Un
jour, dans les bois, Colin a croisé un ours ...
“Un
jour, dans les bois, j’ai croisé un ours !
Un
ours noir comme l’enfer, taillé dans le roc
Les
yeux bouillonnants, couleur de sang
Les
poils acérés comme des pieux
Les
griffes plus tranchantes que la lame de ma scie
Chacune
de ses dents plus grosse que mon poing !
Eh bien moi, Colin le bûcheron, Colin peur-de-rien j’ai pas bougé
d’un poil
J’ai planté mes pieds dans le sol
J’ai planté ma hache dans la terre
J’ai croisé mes bras sur ma poitrine, je l’ai regardé droit dans
les yeux ...
Sa gueule s’est refermée
ses
griffes se sont rentrées
ses pattes sont retombées
Il
a fait demi-tour ! Comme je vous le
dis! “
Si
c’est lui qui l’a dit !
Colin
le bûcheron
Colin
peur-de-rien
Colin
grands pieds
Colin
grandes mains
Colin
grande gueule !
CATHERINE
Catherine
noiraude
Catherine
courtaude
Cathy
mini
Cathy
riquiqui
Chez
elle, tout est petit
P’tits
pieds, p’tits bras
P’tites
mains, p’tits doigts
P’tite
tête, grandes oreilles
Eh
oui, les oreilles de Catherine sont bien belles, bien lobées, bien
pavillonnées,
bien orientées vers son fanfaronneur-jacteur de mari.
Sûr
qu’elles ne chôment pas les oreilles de Cathy !
Sûr
qu’elles ont du boulot !
Sûr
qu’elles sont pas au r’pos !
Sûr
aussi qu’elle lui a plu, la Cathy, au premier coup d’œil
Grandes
oreilles, petite langue
Parce
qu’en plus elle est pas causante
Plutôt
taiseuse la Cathy, quasi silencieuse.
Ah
ça, pour sûr qu’elle lui a plu !
En
une semaine, ils étaient fiancés
En
deux semaines, ils étaient mariés
En
trois semaines, ils étaient installés.
Biens
installés dans leur petite cahute, tapie
au fond des bois,
Là,
où le jour durant, les mains de Colin peuvent cogner
Là
où le jour durant, les oreilles de Cathy peuvent se reposer.
LOU
Loup:
Mammifère carnivore qui ne diffère d’un grand chien que par son museau
pointu, ses oreilles toujours droites et sa queue touffue pendante. - Définition
du Petit Robert, dictionnaire de la langue française, édité par Le Robert.
Lou,
le loup de notre histoire, que nous appellerons donc Lou - L O U - si vous le
voulez bien, Lou ressemble assez bien au loup du Petit Robert.
Museau
pointu
Oreilles
droites
Queue
touffue pendante.
Quoique
plus pendante que touffue, cette queue, surtout en ce mois de décembre
où
Neige recouvre arbres et terre de sa ribambelle de flocons
où
Flore et Faune hibernent, émigrent, s’expatrient, s’éclipsent.
“Pas
le moindre petit morceau
De
mouche ou de vermisseau” dirait La Fontaine.
“J’ai
une faim de loup”, pense Lou, notre loup.
“Ah
ouuu la la la la ... Je me tâterais bien un p’tit chaperon.
Gloups
! j’voulais dire un petit chapon ...
Je
me taperais bien une petite poule
Enfin,
je la croquerais bien quoi !
Une
belle petite poule rousse
Ou
même noiraude, va ...
Pourvu
qu’elle soit bien charnue, bien
dodue, bien ventrue ...
Hum
hum humimam !”
C’est
que l’abstinence, ça lui réussit pas, à notre Lou.
Ça
lui donne des vertiges, ça lui file le tournis, ça lui embrouille la cervelle,
ça lui fait perdre le nord.
Voilà
Lou, notre loup, perdu dans la forêt,
perdu
dans sa tête,
à
moitié mort de faim
à
moitié ivre de fatigue.
Que
faire, tout loup qu’on est, quand on est perdu dans la forêt, dans la nuit
noire et qu’on n’a plus d’espoir ?
Eh
bien, on espère quand même.
On
espère qu’un festin va vous tomber du ciel,
qu’un
panneau indicateur éclairé va apparaître quand on aura compté jusqu’à
trois,
qu’un
superbe chaperon rouge, court-vêtu, son panier débordant de galettes, de
beurre, sous le bras, va passer en Harley-Davidson et vous emmener au 7ème
ciel,
qu’une
soucoupe volante auto-dirigeable frigo-tartinable vous attend derrière le
prochain sapin.
Dans
un sursaut de clarté, on se dit qu’on peut peut-être quand même espérer,
je ne sais pas moi, une lueur, une toute petite lueur dans la nuit noire, une
toute petite lueur qui vous réchaufferait le coeur, une toute petite lueur, là-bas,
tout au bout ...
“Ah
oui! Ah oui ! Tout au baouuuuuu !
Là-bas, tout au bout, une petite lueur qui déjà me réchauffe le
coeur. Ah ouuuu !
Ah ouuuu “
Notre
Lou reprend du poil de la bête.
Il
se redresse, bien droit sur ses pattes,
et aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux,
il
se dirige en cadence vers se petite lueur.
Et aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux,
la
lueur se transforme petit à petit en douce lumière,
et aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux,
le
voilà devant une petite cahute.
Une
petite cahute tapie au fond des bois, celle,
vous l’aurez deviné, du Colin et de la Cathy.
La
Cathy, justement, elle est occupée à préparer le souper.
Au
menu, ce soir, un bon cassoulet grand-mère.
Alors,
la Cathy, dans l’après-midi, avec ses p’tits bras, ses p’tites mains, ses
p’tits doigts, elle a pris un
chaudron , l’a mis sur le feu.
Dedans,
elle y a mis un bon morceau de lard fumé,
des haricots blancs bien rincés et faits gonfler, deux, trois, morceaux
de saucisse, quelques tomates bien
rouges conservées dans un bocal en verre depuis l’été.
Elle
a ajouté un gros oignon coupé en tranches, trois pointes d’ail, un peu
d’origan pour le goût.
Et
puis, depuis tantôt, ben, de temps en temps,
elle vient poser ses p’tits yeux dans le chaudron; avec ses p’tites
mains, elle attrape sa grande cuillère en bois sur le bord de la cheminée, et
elle touille.
D’ailleurs,
là, à cet instant, dans sa petite cahute, (Cathy) elle touille.
Là,
au même instant, sur le chemin qui mène à la cahute, Lou, notre loup montre
le bout de son museau.
“Aoun,
deux, aoun, deux, aoun, deux”
Il
s’approche, hypnotisé par la lueur du feu qui inonde sa nuit.
“Aoun,
deux, aoun, deux, aoun, deux”
Il
s’approche encore, ébloui par le soleil de ses ténèbres.
“Aoun,
deux, aoun, deux, aoun, deux”
Et
alors là, Mesdames, Messieurs, on ne sait pas trop ce qui s’est passé !
Peut-être
la faim
Peut-être la soif
Peut-être
ce soleil qui lui brûlait les yeux
Peut-être
surtout cette outrageusement bonne odeur de cassoulet grand-mère mijotant,
toujours
est-il que Lou, notre loup, sur le coup,
a
oublié qu’il était loup
Il
fonce, toute gueule devant, vers la cahute.
De
ses grosses pattes fait valser la porte.
Se
retrouve au beau milieu de la cahute, aveuglé
par l’éclat des flammes, ensorcelé par les effluves du cassoulet
grand-mère.
Colin
a valdingué dans un coin, les quatre fers en l’air.
Cathy,
elle, touille.
Récapitulons
la situation:
Colin
quasi K.O. dans son coin
Lou,
consterné, paralysé pataud au milieu
Cathy,
glacée d’effroi à côté du feu, qui touille.
Un
ange passe ...
(qu’est-ce
qu’on fait maintenant ?)
Ou
plutôt qui fait quoi ? (Qui saute sur qui ?)
C’est
à ce moment précis, pensez-vous, que notre Héros devrait agir.
C’est
à ce moment précis, pensez-vous, que notre Colin peur-de-rien devrait attraper
sa hache, bien droit sur ses deux
jambes, les deux pieds plantés sur le sol, devrait, d’un coup, d’un seul,
trancher la tête de notre pauvre Lou.
C’est
à ce moment précis (de cette façon précise) que cela devrait se passer,
n’est-ce pas ?
Eh
bien non:
Colin
dans son coin
Lou
au milieu
Cathy
qui touille
Rien ne se passe
L’ange repasse.
(Pour
ne pas vous laisser dans un suspense intolérable):
Celui-ci, surpris, n’eut que le temps de hurler à l’adresse de
Catherine: - “Flanque-lui la potée en pleine tête !”
Ce qui fut fait ... La ménagère s’empara de la gamelle qui cuisait au
fond de l’âtre et lança la soupe fumante à la gueule de l’intrus qui
s’enfuit sans demander son reste. Ce
soir-là, les conjoints médusés dînèrent d’un morceau de pain sec !
Quelques semaines plus tard, comme Colin travaillait au bois et entassait
fagot sur fagot, fatigué, il s’assit sur une souche pour prendre quelque
repos. Quelle ne fut pas sa frayeur
quand il vit surgir de derrière les fourrés une meute de ces cruels canidés,
frères d’Isengrin ! Pas un, ni
deux, ni trois mais cinq ! Il prit
incontinent ses jambes à son cou car il ne pouvait espérer lutter contre toute
cette bande avec sa seule cognée. Affolé,
il escalada un chêne jusqu’au sommet et, réfugié dans le houppier, observa
les animaux bavant de colère ! S’il
est vrai que la faim fait sortir le loup du bois, elle le pousse aussi à
imaginer d’inouïes stratégies ! Ne
voila-t-il pas que les méchantes bêtes se mettent à discuter et à tourner
autour du tronc, en se léchant les babines.
Aussi Colin ne quitte-t-il pas de yeux l’inquiétant manière !
Subitement, l’un d’entre eux se dresse de tout son long contre l’arbre qui
l’abrite. Un second grimpe sur ses épaules, puis un troisième ...
Avec malice, ils se font la courte échelle.
Bientôt, c’est une véritable pyramide qui s’élève sous les
frondaisons ! Déjà Colin sent
l’haleine chaude du plus gros mâle s’insinuer à travers le fond de ses
braies. Il jette un regard désemparé
vers le sol et par bonheur remarque que le pilier de ce curieux échafaudage a
le crâne entièrement pelé ! Il
reconnaît son agresseur d’un soir de janvier ! Aussitôt, il s’écrie: -
“Fiche-lui la potée, Catherine !” Et
l’échaudé de détaler sans délai ... L’étrange
échelle de horde lupine s’écroula et disparut dans la nature.
Elle court sans doute encore ...