Le lin

d'après Hans Christian Andersen

Petite révélation sur la cuisine intérieure. Pour bénéficier du tarif préférentiel de la Poste, nous devons publier au moins 1/3 de "culturel". Pas question de copier un texte. Par contre, une "adaptation" est acceptée. Voilà pourquoi vous trouvez toujours "d'après ..." Un "d'après Andersen" est désolant et nous nous en excusons. Nous ne pouvons que vous conseiller de recourir au texte original et à son charme authentique. Espérons que notre maladroit "d'après" vous mettra en appétit.


Le lin est en fleur. De jolies fleurs bleues, douces et délicates, chauffées par le soleil, arrosées par la pluie.
Le bonheur des enfants qui reçoivent un baiser de leur mère après le bain.
Le lin est heureux, il sait qu'il deviendra pièce de toile.
- "Quel bonheur incomparable !"
- "Ne vous réjouissez pas trop vite, le monde est mauvais." Les piquets de clôture chantent en craquant:
Ron et ron
Petit patapon
Et finie la chanson.
- "La chanson n'est pas finie, mes fleurs sont belles et moi je suis le plus heureux."
Un jour, des hommes sont venus arracher le lin. Le lin souffre. Ils le mettent dans l'eau. Le lin croit périr noyé. On le chauffe, il croit griller.
- "Il faut se contenter du bien qu'on a connu."
Le lin va de souffrances en souffrances.
- "Il faut subie des épreuves pour apprendre."
Broyé, cardé, filé, tissé. Le voilà enfin pièce de toile, superbe.
- "Quelle chance j'ai ! Jamais je n'aurais cru que ce serait possible ! Quel bonheur incomparable ! La chanson vient seulement de commencer."
La toile arrive dans une maison, elle est coupée, piquée, devient douze pièce de vêtement que la décence ayant cours au temps d'Andersen empêchait de nommer.
- "Je suis utile, c'est bien, c'est la le vrai bonheur."
Les années passent. Lavages, repassages, usage, la toile devient loques.
- "Tout a une fin, je ne peux pas vouloir être toujours."
Hachés, broyés, malaxés, bouillis, séchés, les loques sont devenues papier blanc.
- "Quelle surprise ! Jamais je n'aurais imaginé une chose pareille. On va m'écrire dessus. Quel bonheur incomparable !"
Quelqu'un écrit sur le papier les plus belles, les meilleures histoires du monde.
- "Jamais je n'aurais pu rêver pareil bonheur quand j'étais fleur dans les champs. Je passe d'une joie à une autre. la chanson se continue toujours mieux que ce que je pourrais imaginer. Je vais sans doute voyager autour du monde. les hommes vont prendre connaissance de ce qui est écrit sur moi. C'est un bonheur incomparable.
Le papier arrive chez l'imprimeur. Tout ce qui est dessus est imprimé sur des livres.
- "Tant mieux ! Si j'avais voyagé autour du monde, je serais sans doute maintenant tout déchiré. Les livres vont circuler et je resterai ici. Quel bonheur incomparable !"
Le manuscrit reste sur une étagère. "Je vais pouvoir me reposer, méditer, réfléchir sur ce que je suis. Qu'est-ce qui va m'arriver maintenant ? On va de l'avant, toujours de l'avant."
Le papier est mis dans la cheminée. Il flambe. Les enfants de la maison regardent les flammes. Ce qui fut le lin monte, plus haut que ce que la fleur bleue aurait pu imaginer. Il brille comme la toile n'aurait jamais pu briller. Toutes les lettres deviennent rouges, les mots sont des flammes.
- "Je monte vers le soleil. Quel bonheur incomparable."
Les enfants de la maison chantaient
Et ron et ron
Petit Patapon
Finie la chanson.
Chacun des mots disent:
- "La chanson n'est jamais finie. Moi, lin, je le sais. Quel bonheur incomparable !"

D'après Le Lin, in Contes d'Andersen, Gallimard, 1994. Textes choisis, traduits et présentés par Régis Boyer, Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne.