CONTES TRADITIONNELS,
PLAGIAT ET PERSONNALITÉ

"On peut voler des histoires mais pas des identités." D'où ma rage lors d'une soirée "spécial consommation de conteurs", j'entends l'un d'eux raconter - alors que j'étais dans la salle - ma version du "Chat qui boudé" adaptée librement de Mohamed Dib. Avec mes mots, la recette du poule au citron, bref, ce conteur indélicat ou paresseux m'avait volé ma grand-mère ! Ça c'était insupportable ! De même, lorsque j'entends ici et là raconter la fameuse histoire du "Lokoum à la pistache" mise en circulation et enregistrée par Catherine Zarcate, c'est toujours en deçà, tellement cette histoire faisait corps avec elle. Je regrette que des conteurs du dimanche empruntent trop souvent des vêtements qui ne sont pas faits pour eux.
(RELEVE DE CONTES par Muriel Bloch in La Revue des livres pour enfants, n'159, Automne 1994, pp. 64-65)

Le public, nous le savons par expérience, aime entendre les mêmes histoires racontées par des "voix différentes". Mais il s'offusquera, à juste titre sans doute, d'entendre de la bouche d’un conteur, l'histoire d'un autre exactement répétée.

Le néo-conteur d'hier devait s'en référer quasi exclusivement à la littérature écrite pour trouver de quoi alimenter sa langue. Aujourd'hui que les lieux de conteries se sont multipliés, que les conteurs se rassemblent plus volontiers pour échanger et s'écouter, il est de plus en plus d'occasions d'entendre des histoire que l'on ne connaît pas et que l’on aurait envie de conter soi-même. (c'est-à-dire en étant soi-même !) Pourquoi s'en priver ? N'est-ce pas là retrouver le cycle de l'oralité. Contrairement au temps d'avant le temps d'avant le temps où les conteurs rapportaient leurs histoires d'ailleurs" (un ailleurs que leurs auditeurs ne pouvaient pas souvent contrôler), actuellement, le monde du conte n'est pas grand et le public amateur aime à se déplacer et à s'en mettre plein les oreilles. Il est donc de plus en plus difficile de raconter une histoire entendue sans apparaître comme un plagiaire.

Les histoires appartiennent à tout le monde ? La structures et ses composantes universelles peut-être ! Mais justement ! Sachons repérer dans une histoire entendue la structure fondamentale du récit (est-elle effectivement issue de la tradition ?) et à côté de cela, ce qui est propriété sensible et intellectuelle de celui qui raconte, ce qui appartient à la personnalité du conteur, à son vécu personnel, à sa manière bien à lui de parler du monde et de s'y situer politiquement, idéologiquement, philosophiquement, poétiquement et ludiquement. Sachons donc, dans le doute, demander ses sources au conteur, échanger avec lui sur l'adaptation qu'il en a faite. Si je ra(re)-conte comme telle une histoire entendue, alors, je n'omettrai pas de signaler mes sources. Si je conte une histoire traditionnelle entendue, après un travail de ré-écriture pour me la ré-approprier, celle-ci sera devenue mienne et ne résonnera plus (normalement) que de très loin comme la copie de sa consœur. Indiquer mes sources sera devenu inutile.

En conclusion: éviter le plagiat. Pour soi-même. Le plagiat sera toujours de qualité inférieure et collera mal à la personnalité du conteur plagiaire. Beaucoup plus important: il est indispensable qu'entre conteurs, nous usions de respect et de loyauté.

(Yvan et M-Claire)