Est-ce parce que l'on conte
pour pas grand chose
que l'on doit compter pour peu de chose ?!?
| Le
conteur, et cela d'autant plus qu'il est amateur ou pré-professionnel,
a souvent quelques scrupules à vendre au juste prix sa parole contée,
comme un produit marchandable, telle une pomme golden. D'abord, il est conteur, il raconte des histoires. Il a parfois l'impression de vendre de la matière volatile, éphémère et si légère, même s'il sait qu'elle est richesse de l'imaginaire, orfèvrerie du songe, éther subtil du réel et si indispensable aux hommes d'aujourd'hui. Enfin, parmi les artistes, il est un des plus humbles, contant ça et là, pour ceux-ci et pour ceux-là, ayant pour seuls besoins un peu d'espace, au moins deux oreilles attentives, un confort sonore et visuel minimum. (Nous parlons du conteur, pas de l'acteur) Sans compter qu'il utilise la parole, un instrument connu de tous, utilisé tout le temps par le commun des mortels; un instrument devenu, justement, tellement commun que le conteur se demande parfois pourquoi sa parole serait moins futile qu'une autre. Le conteur se prend à douter (et il est bon qu'il doute et se remette en question !) de l'importance de son rôle, de la valeur de sa parole, de l'intérêt de sa présence, du coût de son travail. Et justement, quel est le coût de son travail ? Voilà une question qui intéresse évidemment les professionnels et les pré-professionnels, mais qui, pour ce qui est des amateurs, peut se poser en d'autres termes: "quel est le rapport entre ce qu'un organisateur va débourser et le respect qu'il aura du travail du conteur, de la présence de celui-ci et du public ?" Si le conteur doute, pourquoi l'organisateur (ignorant souvent ce qu'est notre art) ne douterait-il pas ? Et dans le doute, abstiens-toi ... de payer ce que l'on peut négocier pour rien, pour pas grand chose ou pour pas trop ! Pourquoi payer trop ce que l'on peut estimer pour pas grand chose ? L'expérience nous montre qu'en réalité, la transaction argent/prestation est avant tout une garantie de satisfaction qui repose sur un jeu subtil de données diverses et qui n'a pas la même réalité d'un côté et de l'autre. Dans les faits, l'organisateur ne paie pas notre parole contée et nous ne faisons pas payer celle-ci ! Nous (les deux partenaires) situons formellement notre prestation sur une ligne de qualité qui sépare l'amateurisme (au sens péjoratif du terme) et le professionnalisme (au sens mythique du terme). Le téléphone sonne (scénario 1) -
"Allô ?!? Il
vaut mieux, bien entendu, avoir réfléchi à la question du coût
d'une prestation contée et ne pas se lancer dans une remise de prix
spontanée ou intuitive. II y a aujourd'hui des points de repère qui
peuvent nous guider. Nous en reparlerons. Ceci dit, réfléchi ou pas,
guide ou pas, on est trop souvent pris au dépourvu tant les
propositions sont différentes d'une fois à l'autre. Si
vous ne vous faites pas payer ... Le
jour J: Entendez
qu'il s'agira, dans la plupart des cas, de nous mettre (dans tous les
sens du terme ) et non de nous intégrer ! Espérons qu'on ne nous
demande pas de faire de la garderie. Si
vous vous faites payer trop peu
(souvent dans ces cas-là, c'est déjà beaucoup, sinon trop, pour
l'organisateur) Le
jour J: L'organisateur
est à l'aise comme un gros doigt de pied qui s'est fait tirer l'écharde.
Oh !Ce n'est pas qu'il n'avait pas prévu votre visite mais qu'il
avait douté de votre venue ! Si vous êtes venu pour si peu, vous n'êtes
vraiment qu'un amateur (*). Et les amateur, c'est bien connu, ne sont
que des amateurs et ne respectent pas toujours leur contrat (surtout
s'il n'y en a pas !) Dans
les deux cas: Pour
ce qui est du poids financier de votre intervention, la première
question à se poser, est: quelle est l'ampleur réelle de
l'organisation ? Souvent l'on vous a dit: - " ... pas de budget
... Tatata ...vous comprenez ... atratata ... philanthropique
..." Et lorsque vous arrivez, il s'agit d'un super-méga-giga
truc ! Ne serions-nous pas tous égaux devant les budgets ? Sûr que
non Etablissez
une convention fixant les meilleures conditions techniques pour la
meilleure prestation. Le
prix juste n'étant pas, comme nous l'avons compris, le prix du coût
de la préparation et de la prestation - en heures de travail, par
exemple - mais le prix qui équivaudra au bon rapport qualité de
l'accueil/coût estimé de la parole contée. (Le prix juste devrait
pourtant être le coût réel estimé par vous dans le cadre d'une
relation éthiquement correcte par rapport au prix pratiqué dans le métier.
La parole contée devrait pouvoir se vendre comme une pomme golden,
pour ce qu'elle est et non pour ce que l'on veut en faire. Et cela,
toute proportion gardée, même pour les "amateurs'). Dans la
plupart des cas, plutôt que "le prix juste ", vous en
arriverez à négocier un `juste prix ". Budget ou non, demandez le prix juste. Puis, s'il le faut, négociez au juste prix Ce juste prix pouvant même être, paradoxalement, la gratuité. Que vous contiez pour rien ou pour peu, informez alors votre interlocuteur du CADEAU que vous lui faites, en lui notifiant clairement le prix réel que vous auriez DU lui demander. Le
téléphone sonne (scénario II) -"Tatatatat
... c'est l'ami d'un ami qui ... petite fête ... en toute intimité
... Il
faut avoir réfléchi à la question ... mais s'il faut proposer un
prix au hasard, tapons plutôt trop haut que trop bas ! Si c'est
vraiment trop haut, on vous le dira. Si c'est trop bas, on ne vous le
dira pas ! Si
vous ne vous êtes pas fait payer: Il est possible que le jour J vous
n'ayez pas l'occasion de conter, ou peut-être même que la "fête"
n'aura pas lieu et que l'on ne vous aura pas prévenu. C'est
un peu comme si, quand il n y a pas de transaction financière, fût-elle
minime, il n y a pas, non plus, dans l'esprit de celui qui vous a
contacté, d'engagement ferme, de garantie d'obligation des parties:
pas d'argent --- pas de contrat ! Ou
si vous vous êtes fait payer trop peu ... Souvent, dans ces cas-là,
vous serez soumis aux aléas des événements au même titre que les
autres invités; et vos hôtes attendront de vous que vous vous
imposiez et vous feront peut-être des reproches si vous ne le faites
pas. Budget
ou non, demandez le juste prix. Puis, si tout vous y pousse: s'offrir
!!! Lorsque
nous sommes liés affectivement, d'une façon ou d'une autre, à
l'acheteur, nous aurions plutôt tendance à offrir notre prestation.
Si tel est le cas, acceptons-en l'augure ? Un cadeau coûte à celui
qui offre, pas à celui qui reçoit. Le
téléphone sonne (scénario III) -"Tatatata
... pour des enfants ... tatata ... comité de parents ... tatata ...
St-Nicolas ... Carnaval." Raconter
aux enfants reste encore pour beaucoup une chose naturelle, facile,
commune et plutôt occupationnelle, et donc sans grande valeur éducative,
et donc, donc ! sans grande valeur, donc ! Et ce qui n'a pas grande
valeur ne doit pas coûter fort cher. Si
vous ne vous faites pas payer: Vous serez considéré au même titre
qu'une institutrice, comme un raconteur d'histoire (nous avons pu
entendre: -"Mais dans nos écoles nos institutrices ‑
rarement « teurs » - racontent tous les jours.")
Elles le font très bien, c'est vrai. Leur pratique quotidienne les amène
à raconter souvent, c'est vrai. Il nous faudra donc faire respecter
votre statut de conteur et vous faire considérer comme un artisan du
conte et pas comme un outil pédagogique. Aussi,
devez-vous faire reconnaître votre prestation comme remarquable,
sortant de l'ordinaire, évoluant dans une autre sphère que celle du
quotidien de l'enfant dans la classe. Et pour ce faire, inutile de
perdre son temps en rhétorique, démonstrations théoriques,
explications pédagogiques. Pour ceux qui vous engagent et qui sont
avant tout des gestionnaires, le coût de votre prestation vaudra tous
les discours. Se
faire payer donc ! Et bien ! Bien
sûr, il est des milieux plus défavorisés que d'autres. Mais ne
jouons pas à tous les coups les bons samaritains. Souvent on le
regrette, au vu de ce qui est dépensé par ailleurs, pour d'autres
choses, toutes aussi nécessaires mais pas nécessairement plus. Le
téléphone sonne (scénario IV) -"
Tatatata ... grosse organisation .... tatata ... votre prix ?"
‑ "Ça vous coûtera (h)autant !" Vous tapez fort et
haut, sans hésiter. ‑ "C'est très bien, on se recontacte." Tout
est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Quand vous arrivez, l'étonnement
vous gagne. On vous accueille comme si vous n'aviez pas été payé !
Renseignement pris, ceux qui vous payent ne sont pas ceux qui vous reçoivent
! Et ceux qui vous reçoivent n'en ont rien à f... Comme
quoi ... rien n'est jamais sûr au pays des sous ! Ce
que j 'en dis, moi, c'est ce que j 'en pense. Vécu de près ou de
loin Histoires personnelles ou rapportées par d'autres ... Nous
souhaiterions en parler avec vous et faire parler la pratique des
conteurs amateurs et pré-professionnels d'aujourd'hui. Alors Si
vous avez des histoires vécues à nous faire partager sur le thème:
"Est-ce parce que l'on conte pour pas grand chose que l'on doit
compter pour peu de chose ?" à vos plumes (à puces ou non). Yvan
Couclet *
L'amateur (au sens péjoratif) serait un dilettante, c'est-à-dire une
personne qui s'occupe d'une chose en amateur, sans y croire et sans
s'y engager, opposé au professionnel (au sens mythique) dont les
qualités de professionnalisme ne seraient plus à démontrer et dont
on peut toujours être sûr, tant il est investi dans un travail dont
il ne doute jamais. |