A
Goro, dans le sud de la Calédonie, deux vieux ont une fille
seulement, Poani, Coeur de Coco. Elle grandit mais au lieu d’aider
aux champs, elle va jouer sur le rivage et même jusque dans
les îlots, loin, de plus en plus loin.
- “Un jour, tu iras manger le bougna de Ketua à Lifou”
menacent les vieux. Ce Kétua est chef mais il a l’apparence
d’un énorme serpent.
Poani Coeur de Coco pense à Ketua malgré la distance
et la peur et elle veut voir. Un jour, elle monte à la montagne
d’où l’on peut voir Lifou, appelle le banian de
Ketua qui est en face. Il arrive et Poani se perche dans les branches
comme les oiseaux ... pour voir.
A Lifou arrivent bientôt deux gardiens de Ketua qui font les
nattes pour le bougna quotidien de Ketua. Poani crache sur les nattes.
- “Laisse-nous, oiseau.” Une deuxième fois. “Holà,
c’est quoi, la fille ? Tu ne sais pas que c’est pour le
grand Ketua ?”
- “Je voudrais le servir.” dit Poani.
- “Ça c’est difficile; mais si tu es courageuse,
peut-être tu pourras.”
On lui explique: Ketua arrive chaque soir comme un énorme serpent.
Surtout ne bouge pas dans ton coin. Ensuite il sortira quitter sa
peau de serpent et tu verras un beau jeune homme; tu lui serviras
le bougna et peut-être te prendra-t-il pour femme.
Poani s’endort, entend un bruit, voit une énorme tête
de serpent, tient son ventre et sa peur sans bouger. Ketua sort au
bout d’un moment, quitte sa peau de serpent et revient manger
le bougna servi par Poani. Il se couche, puis avant l’aurore
entre dans la peau de serpent et part.
Le lendemain et les jours suivants, même chose.
Un jour, Poani se décide: après le bougna, quand Ketua
s’est endormi, elle se lève doucement et va couper en
morceaux la peau de serpent dehors. Au petit matin, du bruit; c’est
Ketua qui n’arrive pas à entrer dans un morceau de peau.
- “Pourquoi as-tu fait mauvais à ma peau ?”
- “Et toi, pourquoi tu fais des manières avec une peau
mentie ? Je veux que tu deviennes toi-même; c’est bon
pour toi.”
C’est ainsi que Ketua arriva à s’épanouir,
grâce à Poani.
Dès lors, les vieux décident le mariage.
Recueilli à
Goro par R. Tavernier auprès de la vieille Alexandrine Akapo-Agouer.
Le collecteur, qui ne connaissait pas la langue, a eu l’aide
d’un missionnaire qui fait le traducteur.
Je n’ai pas gardé attachement du titre de la plaquette
où j’ai trouvé ce conte de Polynésie. Je
crois me souvenir qu’elle était publiée par le
Fonds de la Recherche Scientifique de France.
R. Tavernier et le missionnaire sont allés chez la conteuse
qui leur a raconté l’histoire. Elle n’était
donc pas en situation de conteuse devant un public.
Ce conte rappellerait l’alliance entre les îles de Goro
et de Lifou. Le totem de Goro est un petit oiseau, un poani. Le totem
de Lifou est un serpent. Cette alliance aurait été scellée
par un mariage.
note féministe: pourquoi le collecteur a-t-il appelé
cette histoire la Légende de Ketua ? Pourquoi pas celle de
Poani, c’est elle qui prend toutes les initiatives.
note culinaire: un heureux hasard a mis sous mes yeux la recette du
bougna.
Vous commencez par la casserole, un récipient en feuilles de
bananier liées par de la fibre de cocotier. Dedans vous mettez
de nombreux légumes (algues marines, ignames, taro, patates
douces, pourpier, cresson), de la viande, de la volaille ou du poisson,
plus des fruits de mer. Vous cousez la casserole pour la refermer
et mettez cuire sur pierre.
Voilà
trois contes à peu près sur le même thème:
“L’ours et la jeune fille”, conte letton, publié
et septembre, “Le porc et la princesse”,
conte moldave, publié en novembre, et celui-ci provenant de
Polynésie. Pour ce dernier, nous avons des renseignements sur
la façon dont le conte a été recueilli, ce qui
n’est pas le cas pour les deux autres. Ces trois contes, et
sans doute bien d’autres, amènent à se poser une
foule de questions. Dont:
Pourquoi les (des) hommes se cachent-ils sous une peau d’ours,
de cochon, de serpent ? Je crois que les animaux ne sont pas choisis
au hasard. Cela fait déjà un grand thème de réflexion.
Quel est le rôle de la malédiction, celui de la sorcellerie
? Exonération de responsabilité ?
Pourquoi les hommes veulent-ils, sont-ils condamnés à
apparaître différents dans l’intimité et
dans la vie sociale ? Et pourquoi est-ce un malheur si cette peau
animale disparaît, si on connaît leur humanité
à l’extérieur ?
Je laisserai le mot de la fin à Poani Coeur de Coco: pourquoi
tu fais des manières avec une peau mentie ?
|