Pierre et Florence

Florence est assise dans un verger à côté d’un rosier. Elle est belle, visage riant, sourcils bien tracés et boucles blondes. Elle chante. Pierre de Saint-Jean d’Avelanne est séduit par le chant et par la belle. Lui qui n’avait goût que pour les armes et les beaux combats, ne pense plus qu’à l’amour. Il ne fait plus que rêver. Ses parents s’inquiètent. Il leur dit son amour.
- Elle n’a que quinze ans.
- Elle a quinze ans et c’est elle que j’aime.
Mariage au printemps. Grande fête, banquet, danse et chants à la gloire des mariés. Ce jour des épousailles, un messager du roi vient chercher Pierre pour aller à la guerre contre les infidèles. Grande peine pour les jeunes mariés.
- Mère, je vous donne à garder mon épouse. Ne lui faites rien faire que coudre et filer. Qu’elle porte toujours robe fraîche et se promène dans le verger. Qu’elle se rende à la messe avec son livre d’heures.
Florence reste seulette. Elle se distrait en regardant les enluminures de son livre d’heures. Elle tremble devant l’enfer et ses êtres grimaçants. « C’est là que vont les dames qui aiment trop danser. » Elle qui aime tant danser ! Elle se console en regardant la résurrection des élus, qui soulèvent la dalle de leur tombeau et retrouvent ceux qu’ils aiment.
Trois ans passent. Un jour, au verger, elle chante son amour. Un Maure passe. Il est séduit par le chant et la belle.
- O toi, gracieuse comme une biche, ton petit cou se balance comme la fleur après la pluie, tes pieds sont si petits que le sol n’en conserve pas la trace.
- Partez bel étranger, je ne peux vous écouter. Mon époux est parti au loin combattre l’infidèle. Dolente et sage, je l’attends depuis trois ans.
- La guerre est meurtrière et le souvenir léger. Votre époux a peut-être pris femme en d’autre terre.
Florence s’enfuit en pleurant, elle déplore sa jeunesse qui s’en va. Elle voudrait chanter et danser comme on le fait à son âge.
Le lendemain, Florence va à la messe. Parait le Maure à la tête d’une troupe de soldats. Il ravit Florence – est-elle consentante ? l’auteur s’interroge - et l’emmène dans son château d’Ombrie. Là des suivantes oignent son corps du baume de l’oubli. Pendant 7 ans, Florence ne fait que danser et chanter pour le Roi Maure, manger des mets délicieux dans de la vaisselle d’or fin, cueillir des fleurs à l’arbre d’amour.
Pierre revient de la guerre. Il apprend son malheur, décide de retrouver Florence. Il fait faire une barque couverte de satin. Avec le page de Florence, il rament pendant 600 lieues, accostent près du château du Roi Maure. Des lavandières leur conseillent de se faire passer pour des pèlerins, vont frapper à la porte du château. Florence, restée simple et douce de manières, leur ouvre, les accueille. Elle reconnaît l’anneau de Pierre.
- Pardonnez mon Seigneur, trois ans j’ai attendu sans que vous reveniez. On m’a dit que vous aviez perdu la vie. La guerre est triste chose qui sépare ceux qui s’aiment mais pour l’amour de vous, j’accepterai toute punition.
- Florence, ma douce amie que je croyais perdue, je t’ai retrouvée.
Elle et lui pleurent de joie, s’embrassent. Arrive le Roi Maure.
- Bel étranger, je l’ai cueillie dans un verger. Je te croyais en paradis. Je l’ai soignée comme j’ai pu. C’est toi qu’elle aime. Je te la rends en gage de paix. Vivez, dansez, chantez. Je m’en vais dans la plus haute tour. Restez si vous voulez, vous fêterez votre rencontre.
Mais Florence et Pierre s’en vont dans la barque couverte de satin. Dans la plus haute tour, le Roi Maure, riche en or et en argent, le Roi Maure pleure.

D’après « Pierre et Florence », in Contes et Légendes du Dauphiné, par Luce Bosquet, Fernand Nathan, 1965.


Une histoire tendre, douce et de grandeur d’âme pour faire pendant à celle des sabots pointus publiée dans le Mensuel de mai et dont voici le schéma ci-dessous.
Étonnant comme deux histoires peuvent naître des mêmes protagonistes et de quasi les mêmes ingrédients.


Schéma de "Les Sabots pointus": Les Maures envahissent les Pyrénées au IXème siècle. Un Maure s'éprend d'Escarlys, fiancée de Darnert, tous deux pyrénéens. Darnert prend la tête de la résistance et vainc les Maures. Il tue le Maure et Escarlys. Il se taille des sabots avec chacun une longue pointe sur lesquelles il enfile le cœur d'Escarlys et du Maure.