L’enfant et l’Ondin


Nils et Johan habitent au bord de la mer. C’est l’hiver. On raconte que l’Ondin gèle la surface de l’eau pour se protéger du froid au fond de sa retraite sous-marine. Les enfants veulent voir si la glace porte. Leur mère leur recommande de ne pas s’éloigner du bord, pas plus loin que les branches de saule.
- "L’ondin essaiera de vous vous attirer sous l’eau. Il s’ennuie depuis que ses filles sont grandes et sont parties." Les deux garçon s'aventure sur la glace qui craque, ce qui les fait rire. Johan dépasse la limite, passe au travers de la glace. Il tombe dans les bras de l’Ondin, vieillard au regard bienveillant et à la longue barbe blanche.
- "Tu verras comme nous nous amuserons bien ensemble." L’Ondin conduit l’enfant à travers son palais de cristal, soutenu par des colonnes de corail, jusqu’à l’ancienne salle de jeux de ses filles. Des jouets à profusion, comme Johan n’en a jamais vu. Un harnachement en algues pour mener l’Ondin comme un cheval. Un sifflet, présent de la tempête. Des bulles d’air qui montent comme des ballons d’enfant et emmènent Johan jusqu’au toit de cristal. Johan aime par-dessus tout jouer avec le dauphin. Lui et l’Ondin prennent place dans une coquille de nacre et le dauphin les mène dans la mer à une vitesse folle.
Le soir, l’Ondin se décide à ramener Johan sur la terre, un enfant ne peut passer plus d‘une journée sous l‘eau, il doit aller respirer. Ils passent la tête au travers du trou par lequel Johan est tombé.
Sur la rive, la maison de Johan. Celui-ci aurait pu y courir. Mais l’Ondin s’est attaché à l’enfant, il joue de sa harpe d’or. Johan oublie tout pour l’écouter.
Sur la rive, père et mère pleurent leur fils qu’ils ont recherché en vain. Ils ne voient que des ombres et croient que le chant de la harpe est le murmure du vent. Le père rentre, la mère s’obstine, appelle. Mais Johan ne l’entend pas, il écoute les histoires passionnants que lui conte l’Ondin. Par trois fois, Johan croit entendre quelque chose, l’Ondin le ramène à son histoire. L’enfant prend peur de son regard maintenant glauque, se cramponne au bord. Il entend maintenant sa mère qui lui promet le baiser du soir. Johan crie, la mère s’aventure jusqu’au bord du trou où Johan est cramponné. Elle prend l’enfant dans ses bras, le ramène à la maison.
Ce soir-là, Johan a reçu beaucoup de "baisers du soir ".
Par la suite, Johan n'est plus si audacieux, il ne veut plus retourner chez l’Ondin. Mais souvent son regard se dirige au-delà des saules. Il aimerait tant connaître la fin de l’histoire racontée par l’Ondin. Jamais il ne l’a revu.

D’après Le château du soleil, in Svéa, contes suédois par Hylten, Cavalius et Hofberg. La Sixaine, 1947

Est-ce un conte d’avertissement ?
Il y a un interdit certes, mais la mère ne parle pas de noyade, seulement d'être entraîné sous l'eau. Cela suffit-il à faire peur ? L'Ondin est peut-être une sorte de Croquemitaine bien connu des enfants suédois qui habitent au bord de l'eau. L'équivalent d'un Henri Crochet ou d'une Marie Growette, personnages menaçants utilisés dans l'espoir d'écarter l'enfant de l'eau, du puits ?
Mais voilà qu'ici, les suites de la désobéissance sont plaisantes. L'enfant passe une magnifique journée. Il voudra rentrer près de sa mère, il ne renouvellera plus son expérience mais il gardera la nostalgie de l'expérience vécue avec l'Ondin. On ne dit pas s'il fait part à d'autres enfants, à son frère entre autres, des jeux passionnants avec l'Ondin, de l'histoire palpitante que celui-ci lui a racontée. Peut-on garder sa langue quand on a vécu cela ? Ne pas se mettre en valeur auprès des camarades ?
Dans la vraie vie, un enfant qui passe au travers de la glace et vit une journée sous l'eau est mort. La réalité, que l'enfant peut connaître, est donc beaucoup plus terrifiante que l'histoire racontée par sa mère. Un conte de ce genre aidera-t-il à garder les enfants loin de l'eau et du péril ? On peut en douter.
Décidément, je m'éloigne de plus en plus de l'hypothèse du conte d'avertissement.
On ne peut pas dire que la désobéissance soit punie. A tout prendre, Johan en tire un bilan positif. La mère ne le gronde pas, il récolte "beaucoup de baisers du soir". Sans doute a-t-il senti l'inquiétude de sa mère et il en tient compte puisqu'il "n'est plus si aventureux".
Reste la nostalgie. Et la fascination des histoires.
Et la responsabilité de ceux qui racontent des histoires. MCD
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