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Le
monde n’est-il par une heure pour nous, une heure contre nous ?
Et puis, quoi, c’est notre monde ...
Il était une fois, lovée confortablement au creux d’un doux
ventre dodu, replet, avec quelques doux plis accueillants, une petite
peur recroquevillée sur elle-même.
C’était une petite peur ordinaire, banale, du type “je n’oserai
jamais”. La mine
normalement effrayée, les yeux inquiets, la gorge serrée, l’estomac
noué, les genoux flageolants, elle s’accrochait la plupart du temps
de toutes ses petites pattes au ventre rassurant pour surtout ne pas
risquer d’en sortir.
Pourtant
...
Pourtant,
les veilles de pleine lune, exceptionnellement, elle s’offrait une
grande inspiration d’audace et décrispait ses pattes crochues pour
soulever le store du nombril.
C’était
une petite peur curieuse !
Elle
écarquillait les yeux sur le monde extérieur:
Il y avait là LE SOLEIL, rayonnant, dans toute sa majesté, sa
splendeur
Pouf ! Un nuage noir passait l’assombrir ...
Il y avait là L’AMOUR et sa plénitude:
Et soudain une rupture et des larmes de sang ...
Il y avait là L’AMITIE et son cortège de joies:
Et puis une trahison, des déceptions ...
Il y avait là LA VIE
Il y avait là ... LA MORT
Le
monde n’est-il pas une heure pour nous, une heure contre nous ?
Et puis, quoi, c’est
notre monde ...
Vite,
la petite peur baissait le store du nombril, se roulait en boule, se
cramponnait de plus belle, en arrachait le ventre - oh elle ne le
faisait pas exprès - qui se tordait de douleur ...
-
“Eh, dis-donc, toi, la peur, là, tu ne pourrais pas prendre un peu de
vacances, aller voir dehors si j’y suis ?
Ça fait un bout de temps maintenant que tu m’égratignes, ça
commence à bien faire.”
Le ventre, tout bon enfant qu’il est, commence à en avoir assez de
ces malaises, ces élancements, ces crampes, ces tiraillements. “Je
sais, je sais, d’aucuns diront que je me plains d’aise. J’ai des
copains qui abritent jusqu’à douze, quinze peurs qui cohabitent, tu
imagines les journées qu’ils passent ! Mais tout de même ...”
- “Benh, tu sais, notre destin à nous, les peurs, c’est de naître
dans les ventres et de nous y accrocher.”
- “Ah, benh, ça, c’est la meilleure !
Qui est-ce qui t’a mis des sornettes pareilles en tête ? Tu n’es pas du tout obligée de rester, et d’ailleurs, tu
n’es pas née ici !”
- “Je ne suis pas née ici ?”
- “Non, ma crispée. Les
petits garçons ne naissent pas dans les choux, les petites filles ne
naissent pas dans les roses et les petites peurs ne naissent pas dans
les ventres !”
- “Benh, je viens d’où, alors ?”
- “C’est veille de pleine lune, soulève le store, regarde ...”
Au dehors, là, devant les yeux curieux de la petite peur, un
enfant intrépide se lance dans la grande aventure de ses premiers pas.
Autour de lui, le cercle des personnes qui l’aiment le plus au
monde:
- “Attention, tu vas tomber !”
- “Pas trop vite, sois prudent.”
- “Attention, le coin de la table !”
La
petite peur frémit, baisse le store.
- “Et alors ?”
- “Alors ? Ce qu’on
apprend au berceau dure jusqu’au tombeau.
Une petite peur vient de naître dans le ventre de ce bébé.”
Pourtant, c’est par des chutes que l’on apprend à marcher.
Et toutes les fois qu’il tonne le tonnerre ne tombe pas.
Le
monde n’est-il par une heure pour nous, une heure contre nous ?
Et puis, quoi, c’est notre monde ...
-
“Ah bon ? Je suis née
comme ça, moi ?”
- “Oui, enfin, avec des variantes, en tous cas. ‘Attention, ça brûle
!’ ‘Attention, ça pique !’ ‘Attention,
ça mord !’ ‘Attention
ça sent mauvais !’ ‘Attention, il est noir, jaune, juif, gitan,
artiste, différent ... !’ Tout
ça souvent avec les meilleures intentions, en étant persuadé de protéger
le propriétaire du ventre. ‘C’est
pour ton bien !’ La
version la plus répandue reste ‘Que vont penser, ou dire, les Gens
?!’ La maîtresse, le
policier, monsieur le curé, le contrôleur, les voisins, les copains,
maman, pépère, marraine, le patron, le raton laveur ...”
-
“Ah ?”
- “Absolument ! Et c’est comme ça qu’alors qu’on le voudrait
pourtant très fort, on n’ose pas réciter un poème devant la classe,
marcher seul dans la rue, porter un bonnet vert quand tout le monde en
porte un noir, dire à son père qu’on a un amoureux, à sa femme
qu’on a pris un café avec un collègue, on dit ‘oui’ quand on
voudrait dire ‘non’ ... On
craint d’échouer, décevoir, rater, être rejeté, jugé ...
Mais ça, ma tremblante, jugé, on l’est toujours !
Même moi, tiens, là, avec mes plis ...
On en oublie de vivre intensément !”
- “Qu’est-ce que je dois faire, alors ?” Il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider.
- “Ah, ça, ma bouleversée, tu fais ce que tu veux.
Le plus grand secret du bonheur, c’est d’être bien avec soi.
Mais j’en ai connu de plus troublées que toi qui sont parties
... Alors, on a voyagé, porté des bérets multicolores, chanté faux
avec délectation, écrit et récité des tas de poèmes, rencontré des
gitans et des S.D.F. riches d’humanité, dit ‘non’ et ‘non’ et
encore ‘non’, vécu des passions torrides, belles et tristes, tenu tête
à des contrôleurs de toutes sortes ...
- “Wouaahh ! mais toi, tu
voudrais que je parte ?”
- “C’est vrai, depuis le temps qu’on se connaît, malgré les
soucis que j’endure avec toi, si tu me quittes, il y aura un vide,
c’est physique ... mais -
ne le prends pas mal - il y
aura surtout une libération !”
- “Mais comment m’y prendre ?”
- “Quand tu manges un gâteau rond, commences-tu par le centre ?
Vas-y doucement, petit pas par petit pas, fais-toi confiance,
rebondis sur tes échecs, avance, avance ...
Surtout, fais provision de caresses à l’âme, de compliments,
d’encouragements, fais fi des critiques gratuites, des préjugés qui
meurtrissent. Et aime la
vie toute entière.”
Le
monde n’est-il par une heure pour nous, une heure contre nous ?
Et puis, quoi, c’est notre monde ...
Ainsi
a procédé la petite peur, doucement, gentiment, bousculée par le
ventre qui voudrait lui donner des ailes.
Un jour, une veille de pleine lune, dans une inspiration
d’audace plus profonde que les autres, elle est sortie ...
Et
le ventre s’est étiré, étalé, a repris ses aises ...
Oh,
elle revient bien de temps en temps se blottir au creux des entrailles,
la petite peur, on ne s’arrache pas si facilement aux vieilles
habitudes, c’est difficile de ne jamais se retourner, mais c’est
pour mieux repartir encore, avec à chaque fois une confiance plus
grande basée sur l’expérience.
Je
sais de quelle petite peur il est question dans cette histoire mais ne
comptez pas sur moi pour vous donner son nom, étaler sa vie sur la
place publique, ce n’est pas mon genre ...
Ce
dont je suis sûre, c’est qu’elle a bien fait de partir.
L’autre
jour, un ami, un têtu, me prétendait mordicus que son ventre n’avait
jamais abrité ce type de petite peur, de type ‘je n’oserai
jamais’. J’en doute.
Et
vous, le soir, quand vous êtes allongé dans votre lit et que tout est
calme, n’avez-vous jamais entendu dans ces zones (montrer le ventre)
des bruitages incongrus, des glouglous, des gargouillis plus ou moins
harmonieux ?
Le
ventre et la peur conversent, discutent, et parfois même se disputent !
Le
monde n’est-il par une heure pour nous, une heure contre nous ?
Et puis, quoi, c’est notre monde ...
La vie, ça n’est jamais ni si bon ni si mauvais qu’on croit.
F I N |