses soldats de plomb. Il aime s'isoler dans sa pièce toute réservée à cela. Le dimanche matin, il fréquente les brocantes. Il aime le foot.

"Le métier de parents s'apprend sur le tas et pourtant, c'est un art majeur."

Johnny grandit. Instinctivement, dans le secret de son cœur, à l'abri des regards, la maman sent les choses, à propos de l'évolution de son bambin. L'instinct maternel. Petit à petit, la mère est remplie d'inquiétude, parfois d'angoisse. Elle compare avec son aîné, Gérard. Elle n'est quand même pas plus stupide, plus bête que les autres mères, que sa mère.

Un soir de novembre, après une longue, très longue journée, Johnny a beaucoup pleuré, crié, la maman est à bout de force. Elle décide de parler avec son homme. Parler de leur fils. Pour la première fois. Elle se lance. Malgré le vieux poste de télévision qui parle haut et fort, malgré toute la difficulté, malgré que son mari regarde, comme tous les soirs, l'aquarium lumineux, si vivant, elle dit d'une voix douce, triste et tremblante : - "Chou, tu sais, avec Johnny, ce n'est pas la même chose qu'avec Gérard...", elle s'arrête. Lui, se retourne vers elle, la regarde, surpris, les yeux noirs grands ouverts, et lui, le petit parleur, se hasarde à dire d'un ton bref : - "La même chose ? Quoi ? Comment, comme qui, à propos de quoi ?" Puis il part dans un long soupir et se retourne vers l'aquarium toujours inondé de lumière verte, il regarde ses petits poissons, si vifs, si éveillés. Sa tête est pleine et tourne comme si elle allait éclater. Son fils ! Johnny !

La maman est traversée d'une grande douleur dans le ventre mais aussi des pieds à la tête, de la tête aux pieds. Son cœur de femme et de mère commence à battre fort, très fort, trop fort. Son corps devient chaud, puis froid. Elle transpire de partout et une drôle d'odeur se dégage. ... "Me comprend-il ?" Elle reprend la parole comme elle peut. Elle doit le faire, elle ne peut plus rester seule dans tout ce qu'elle vit avec Johnny. C'est maintenant ou jamais. - "Oui, avec Johnny, il se passe quelque chose de différent qu'avec Gérard. Il ne tient pas sa tête, il ne s'assied pas, il ne s'intéresse à rien. Il pleure, il crie... je crie." Épuisée, elle s'assied dans ce fauteuil rouge qui a connu tant d'amour. Son mari, presque assommé, comprend. Il s'assied près d'elle, pose la main sur son genou. Ses lèvres de desserrent. Apparaît un petit sourire. Il l'aime, sa chérie, sa belle grosse, lui le bourru, qui a si difficile de parier, de montrer sa tendresse, sa féminité.

- "On en parlera au docteur demain." Elle est rassurée, un peu comprise, moins seule, elle reprend espoir. Un avis autorisé. Il y a peut-être moyen de changer le cours des choses.

Johnny dort. Ses parents parlent de lui. Rêve-t-il déjà ? Sûrement. Comme rêvent les enfants, tellement petits et dépendants qu'ils sont. A la merci de tous les adultes. Sans défense, innocent et confiant dans "mon" papa, "ma" maman.

Le matin qui suit, et tellement d'autres matins, consultations, prises de sang, des quêtes, le désir de savoir, de se rendre compte de conn2citre la vérité. Accepter ce qui arrive, et les mots si compliqués, si neutres, si froids parfois, de ces autorités académiques.

En fin d'après-midi d'une journée de février, où la lumière grignote déjà quelques minutes, le jour de la Chandeleur "où l'hiver se meurt ou reprend vigueur", dans le confort tout simple d'un cabinet médical, les parents prostrés attendent et attendent le verdict, les mots du professeur : - "Johnny est malade. Il est en retard de développement. Il a une maladie au cerveau. Le pronostic est vague. Ce sera long, courage." Les parents écoutent, souhaitent dire quelque chose, les mots ne viennent pas. Ils se lèvent, paient et disent, en plus, merci. Dans les jours qui suivent, la nouvelle fait le tour de la famille. Chacun y va de son petit commentaire. Pour essayer d'aider... Cela tombe souvent à plat, comme une maladresse de plus.

Johnny va avoir deux ans. Le silence s’installe dans la maison, comme une lourde porte qui se referme sur un prisonnier qui clame son innocence. Le père et la mère se regardent, pensent s'être parlé, alors que ni l'un ni l'autre ne prononce aucun mot. Quelque chose est brisé. Johnny est handicapé. Cela leur arrive à eux. Pourquoi à eux ? C'est déjà tellement dur de vivre, après avoir connu l'enfer dans sa famille d'origine.

La relation mère-enfant se dégrade, même à l'insu de la mère. L'avenir se charge de gros nuages, gris, noirs, très sombres. Parfois, le soleil vient. Pâle. Pour un instant. Sans aide, la mère perd pied. Johnny reste à jamais avec ces images-là dans sa mémoire. Il grandit physiquement. Il marche mais n'arrive pas à courir. Il ne parle pas, il crie, il émet des sons, pas de mots. La maman croit parfois entendre des mots.

Un jour, sans rien savoir de cette famille, arrive dans la petite ville, un homme d'âge mûr, un peu fou, très amoureux, pas bête, naïf, déterminé, commerçant par ailleurs. Il a dans sa tête tous les messages, le message de l'Évangile. Il s'appelle Jo. Jo a envie, avec son fric, son oseille, son flouze, d'être concrètement généreux, en mettant sur pied une asbl. Elle s'appellera "Vivre et grandir ensemble". Il a envie d'aménager des locaux pour accueillir des enfants en difficulté. Il s'intéresse depuis toujours au développement de l'enfant. Il est aussi logopède. Il croit, dur comme fer, qu'il est possible de faire plus et mieux que ce qui se passe à l'école maternelle. Il ne se résigne pas.

Je vous l'ai dit, il est un peu fou, le gars. Mais il est tenace. Il va jusqu'au bout, trouve un rez-de-chaussée. Il aménage ces deux pièces avec tout son cœur, comme quand on est amoureux. Cela le pousse, l'entraîne. Il se dépasse. Sur la porte est écrit : "Gratuité" et "Poussez la porte si vous avez besoin de parler à quelqu'un." Il commence alors son travail de bénévolat. Comme si cela était écrit, un jour, Johnny, alors âgé de trois ans, et sa maman, poussent la porte bleue de l'asbl.

Une porte bleue, décorée de la main d'un artiste. Un très beau motif, avec des enfants rieurs, joyeux, pleins de vie... Une porte à ouvrir. Une porte bleue, dans une rue commerçante de Herve. Johnny et sa maman ont le courage de la pousser, de la franchir. Le premier pas est fait. Premier bonjour, premier salut, premier contact, premiers regards, premiers mots, premiers sourires.

Les espérances sont grandes, énormes, comme quand on a déjà perdu beaucoup mais que l'on y croit encore. Jo regarde la maman et l'enfant. Il sourit, observe, est d'abord à l'écoute, attentif. Johnny reste collé à sa mère. Il sent qu'elle l'aime, son enfant. Ils décident de se rencontrer deux fois par semaine. Gérard, le frère aîné est parfois là aussi.

Le temps passe, les saisons se succèdent. Les rencontres ont lieu. Il s'y passe toujours quelque chose. On y boit une tasse de café. On s'écoute, on se respecte, on se livre, un peu, beaucoup. On cherche à comprendre, à orienter, à choisir. La confiance s'installe. La tendresse aussi.

Un soir, Jo fait la connaissance du papa de Johnny. Cela change tout. Jo aime le foot, un peu moins le rock and roll. Jo "retient la nuit" comme il peut mais ça, c'est une autre histoire. L'amitié s'installe. Jo joue au foot dans la même équipe que le papa de Johnny. Les choses de la vie ont changé. Jo n'est pas considéré comme un pro de la psycho, de l'éducation, de la médecine. Mais sans avoir l'air d'y toucher, il sait ce qu'il fait. Jo a un objectif, des objectifs pour tenter d'améliorer un peu la vie de Johnny et de ses parents. Johnny comprend, participe à ce climat, à cette chaleur humaine. Il a un cœur très grand. Il est comme il est et il nous demande à être accompagne, soutenu, respecté, dans son handicap mental. Vivre, pouvoir vivre comme il est.

Jo aime rendre visite à la famille. Une fois, il a été dans le coin retiré et secret du papa, a découvert ce petit monde des modèles réduits. Il connaît l'aquarium, la ruelle, la porte rouillée, la petite cour, l'herbe. Tout cela est dans ses yeux. Il n'a qu'à y penser. Quand il y pense, c'est bien. Beaucoup pourront dire que ce que fait Jo ne sert à rien... C'est peine perdue, c'est vain, bizarre, étrange… A chacun sa vision du monde, de la relation, de l'amour, des sous, de l'aide.

Aujourd'hui, quand Jo se promène à Herve, lentement, calmement, sereinement, avec la main de Johnny dans la sienne, il est heureux, il se sent grandir. Ce n'est pas lui qui recherche la main de Johnny pour la serrer dans la sienne. C'est Johnny qui vient vers lui, donne sa main en confiance, avec un léger sourire...