Écrit à l'atelier d'écriture des 14 et 15 novembre 1998

Nuit blanche pour une bête noire

© Marcel Dagniau

Il ne parle pas le français, ni le portugais, le zèbre. Ce sont les cacatoès qui parlent portugais. Quant au français, c'est l'affaire des hiboux, des caribous, des gnous, des genoux et de quelques autres. Tout le monde sait cela, évidemment !

Ce n'est d'ailleurs pas un zèbre non plus. Façon de parler, voilà tout. S'il était un zèbre, il parlerait zèbre, quoi de plus normal ?

En fait ... il ne parle aucune langue connue, académique, italique ni nordique. Pour se faire comprendre, il se sert surtout de ses oreilles. Des oreilles très, très mobiles. Il peut les mouvoir de haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite, d'avant en arrière et le contraire. Ce qui l'embête parfois un peu, quand le vent vient jouer dedans. Il peut aussi les écarter de sa tête. Ou les coller sur ses bajoues, ce qui lui donne l'air d'un phoque. Ce sont de longues oreilles, heureusement pas trop tout de même. Elles sont repliées une fois sur elles-mêmes. Bien en chair niais aussi malléables qu'une pâte à pizzas. Sauf qu'elles ne sont pas grumeleuses pour un sou. Très douces, au contraire, agréables à chatouiller.

La peau de son crâne est douce aussi. Elle se remplit de plis chaque fois que les oreilles remuent. Cela fait qu'il paraît préoccupé, peut-être même contrarié. Il a vraiment plein de choses à dire, ça se voit tout de suite. En plus, avec ces yeux-là ... De beaux yeux noisettes, tendres, nostalgiques, langoureux. Parfois impertinents. Débordant de demandes, d'attentes. Attente d'une pizza, peut-être ? C'est qu'il aime ça, la pizza.

Ah ! Ne pas oublier ! A l'autre bout de la bestiole, il y a un appendice dit "caudal". Il agite frénétiquement la chose dans les occasions les plus diverses. Et si la bête elle-même n'éprouve aucun goût pour la chasse (sauf au chat), la queue en revanche peut se flatter d'un beau tableau: vases, cristaux, bouquets, bibelots, carafons, guéridons et j'en passe ...

Pour compléter le tableau - l'autre tableau - notons enfin que l'animal dispose d'honnêtes aptitudes à émettre les sons les plus biscornus. Cornes de brume, bâillements bêlants, gémissements à fendre l'âme, éternuements à décoiffer, rafales de reniflements à plein nez, soupirs excédés, pareils à une bonne bourrasque quand elle passe sous votre porte sans permission. Il claque des oreilles aussi, aussi vite, aussi fort qu'un tir de mitrailleuse.

Quel zèbre, tout de même, cet Eliott. Façon de parler, ce n'est pas un zèbre, je vous lai déjà dit. C'est un bon vieux clébard de la marque Labrador. A peu près. Du zèbre, il n'a retenu qu'une couleur, le noir. Eliott est un labrador tout noir. Un chien malheureux. Rassurez-vous, rien qu'un tout petit peu. Un chien déprimé. Rien qu'un peu. Pourtant, il n'est pas condamné à l'errance, comme tant de ses congénères abandonnés pendant les vacances !

Eliott a des maîtres. Deux maîtres qui tiennent à lui autant l'un que l'autre. Elle est Portugaise, Portugaise du sud. Dès qu'elle rentre à la maison, d'autres Portugaises ne tardent pas à faire irruption dans ' le salon. Dans la vie tranquille du pauvre chien Eliott. Elles envahissent en un clin d'œil tout l'espace disponible. Lui chipent son p'tit coin à lui de divan défendu. Elles lui marchent sur la patte, sur le bout de la queue. Elles ne prêtent aucune attention à son "wifff" plaintif. C'est pas le pied, c'est pas la patte. Et puis les Portugaises, ça papote, ça rit comme des folles, ça mène un boucan d'enfer, ça déplace de Pair, ça se tape sur les cuisses, ça fait des moulinets avec les bras. lm-pos-si-ble de roupiller. Avec les Portugaises, celles du pauvre Eliott en prennent pour leur grade !

Puis il y a l'autre maître. Lui. Lui est Français. C'est pas mieux. Eliott voudrait mettre la truffe dehors, se dégourdir les pattes. En lever une. Flairer quelques poteaux. Rencontrer un ou deux potes. C'est un poète, ce chien. Il aime humer le fond de l'air, s'inspirer de rosée, voir passer les nuages. Pas comme les humains, quoi ! Vous croyez qu'il comprend ça, ce fichu Français de maître ? Que nenni. Monsieur s'affale dans son fauteuil et dans le Figaro, histoire de montrer à ces idiotes de Portugaises -la sienne y compris - que lui, il a quelque chose entre les deux oreilles. Là, juste au-dessus de son gros cou. Un zèbre aussi, celui-là ! Et quand vient le temps du Mundial de foot, c'est pire. Surtout quand les Français gagnent. Eliott a beau supplier, trépigner, piétiner, pleurer. Rien à faire, le maître ne décollera pas de ses pantoufles. Le sport avant tout !

Il en a assez, Eliott. Pas moyen d'avoir la paix chez soi, pas moyen de sortir pour une honnête, légitime balade. Eliott en a assez. C'est décidé. Ce soir, il rassemble un maigre baluchon (son foulard, un vieil os et trois croquettes), arrange ses oreilles en casquette, pousse la porte de derrière d'un bon coup de truffe. "Je me taille, salut la compagnie."

Il n'a pas fait six pas dans le jardin qu'il éternue et cligne des yeux sous l'averse. Il pleut à seaux, nom d'un chien, déjà plus un poil de sec. La pluie, il a horreur de ça, le clebs. Tout juste ce qu'il fallait pour soigner sa déprime. Le voilà au plus bas. Et pourtant, cela ne s'arrête pas là, hélas!

Manquait plus que lui. Raoul. Le rude roué Raoul. Le matou fortiche, le caïd des plates-bandes, le fauve des vérandas. Celui qui griffe d'abord et discute après. L'ennemi héréditaire. Il s'en fout de la pluie, Raoul. C'est un dur, un vrai. S'amuser un peu, lui courir après ? A quoi pensez-vous ? Raoul ne fuit jamais, il fait face. Hérissé comme un porc-épic. Ramassé, prêt à bondir. Grognant, soufflant, hurlant. Trop impressionnant pour un brave chien,

La nuit est tombée, à cette heure. Il pleut de plus belle. Eliott a égaré ses croquettes. Le flair n'a jamais été son fort. Raoul l'horrible chat a rameuté ses congénères et ses adversaires. Tous ensemble, ils mènent une épouvantable sarabande, poussant des hurlantes à vous déchirer les tympans.

Après tout, partir aujourd'hui ou demain ... Quelle importance. La grande aventure peut attendre un jour ou deux ! Notre toutou allergique aux matous retourne à la porte de derrière. Gratte. Rien. Aboie un p'tit coup. Rien. Hurle comme un loup. Toujours rien. Miaule comme Raoul, en bon polyglotte. Personne ne vient lui ouvrir.

La Portugaise dort sur ses deux. Le Français a abondamment fêté la victoire de son équipe. Eliott passe toute la nuit dehors, planqué sous un buisson, les pattes de devant sur ses oreilles à lui, pour entendre le moins possible Raoul et sa bande. Les fesses dans l'humidité. Il déteste l'humidité.

Au matin, il rentre enfin à la maison, la queue entre les pattes (de derrière, cette fois), les feuilles en berne, l'air contrit. Trempé du poil, il dégouline sur le tapis et se fait engueuler en prime.

L'aventure, la poésie, la liberté, la paix, la vie au grand air, c'est bien beau tout ça. U adore, il en rêve, Eliott. Mais comparé au confort et aux succulentes pizzas ... Bah, comme les humains, quoi ! Quel zèbre, cet animal.