De l'écrit à l'oral:
Atelier de réécriture du conte organisé par Parole Active en avril 2000.

La palabre des noms d'honneur

©Philomène Bilonda

C'était au temps où les animaux parlaient. Ils intervenaient souvent dans la vie des humains. Les hommes aussi comprenaient parfaitement le parler des animaux.

En ce temps-là, le seigneur Léopard Nkashama et son ami Kabundi, la fripouille, un monsieur Mangouste, s'aimaient un peu, beaucoup, passionnément ... Léopard Nkashama voulait dominer le monde. De son côté, Kabundi Mangouste ne songeait qu'à contrer les projets du grand seigneur. Comme cette fois où Léopard Nkashama avait eu besoin des services de Kabundi Mangouste...

Léopard Nkashama est un polygame. Dans son harem, on voit des femmes de toutes les espèces: girafe, guenon, hippopotame, lionne ... Pour que sa collection soit complète il ne lui manque qu'une femme de l'espèce humaine. Justement, Léopard Nkashama a en vue une jeune fille d'un village lointain.

-"Il est temps que j'aille la chercher, cette femme, sinon quelqu'un d'autre va me la prendre. Comme le veut la coutume, je me ferai accompagner par des amis. Ils serviront d'intermédiaires pour discuter de la dot. Deux personnes suffiront. Je prendrai ce bon à rien de Kabundi Mangouste, il n'a pas son pareil pour duper le monde; il défendra mes intérêts. Le deuxième compagnon sera Lungonyonyi Caméléon, le benêt. Il est doux, calme, apaisant ... II impressionnera les humains par sa sagesse.

"Hum !Voyons ! Est-ce que je n'oublie rien ? Si !les cadeaux pour la promise et ses parents. Ce serait indécent d'arriver là-bas les mains vide. Aaaa! Je sais ce que seront ces cadeaux. Quelque chose qui se mange. Des mets savoureux qui vont réellement plaire aux humains. Ils s'en pourlécheront les babines."

Content de sa trouvaille, Léopard Nkashama va solliciter Kabundi Mangouste et Lungonyonyi Caméléon pour le voyage.

-"Nous partirons à la fin de la saison des pluies, la piste sera plus praticable."

Arrive le jour du départ. Tout est calme dans le village. Madame Mangouste va puiser l'eau à la rivière comme chaque matin; ses quatre enfants jouent dans la brousse derrière la maison; Kabundi, leur père attend le signal du départ. Il est assis dans une chaise longue devant sa case. L'attente dure, dure ... Kabundi finit par somnoler, par s'endormir, par ronfler. C'est à ce moment précis qu'un ombre inquiétante rôde dans la brousse derrière la maison, là où jouent les enfants ...

Quelque temps plus tard, Léopard Nkashama, Lungonyonyi Caméléon et Kabundi Mangouste sont sur la route. Léopard Nkashama a une jolie gibecière ornée de perles; il la jette sur l'épaule de Kabundi Mangouste:
-
"Pour le portage, c'est toi le meilleur!"
-"Qu'est-ce qu'il y a dedans ?"

-
"Oh, quelques présents pour ma belle-famille.
- "Mais encore ?"

-
"Tu verras quand nous serons arrivés ! Sois un peu patient, pour une fois."
La patience ? Une vertu que Kabundi ignore. Le besoin de savoir ce qui se trouve dans la gibecière lui taraude la cervelle.

-
"Mes amis, attendez-moi un instant, je dois absolument aller me soulager."
-
"Va ! C'est encore ton éternelle colique qui revient."

Kabundi quitte le sentier et s'enfonce dans les hautes herbes. Dès qu'il sent que les autres ne peuvent pas le voir, il se hâte d'ouvrir la gibecière ornée de perles.

-"Mais ! Mais ? Que ? Que ?" Toute se descendances est là-dedans, endormie. " Qu'est-ce que cette cruelle créature a encore voulu me jouer comme tour ?" Avec sa rapidité habituelle, Kabundi sort ses enfants de la gibecières, les cache dans un terrier, file comme une flèche chez Léopard Nkashama.

En l'absence de leur mari, les épouses de toutes les espèces animales vivent au ralenti: une joue aux osselets, une autre enfile des perle, une troisième épouille sa co-épouse, une autre encore oint son corps d'huile de palme. Aucune d'entre elles ne voit Kabundi pénétrer dans la concession, se saisir de quatre petits, les mettre dans la gibecière et quitter la cour du léopard sur la pointe des pieds.

Sur le chemin, un peu plus loin, Léopard Nkashama s'impatiente:
- "Kabundi, espèce de malappris ! Viendras-tu à la fin des fins ? Tu fais des cailloux, ou quoi?
- "J'arrive, j'arrive."

Les trois amis se remettent en route. Léopard Nkashama exulte à l'idée du beau cadeau qu'il apporte à sa belle-famille:
- "Tut ! Tut ! Je suis heureux ! Petite flûte !
Tuut ..." 
Kabundi Mangouste, lui, se réjouit en pensant à la tête que fera son compagnon lorsqu'il ouvrira la gibecière aux perles. De son côte, Lungonyonyi Caméléon change de couleur à chaque arbre rencontré.

Au village de la promise, les humains accueillent chaleureusement les trois voyageurs; les enfants préparent un grand feu pour la veillée du soir. Le moment est solennel: chacun doit décliner ses noms d'honneur.
-"Léopard Nkashama, sultan de la savane? Je suis Kakenza Mulombu, le vaillant, l'irrésistible. Je suis aussi le routier qui marche en chantant pour les enfants. Je suis enfin celui qui apporte des présents dans la gibecière ornée de perles."
- "Kabundi Mangouste, Kabundi wa Dinkelengeza; celui dont une seule cuisse remplit un pot à viande. Je suis aussi le devin qui connaît les présents de la gibecière ornée de perles. Je suis enfin le chasseur roublard qui ne se laisse jamais berner."

C'est le tour de Lungonyonyi Caméléon. Celui-ci semble distrait par la nouvelle couleur qu'il est en train de prendre. La belle-famille s'indigne, elle s'intéresse plus à la généalogie des trois visiteurs qu'à leur aspect physique. Un petit vieux ne peut se retenir:
- "Je croyais ceux de ton clan plus vantards que coquets !"
- "Détrompez-vous ! Je suis bel et bien Lungonyonyi Caméléon, du clan des changeurs de peau et de caractère. Je suis aussi celui qui craint le soleil et recherche l'ombre. Je suis enfin le : Vous allez voir ce que vous allez voir! "
- "Ça c'est parler ! Dites-nous maintenant ce que contient cette gibecière. Dans toute la contrée, les gens savent qu'on vient chez nous les mains sans flèches, sans sagaies et aussi sans maléfices ... Qu'est-ce qu'il y a dans cette gibecière ?"

Léopard Nkashama prend la gibecière de perles et la tend à son futur beau-père.
- "Ça, mon beau-père, ce ne sont que quelques amuse-bouche que je vous ai apportés. Jetez la gibecière dans le feu." Kabundi Mangouste essaie de reprendre la gibecière.
- "Non ! Ne fais pas ça, mon ami !"
- "Pourquoi non ? Mon beau-père, faites ce que je vous ai demandé."

Le beau-père jette la gibecière dans le feu. Une seconde après, de petites voix s'élèvent des flammes:
- "Papa ! Au secours, on nous brûle ! On veut nous tuer !"
- "Grrr ! Qu'est-ce que cela signifie ? En voilà une sorcellerie, je crois entendre les voix de mon sang!"

Léopard Nkashama surmonte sa peur du feu, , se jette dans les flammes et retire la gibecière de perles. Il oublie la raison de sa présence dans le village, bondit sur les hommes. II griffe un villageois, mord un second, il renverse paniers et jarres, il saccage les cases et, pour finir, il croque sa belle-mère.

Les villageois sont ahuris, épouvantés.
- "C'est comme ça que tu viens chercher femme chez nous ?" Eux, d'ordinaire si paisibles, se saisissent de gourdins et malmènent les trois visiteurs. Kabundi Mangouste et Lungonyonyi Caméléon s'enfuient dans la brousse. Léopard Nkashama ajuste le temps de s'emparer de la gibecière, il quitte le village à toute allure. Il ignorait que les humains pouvaient devenir aussi agressifs que lui.

Beaucoup plus tard, les trois amis se retrouvent sur la route sous un kapokier, essayent de se remettre de leurs émotions. 
- "Lequel de vous m'a joué ce tour-là ? Qui a  mis mes petits dans la gibecière ? A cause de vous, plus jamais je ne pourrai épouser une femme humaine..."

Personne n'ose répondre, de peur de provoquer une autre furie. 
- "C'est certainement toi,  Lungonyonyi Caméléon, qui as fais le coup. En te présentant é tout à heure, tu as dit: `Vous allez voir ce que vous allez voir.' Autrement dit, voir ce qu'il y a dans la gibecière."

- "C'est tout à fait exact. Et toi, Kabundi, tout devin que je suis, je n'avais rien vu.

Effrayé par la tournure des choses, Lungonyonyi Caméléon se glisse dans un buisson, prend la couleur de la savane. Léopard Nkashama bondit à sa suite. Aveuglé par une nouvelle crise de folie, il donne des coups de patte partout. Sa griffe n'atteindra jamais le petit animal du clan des changeurs de peau.

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Philomène Bilonda a puisé dans ses propres souvenirs et les histoires que lui racontait sa mère. Elle a eu la joie de les retrouver dans les fables du cycle de la Mangouste, Kasaï Oriental, Congo, Contes réunis par Sœur Renée, dominicaine de Fichermont, Éditions Saint-Paul, Afrique, 1989.