
Du présent faisons table rase
Que la fiction prenne le pouvoir
Oublions la vie des puissants
Retenons celle des petites gens
Place aux contes, place aux fables
Place aux légendes, place à la petite histoire.
Paris, un peu avant que le bon peuple ne décide de se débarrasser de, son bon roi. Dans un de ces quartiers populaires où fleurent bon les parfums des blanchisseries, les odeurs des échoppes de légumes, de fruits et de charcuteries, un béret de marin s'envoie dans le ciel.
C'est le petit Louis. Des cheveux roux et
ébouriffés, des taches de rousseur - à moins que ce ne soit un
visage mal nettoyé un petit nez retroussé des yeux
espiègles et ce sourire, tantôt rigolard, tantôt taquin,
tantôt un rien méchant.
Il boîte un peu de la jambe droite, mais parfois cest de
la gauche, et lorsque les circonstances le poussent à courir, il
ne boîte plus du tout...
Il n'a que dix ans, mais ses vieux godillots se sont déjà pas
mal baladés dans les rues de Paris. Et lorsque les commerçants
du quartier le voient passer avec son pantalon un peu trop large
et sa petite veste usée, ils s'empressent de vérifier s'il ne
manque rien sur leurs échoppes.
" Louis c't'un voleur, c't'un vaurien c't'un crève la
faim ! "
Mais pour lui, il n'y a pas vraiment de mal à ça. Il reprend
juste à la société ce qu'elle n'a pas voulu lui
donner...
Sa mère, Charlotte, blanchisseuse de son
état, aimerait bien qu'il reste sur le droit chemin...
" Il est gentil mon petit Louis, c'est pas de sa faute
s'il vole parfois. C'est la vie qui veut ça... "
Et puis Charlotte, elle a encore les quatre frères et surs
de Louis. Cinq enfants, cinq pères différents.' Elle est comme
ça Charlotte, elle aime la vie, elle aime les gens et elle est
gentille avec tout le monde.
Si son petit Louis est rarement dans les deux misérables pièces
coincées sous les toits qui leur servent d'appartement, elle ne
lui en veut pas. En vadrouille tout le temps, il se débrouille
avec d'autres enfants de son âge. Des petits travaux, un service
ou l'autre et parfois un tout petit vol... Mais chaque fois
qu'elle a besoin de lui, il est là...
Ce mardi matin, il y a marché dans le quartier.
" Elles sont belles mes pommes, elles
sont belles ! ", " Qui na pas
encore goûté les patates de Parmentier? ",
" C'est pour qui le cageot de navets, c'est pour qui?
" ...
Et puis, il y a ces marchands venus des pays lointains, dont on
boit plus les paroles qu'on n'achète les épices. [Leurs
histoires font frémir tous ceux qui les écoutent]. Des mers de
serpents, des monstres
trois têtes, des géants à la
peau rouge, des rivières d'or! Qu'il aime cette ambiance le
petit Louis.
Il écoute, il regarde, il imagine, il sent, il
caresse les étoffes, les fourrures, les cuirs,...
" Un jour, moi aussi j'irai au nouveau monde ! Un jour,
moi aussi je prendrai un grand bateau et je traverserai les
océans. J'irai libérer les Amériques des Anglais avec La
Fayette et son armée ! "
En attendant, il continue sa petite vie de gavroche et se
promène au milieu des échoppes. Il n'a pas un sou en poche. Et
il ne se gêne pas à l'occasion pour chaparder un bon morceau de
bidoche.
Le petit Louis, il n'est pas tout seul. Il est
avec Raymond ! Raymond, cest sa fouine. Y'a deux ans, il
l'a sauvée des crocs d'un rat,- alors que Raymond était tout
bébé. Et depuis, ils sont inséparables. Toujours cachée
dans les poches de son grand pantalon, ou parfois dans la
doublure de sa veste...
Leur meilleur truc, c'est le coup des trois mains! Louis
s'approche d'une échoppe et tripote un peu les produits qui y
sont présentés.
" Tire tes sales pattes de là, Vaurien "

" Moi m'sieur? J'fais-rien, J'vole
rien, R'gardez mes mains! Y'a rien... "
Et tandis qu'il est collé à l'échoppe, un petit museau
et deux petites pattes sortent de son pantalon. Hop, Louis sent
glisser dans sa poche, la miche de pain, le saucisson ou le fruit
convoité et le tour est joué.
" Fous le camp, crasseux ! Tu fais du tort à mon
commerce ! "
Et Louis, un grand sourire aux lèvres, s'exécute.
Au hasard de sa promenade, Louis aperçoit un
petit groupe de gentilshommes bien habillés : beaux chapeaux,
jolies vestes, foulards, perruques blanches, cannes aux pommeaux
ciselés. Ils ont l'air très affairés et marchent, d'un
pas énergique.
Parmi eux, le père de Louis: Anatole l'imprimeur, l'ami des
Lumières, le passionné des cercles littéraires. Mais aussi
léternel distrait, toujours dans la, lune, Anatole. Il
traverserait un champ de bataille et serait pris en pleine charge
de cavalerie qu'il ne sen rendrait même pas compte.
Il y a dix ans, Anatole rencontrait Charlotte. Une amourette de
passage, une étourderie de plus et de cette furtive rencontre
naissait un petit Louis.
" Ton père est passé dans nos vies, la tête dans les
nuages - lui répète souvent Charlotte. Il aurait sans doute pu
s'arrêter, se poser et nous aimer mais au moment où c'était
possible, il a oublié de le faire... "
Anatole sait qu'il a un fils. Il l'aime beaucoup. Mais il ne
semble pas avoir pris conscience que l'éducation du petit Louis
puisse faire partie de sa vie...
" Jour Pa "
" Oh Louis, toi ici? Viens avec nous, nous allons au
palais des Tuileries demander audience au roi. Figure-toi que
hier soir, ils ont osé embastiller un pamphlétaire bien connu.
J'ai d'ailleurs publié il y a quelques années un petit opuscule
... ou était-ce un recueil de
poésies?... " Anatole est reparti dans son monde.
Pas de "Comment vas-tu?" , "Tout va
bien?", "Tu es en bonne santé ?",
"Tu n'as besoin de rien? " Non, il tient son fils
par l'épaule et lui parle tour à tour de la Bastille, du
problème qu'il a eu la veille avec une gravure, de sa rencontre
avec un écrivain russe, de ce formidable tableau qu'il a vu
l'autre jour... Il saute perpétuellement du coq à l'âne et de
l'âne au coq. Louis l'écoute, le suit et lui sourit. Son père
ne jamais, et c'est peut-être mieux ainsi. Et puis, ce n'est pas
tous les jours qu'on a l'occasion d'aller au palais des
Tuileries.
Arrivé dans la cour du Palais, le petit groupe
est arrêté par six gardes suisses aux uniformes d'un
rouge flamboyant et aux immenses chapeaux faits de plumes et de
fourrure. Tout autour, des courtisans les dévisagent avec
mépris.
La discussion s'échauffe un peu quand d'une fenêtre du premier
étage:
" De quoi s'agit-il? "
Le roi! en personne! Le roi Louis! 16eme du nom! Un visage rond,
un teint blanchâtre, un regard noir. Pile poil comme sur les
pièces d'or! Mais surtout, une couronne! Tout en or, brillante
et éblouissante comme un soleil d'été. Martelée, ciselée,
peaufinée... Des mois et des mois de. travail d'un artiste, d'un
orfèvre. Il ne voyait qu'elle. Le petit Louis avait flashé sur
la couronne du roi Louis!
" Elle ne lui va pas du tout. Il n'a pas une tête pour
porter une couronne si magnifique. Moi elle m'irait bien. Je
m'ferais beau. pour la porter. Je me laverais pour l'occasion. Je
lui ferais honneur. Je la mettrais en valeur " se dit
le petit Louis.
Mais le roi s'en va! Et la couronne le suit malheureusement. Écrivains et imprimeurs sont invités à patienter dans la grande
salle d'audience. Sa majesté les recevra peut-être, si l'envie
lui prend au cours de sa paresseuse journée...
Petit Louis n'a pas suivi ses compagnons
contestataires.
" Qu'est-ce que tu fous ici, toi? " Deux
grands gardes suisses - sans doute des suisses romans, car il
n'ont pas l'accent germanique.
" Je viens reprendre ma couronne ! "
" Ta couronne? Quelle couronne ? "
" Celle qui est sur la tête du roi,
tiens ! "
Deux grands éclats de rire giflent le visage de Louis. Puis un
violent coup de pied le fait voler au- travers du porche
d'entrée. Il va s'écraser sur le pavé humide et froid. Et ce
n'est ni la faute à Voltaire, ni la faute à Rousseau.
" Qu'on ne te revoie plus dans les parages, sale
morveux! "
Mais dans les parages, il y reste!
" Non mais: son père qui disparaît dans ce château
de malheur. La couronne à laquelle il a droit et qu'on ne veut
pas lui remettre. Et en plus on, bafoue son honneur de petit
homme. Non mais, que croit-il donc cet usurpateur. On va lui
montrer qu'il y a un Louis de trop dans Paris! Pas vrai
Raymond? " Sa fouine, la tête en dehors de la poche du
pantalon acquiesce. En plus, les grands chapeaux en fourrure de
ces gardes suisses ne lui plaisent pas du tout.

Et le petit Louis tourne autour du Palais. Il
observe, il scrute, il tâte les murs, il cherche une fenêtre
mal fermée,
" Foi de petit voleur
De ce noble et beau pays, le chef,
Ce soir n'aura plus de couvre-chef ! "
Charlotte est inquiète. Pour une fois, son petit Louis est revenu de bonne heure à la maison. Il lui a demandé 4 mètres de cordelette. Il a vidé son panier d'osier où elle entrepose ses boutons de culotte et l'a emporté. Puis Louis est passé par la fenêtre et est parti sur les toits.
Sa mère serait sans doute plus inquiète
encore si elle avait pu le suivre... Cinq ou six toits plus loin,
voilà qu'il s'empare d'un gros marteau et de longs clous en fer
laissés par un charpentier qui réparait une cheminée... Ainsi
équipe, il glisse le long d'une gouttière et le voilà parti
vers le palais des Tuileries...
Il est sûr de lui Un peu trop peut- être. Il est suivi !
Jacques, le gros gendarme du quartier. Une opulente moustache, un
nez aviné, un ventre si bedonnant que lorsqu'il fait un geste
trop brusque, il y a toujours un bouton de son bel uniforme qui
saute.
Jacques le gendarme déteste deux choses
par-dessus tout : les grumeaux dans son flan caramel et tous
ces petits morveux qui traînent dans le quartier.
Particulièrement ce crapuleux de Louis, le fils de l'imprimeur.
"Celui-là, le jour où je le prends la main dans l'sac, il
paiera. Il paiera pour tous les tours de cochon qu'il m'a faits,
pour toutes les humiliations que j'ai subies à cause de lui,
pour toutes les fois où Il m'a rendu ridicule aux yeux de tout
le quartier. Celui-là, il paiera un jour."
Et ce jour tant attendu est peut-être arrivé ! Jacques a vu le
petit Louis descendre des toits et partir d'un pas décidé vers
le centre ville.
"Celui-là, il prépare un mauvais coup !" Pour une fois Jacques n'a rien dit, Jacques a suivi. Il a suivi le petit Louis, Louis le menteur, Louis le chapardeur, Louis le voleur, jusqu'au Palais du roi Louis, Louis le Bourbon, Louis le 16e du nom, Louis le roi des... Français.
"Mais nom di chtop, qu'est-ce qui peut bien faire ici ?"
Le petit Louis est aux Tuileries. Il fait le
tour du Palais. Passe la barrière des magnifiques jardins et se
rapproche des murs imposants de la demeure royale... Des pierres
superbes, des blocs de marbre, des ferronneries de toute
beauté... Ce château est splendide.
" Mais l'entrepreneur qui la construit a fait pas
mal d'économie sur le mortier ! aurait affirmé un maçon
un peu trop franc
Pot de vin, incompétence ou décadence,
l'histoire jugera ! Mais ce palais ne tiendra
pas ! " Toujours est-il que les longs clous de
charpentier s'enfoncent sans difficulté et sans trop de bruit
entre les pierres. Louis se construit petit à petit un mur
d'escalade.
Une première marche, une deuxième marche, une troisième
marche, une fenêtre.
Une quatrième marche, une cinquième marche, une sixième
marche, une fenêtre.
Et ainsi de suite jusqu'aux appartements du roi!
Cinq étages plus bas, le gros Jacques tente la
même escalade... Il fait 80 kilos de plus que le petit Louis!
Deux marches improvisées cèdent sous son poids. Et c'est
miracle s'il parvient en haut sain et sauf...
Il passe la tête par la fenêtre où le petit Louis s'est
engouffré et la ressort aussitôt.
" Mon dieu, le roi Louis au lit en galante
compagnie ! "
Il repasse la tête par la fenêtre.
"Mon dieu, le roi Louis au lit en galante compagnie !"
Petit Louis est entré dans la chambre du roi.
La fenêtre par laquelle il est entré est à 3 mètres du sol et
à la même distance du plafond. Dans un âtre immense, un feu
crépite. Dans un grand lit à baldaquin, le roi ronfle...
Peut-être qu'il dort aussi, mais en tout cas il ronfle! A ses
côtés, une jolie jeune fille. Une reine de remplacement,
l'officielle est restée à Versailles.
"Ca vaut l'coup d'être le roi !" comme dirait
l'autre.
Tout le long du mur, un petit rebord de pierre. Sans doute pour
permettre aux laquais de nettoyer les fenêtres les unes après
les autres. Charlotte elle appelle ça des ramasse-poussière
inutiles, mais elle n'a pas de laquais qui font son nettoyage...
Le petit Louis se colle entre le mur et le longe tout doucement,
sans faire de bruit, la respiration presque coupée. A ses pieds,
la couche royale et un peu plus loin, une table de chevet sur
laquelle trône... la couronne du roi de France !
Lorsqu'il est juste au-dessus, le petit Louis s'accroupit. Il
sort d'un sac le panier d'osier, et y lie la cordelette.
"Ca va être à toi de jouer mon Raymond, et cette fois-ci,
c'est autre chose qu'une pomme ou un saucisson... "
La fouine sort de sa poche et s'installe dans le panier d'osier.
La corde descend tout doucement. Louis fait bien attention de
garder l'équilibre et de ne pas cogner le panier d'osier contre
le mur. Raymond est de plus en plus proche du " Saint
Graal ". Il l'agrippe, la culbute dans le panier et la
tient fermement entre ses petites pattes. Louis remonte le panier
avec autant de précaution.

" Nom de dieu, cette fois-ci j'te tiens, espèce de salopiot. C'est tout droit à la potence" que je t'enverrai ! Le gros Jacques a sa tête qui passe par la fenêtre.
Louis termine la remontée de Raymond plus vite
qu'il ne faut pour le dire et se précipite vers la fenêtre
opposée. Tout semble s'écrouler!
Heureusement elle s'ouvre! En bas, la Seine!
Jacques le gendarme a du mal à passer son
ventre bedonnant par la fenêtre. A peine dépêtré de celle-ci,
il veut s'élancer à la poursuite du voleur. Horreur! Il n'a pas
remarqué le gros marteau de charpentier que Louis avait laissé
au bord de la fenêtre. Il trébuche, il s'écroule, il tombe du
rebord de pierre, et s'étale de tout son long...
.. en plein milieu du lit à baldaquin!
Le petit Louis n'a pas le loisir d'admirer cette scène d'anthologie - le gros Jacques, le cul sur la tête de Louis XVI... Avant même que le gendarme ne trébuche, il a plongé, serrant contre lui Raymond, son fidèle complice, et leur précieux butin : la couronne du roi de France.
Depuis ce jour, le petit Louis ne quitte plus son béret de marin. Il ne le fait plus jamais voler en l'air et, à bien y regarder, il semble être plus volumineux.. Seul lui et Raymond savent ce que cache le béret. Peut-être Jacques le gendarme pourrait-il s'en douter, mais il a été enfermé à la Bastille et risque de ne pas en sortir de si tôt. Qui sait, peut-être que le petit Louis participera, bien involontairement d'ailleurs, à son évasion. Mais cest une autre histoire!
Quant au roi Louis, il ne retrouva jamais sa couronne. Quelques années plus tard, il perdra plus qu'une simple couronne, mais cest aussi une autre histoire, c'est même l'histoire...
Du présent nous avions fait
table rase
La fiction avait pris le pouvoir
Nous avions oublié la vie des puissants
Retenu celle des petites gens
Fin des contes, fin des fables
Fin des légendes, de la la petite histoire