LA POTÉE, conte lorrain

Conte de base: La Potée.

                Il était une fois un bûcheur et hâbleur bûcheron qui habitait avec sa femme dans une humble cabane posée au cœur même de la forêt.  Par une froide veillée d’un terrible hiver tout givré à frimas, Colin se tenait près du feu pour réchauffer ses extrémités qu’il avait bel et bien gelées.  Au loin, on entendait les hurlements des loups qui couraient la campagne, affamés.  Une bonne potée mijotait dans la marmite et répandait un agréable fumet de choux et de lard qui mettait l’eau à la bouche du brave homme.  Soudain, alors que son épouse s’affairait à dresser le couvert, on frappa un grand coup à la porte.  Colin se leva précipitamment pour tirer le verrou.  Le battant s’ouvrit brusquement d’un bloc et un énorme loup bondit au beau milieu de la cuisine, renversant notre héros comme crêpe à la Chandeleur.

Réécriture de Najet Chaker, atelier daoût 2000.

COLIN  
Colin le bûcheron  
Colin grands pieds  
Colin grandes mains  
Colin peur-de-rien

Un jour, dans les bois, Colin a croisé un ours ...  
“Un jour, dans les bois, j’ai croisé un ours !  
Un ours noir comme l’enfer, taillé dans le roc  
Les yeux bouillonnants, couleur de sang  
Les poils acérés comme des pieux  
Les griffes plus tranchantes que la lame de ma scie  
Chacune de ses dents plus grosse que mon poing !

     Eh bien moi, Colin le bûcheron, Colin peur-de-rien j’ai pas bougé d’un poil    
    
J’ai planté mes pieds dans le sol 
    
J’ai planté ma hache dans la terre 
    
J’ai croisé mes bras sur ma poitrine, je l’ai regardé droit dans les yeux ... 
    
Sa gueule s’est refermée

          ses griffes se sont rentrées 
            
 ses pattes sont retombées

Il a fait demi-tour !  Comme je vous le dis! “

Si c’est lui qui l’a dit !  
Colin le bûcheron  
Colin peur-de-rien  
Colin grands pieds  
Colin grandes mains  
Colin grande gueule !

CATHERINE  
Catherine noiraude  
Catherine courtaude  

Cathy  mini  
Cathy  riquiqui
 

Chez elle, tout est petit  
P’tits pieds, p’tits bras  
P’tites mains, p’tits doigts  
P’tite tête, grandes oreilles

  Eh oui, les oreilles de Catherine sont bien belles, bien lobées, bien pavillonnées, bien orientées vers son fanfaronneur-jacteur de mari.  
Sûr qu’elles ne chôment pas les oreilles de Cathy !  
Sûr qu’elles ont du boulot !  
Sûr qu’elles sont pas au r’pos !

Sûr aussi qu’elle lui a plu, la Cathy, au premier coup d’œil  
Grandes oreilles, petite langue  
Parce qu’en plus elle est pas causante  
Plutôt taiseuse la Cathy, quasi silencieuse.

Ah ça, pour sûr qu’elle lui a plu !  
En une semaine, ils étaient fiancés  
En deux semaines, ils étaient mariés  
En trois semaines, ils étaient installés.

Biens installés dans leur petite cahute,  tapie au fond des bois,  
Là, où le jour durant, les mains de Colin peuvent cogner  
Là où le jour durant, les oreilles de Cathy peuvent se reposer.

LOU  
Loup: Mammifère carnivore qui ne diffère d’un grand chien que par son museau pointu, ses oreilles toujours droites et sa queue touffue pendante. - Définition du Petit Robert, dictionnaire de la langue française, édité par Le Robert.  
Lou, le loup de notre histoire, que nous appellerons donc Lou - L O U - si vous le voulez bien, Lou ressemble assez bien au loup du Petit Robert.

Museau pointu  
Oreilles droites  
Queue touffue pendante.

Quoique plus pendante que touffue, cette queue, surtout en ce mois de décembre  
où Neige recouvre arbres et terre de sa ribambelle de flocons  
où Flore et Faune hibernent, émigrent, s’expatrient, s’éclipsent.

“Pas le moindre petit morceau  
De mouche ou de vermisseau” dirait La Fontaine.  
“J’ai une faim de loup”, pense Lou, notre loup.

“Ah ouuu la la la la ...  Je me tâterais bien un p’tit chaperon.  
Gloups ! j’voulais dire un petit chapon ...  
Je me taperais bien une petite poule  
Enfin, je la croquerais bien quoi !  
Une belle petite poule rousse  
Ou même noiraude, va ...  
Pourvu qu’elle soit  bien charnue, bien dodue, bien ventrue ...  

Hum hum humimam !”  

C’est que l’abstinence, ça lui réussit pas, à notre Lou.  
Ça lui donne des vertiges, ça lui file le tournis, ça lui embrouille la cervelle, ça lui fait perdre le nord.

Voilà Lou, notre loup, perdu dans la forêt,  
perdu dans sa tête,  
à moitié mort de faim  
à moitié ivre de fatigue.

Que faire, tout loup qu’on est, quand on est perdu dans la forêt, dans la nuit noire et qu’on n’a plus d’espoir ?  

Eh bien, on espère quand même.  
On espère qu’un festin va vous tomber du ciel,  
qu’un panneau indicateur éclairé va apparaître quand on aura compté jusqu’à trois,
qu’un superbe chaperon rouge, court-vêtu, son panier débordant de galettes, de beurre, sous le bras, va passer en Harley-Davidson et vous emmener au 7ème ciel,  
qu’une soucoupe volante auto-dirigeable frigo-tartinable vous attend derrière le prochain sapin.

Dans un sursaut de clarté, on se dit qu’on peut peut-être quand même espérer, je ne sais pas moi, une lueur, une toute petite lueur dans la nuit noire, une toute petite lueur qui vous réchaufferait le coeur, une toute petite lueur, là-bas, tout au bout ...

 “Ah oui!  Ah oui ! Tout au baouuuuuu !  Là-bas, tout au bout, une petite lueur qui déjà me réchauffe le coeur.  Ah ouuuu !  Ah ouuuu “

 Notre Lou reprend du poil de la bête.  
Il se redresse, bien droit sur ses pattes,  
et aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux,  
il se dirige en cadence vers se petite lueur.  
Et aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux,  
la lueur se transforme petit à petit en douce lumière,  
et aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux,  
le voilà devant une petite cahute.  
Une petite cahute tapie au fond des bois,  celle, vous l’aurez deviné, du Colin et de la Cathy.

La Cathy, justement, elle est occupée à préparer le souper.  
Au menu, ce soir, un bon cassoulet grand-mère.   
Alors, la Cathy, dans l’après-midi, avec ses p’tits bras, ses p’tites mains, ses p’tits doigts,  elle a pris un chaudron , l’a mis sur le feu.  
Dedans, elle y a mis un bon morceau de lard fumé,  des haricots blancs bien rincés et faits gonfler, deux, trois, morceaux de saucisse,  quelques tomates bien rouges conservées dans un bocal en verre depuis l’été.  
Elle a ajouté un gros oignon coupé en tranches, trois pointes d’ail, un peu d’origan pour le goût.  
Et puis, depuis tantôt, ben, de temps en temps,  elle vient poser ses p’tits yeux dans le chaudron; avec ses p’tites mains, elle attrape sa grande cuillère en bois sur le bord de la cheminée, et elle touille.

D’ailleurs, là, à cet instant, dans sa petite cahute, (Cathy) elle touille.

Là, au même instant, sur le chemin qui mène à la cahute, Lou, notre loup montre le bout de son museau.

“Aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux”  
Il s’approche, hypnotisé par la lueur du feu qui inonde sa nuit.  
“Aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux”  
Il s’approche encore, ébloui par le soleil de ses ténèbres.  
“Aoun, deux, aoun, deux, aoun, deux”

Et alors là, Mesdames, Messieurs, on ne sait pas trop ce qui s’est passé !  
Peut-être la faim 
    
Peut-être la soif 
    
      Peut-être ce soleil qui lui brûlait les yeux  
Peut-être surtout cette outrageusement bonne odeur de cassoulet grand-mère mijotant,  
toujours est-il que Lou, notre loup, sur le coup,  
a oublié qu’il était loup

Il fonce, toute gueule devant, vers la cahute.  
De ses grosses pattes fait valser la porte.  
Se retrouve au beau milieu de la cahute,  aveuglé par l’éclat des flammes, ensorcelé par les effluves du cassoulet
grand-mère.

Colin a valdingué dans un coin, les quatre fers en l’air.

 Cathy, elle, touille.

 Récapitulons la situation:  
Colin quasi K.O. dans son coin  
Lou, consterné, paralysé pataud au milieu  
Cathy, glacée d’effroi à côté du feu, qui touille.

Un ange passe ...

(qu’est-ce qu’on fait maintenant ?)  
Ou plutôt qui fait quoi ?  (Qui saute sur qui ?)

C’est à ce moment précis, pensez-vous, que notre Héros devrait agir.  
C’est à ce moment précis, pensez-vous, que notre Colin peur-de-rien devrait attraper sa hache,  bien droit sur ses deux
jambes, les deux pieds plantés sur le sol, devrait, d’un coup, d’un seul, trancher la tête de notre pauvre Lou.  
C’est à ce moment précis (de cette façon précise) que cela devrait se passer, n’est-ce pas ?

 Eh bien non:  
Colin dans son coin  
Lou au milieu  
Cathy qui touille 
    
Rien ne se passe 
    
        L’ange repasse.

(Pour ne pas vous laisser dans un suspense intolérable):

     Celui-ci, surpris, n’eut que le temps de hurler à l’adresse de Catherine: - “Flanque-lui la potée en pleine tête !”  Ce qui fut fait ... La ménagère s’empara de la gamelle qui cuisait au fond de l’âtre et lança la soupe fumante à la gueule de l’intrus qui s’enfuit sans demander son reste.  Ce soir-là, les conjoints médusés dînèrent d’un morceau de pain sec ! 
               
Quelques semaines plus tard, comme Colin travaillait au bois et entassait fagot sur fagot, fatigué, il s’assit sur une souche pour prendre quelque repos.  Quelle ne fut pas sa frayeur quand il vit surgir de derrière les fourrés une meute de ces cruels canidés, frères d’Isengrin !  Pas un, ni deux, ni trois mais cinq !  Il prit incontinent ses jambes à son cou car il ne pouvait espérer lutter contre toute cette bande avec sa seule cognée.  Affolé, il escalada un chêne jusqu’au sommet et, réfugié dans le houppier, observa les animaux bavant de colère !  S’il est vrai que la faim fait sortir le loup du bois, elle le pousse aussi à imaginer d’inouïes stratégies !  Ne voila-t-il pas que les méchantes bêtes se mettent à discuter et à tourner autour du tronc, en se léchant les babines.  Aussi Colin ne quitte-t-il pas de yeux l’inquiétant manière ! Subitement, l’un d’entre eux se dresse de tout son long contre l’arbre qui l’abrite.  Un second grimpe sur ses épaules, puis un troisième ...  Avec malice, ils se font la courte échelle.  Bientôt, c’est une véritable pyramide qui s’élève sous les frondaisons !  Déjà Colin sent l’haleine chaude du plus gros mâle s’insinuer à travers le fond de ses braies.  Il jette un regard désemparé vers le sol et par bonheur remarque que le pilier de ce curieux échafaudage a le crâne entièrement pelé !  Il reconnaît son agresseur d’un soir de janvier ! Aussitôt, il s’écrie: - “Fiche-lui la potée, Catherine !”  Et l’échaudé de détaler sans délai ...  L’étrange échelle de horde lupine s’écroula et disparut dans la nature.  Elle court sans doute encore ...