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Comment
passer du style écrit au style oral
Atelier de réécriture de contes ...
Ne
prenons-nous pas un droit exorbitant en réécrivant un conte ? Je
voudrais réfléchir à cette question à partir de quelques exemples
de contes écrits et de contes enregistrés. J'exclus de ma réflexion
les récits dynastiques dont sont dépositaires les griots des
civilisations orales. Leur rôle est celui d'historiens, même si
l'esprit épique s'en mêle. J'examine ici les contes de conteurs,
ceux que les traditions nous ont légués, qui ont été-notés.
Contes
d'Auvergne - Démarche
d'un écrivain
Dans la préface
d'un de ses recueils,
Henri Pourrat explique sa démarche.
Il a enregistré un certain nombre de contes pendant des veillées ou
autres circonstances de conteries traditionnelles. Il a recopié cet
enregistrement. Le texte lui a paru fade, sans grand intérêt, privé
de tout ce que la présence du conteur avait apporté, toute la partie
non-verbale du style oral, les inflexions de voix, l'expression du
visage, les gestes .... Pour pallier l'absence du face-à-face conteur-public,
il a utilisé les richesses et les potentialités du style écrit. II
est évident qu'Henri Pourrat a fait oeuvre d'écrivain, qu'il a mis
sa "patte" sur ces contes, ce qui les rend agréables à
lire.
Certains collecteurs résolvent partiellement ce problème de
l'absence du conteur par des astuces typographiques qui rendent
uniquement compte de l'intensité de la voix du conteur.
Légende
de Kétua - Démarche d'un ethnologue
Un ethnologue français est allé
en Papouasie pour enregistrer des contes traditionnels. II a
rencontré, chez elle, une vieille femme, qui lui a raconté en français
la Légende de Kétua. Cette légende a été publiée dans un
recueils de contes traditionnels de Papouasie. Le texte est bref, schématique.
Devant son public, la vieille femme ne pouvait certainement pas se
permettre des fantaisies personnelle. Cette légende est en réalité
un chapitre d'histoire et relate
de façon codée l'union entre deux îles par le mariage de la fille
d'une avec le chef de l'autre. Mais, foi de conteuse, je suis persuadée
qu'elle est beaucoup plus diserte, plus "charmante" quand
elle conte pour son public. De plus, avec l'ethnologue, elle ne
parlait pas sa langue. (De qui est le titre "Légende de Kétua",
du nom du personnage masculin ? Or, c'est le personnage féminin,
Poani-Coeur-de-Coco qui prend toutes les initiatives et les risques.
Arrête de te cacher sous une peau de mensonge et qui amène
l'histoire à sa conclusion: son mariage avec Kétua. Parenthèse féministe
!)
Contes
d'Afrique noire - Démarche d'un conteur
Rémi Boussengui, conteur gabonais, a
enregistré des contes traditionnels de son village, contés par son père.
Le conteur est "gardien de la mémoire", il ne peut
transformer les histoires dont il est dépositaire. De plus, les
auditeurs connaissent les histoires et ne le laisseraient pas faire.
Cependant, le conteur a sa et ses façons. Il peut faire des allusions
à l'actualité, à des personnages connus, à des événements
locaux. Le père de R. Boussengui a employé l'expression: belle comme
une speakerine de la télé, cette image n'est évidemment pas
traditionnelle. Par contre, le procédé l'est. Les enregistrement
montrent que le conteur utilise des inflexions de voix, des différences
de hauteur, de volume. R. Boussengui nous a décrit, en plus, les
gestes de son père.
Les interventions du public sont un autre élément significatif.
Ponctuation du récit, questions, commentaires, leitmotiv repris en cœur, chansons, etc.
Certaines de ces interventions sont
traditionnelles, d'autres sont spontanées mais le fait de
l'intervention du public est intégrée à la tradition. On peut noter
ces interventions, certains collecteurs l'ont fait. Comment déterminer
que telle intervention est traditionnelle, telle autre ne l'est pas ?
En général, les textes collectés par des personnes dont la compétence
et la sympathie ne sont pas discutées, font rarement mention de ces
interventions.
Légendes
dés pays celtes - Démarche
d'un érudit
Après chacun des récits de "Contes et Légendes des Pays
celtes", Markale fait des remarques fondées sur sa grande
science en la matière. J'en extrais quelques unes: J'ai entendu ce
conte en 1987 à Morvah, dit par plusieurs personnes qui ajoutaient
chaque fois quelques variantes ... Recueilli vers 1900 par John Rhys,
ce conte est un vestige très tronqué d'une épopée sans doute très
ancienne ... Il est vraisemblable que le locuteur de ce récit, à la
fin du XIXe siècle, ne comprenait plus très bien ce qu'il racontait,
car il y a beaucoup de lacunes dans le déroulement de l'aventure.
Jugé à l'aune de l'érudition de l'auteur conjuguée à son bon
sens, un conte ancien et traditionnel peut avoir perdu de son
authenticité en chemin.
Un
vieux conte indien - Démarche du fabuliste
Du temps de La Fontaine, circulait une traduction française
d'un recueil de contes indiens, écrits par Pilpay, un brahmane légendaire.
Le fabuliste en a réécrit un et fait expressément référence à sa
source: "Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée." Le
Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat (fable XV du livre XII),
cette belle histoire de solidarité, est de tous les temps et de
toutes les civilisations. La Fontaine l'a mise en vers à sa façon si
personnelle, il y fait aussi de nombreuses références à la
mythologie grecque et romaine suivant l'usage du temps. A la fois
originale donc et marquée par le temps, cette façon n'était
certainement pas celle de Pilpay, elle n'est plus la nôtre. Elle est l'œuvre
d'un écrivain donné, dans un temps donné, pour une société
donnée.
Je pourrais encore parler de la traduction des 1001 nuits par Galland,
orientaliste français (1646-1715), traduction à nos yeux précieuse,
loin de la vigueur et la verdeur que nous trouvons dans les
traductions récentes:
Conclusions
- Notre démarche
La plupart du temps, les contes traditionnels que
nous trouvons dans les livres ne nous disent rien du conteur,
de son public, des circonstances
dans lesquelles il a été collecté. Saluons les exceptions.
Habituellement, nous ne savons rien non plus du collecteur, de sa compétence,
de sa connaissance de la langue, de la culture du conte collecté. De
plus, le collectage se fait à un moment donné. Les traditions évoluent.
Souvent, nous disposons d'une traduction.
Nous les conteurs ne sommes pas des "conservateurs" de
l'impossible ou de la quasi impossible vérité absolue, d'une
authenticité intangible. Nous faisons simplement avec ce que nous
avons, heureux d'avoir accès à tant de documents (non, je ne suis
pas en train de me contredire).
Dans la majorité des cas, nous trouvons les contes traditionnels dans
les livres. Il est donc impératif de repasser du style écrit au
style oral, chacun de ces styles ayant ses caractéristiques, ses
contraintes et ses richesses.
Pour être convaincant, le conteur doit être authentique. Nous devons
donc conter avec ce que nous sommes, chaque conteur avec sa
personnalité. (Le collecteur a d'ailleurs "entendu" le
conte avec ce qu'il était.) De plus, nous nous adaptons à notre
public. Conteur d'ici et d'aujourd'hui pour un public d'ici et
d'aujourd'hui. Si nous avons la chance de conter "ailleurs",
nous adapterons, autant que faire se peut, notre originalité à ce
public autre.
Tout cela n'empêche pas, exige au contraire, la plus grande honnêteté
envers l'histoire que nous contons. Une grande partie du plaisir sera
de chercher les passerelles entre nous et ces gens d'ailleurs, ces
gens d'avant. Les différentes sont aussi passionnantes que les
ressemblances, la spécificité que le fonds humain commun.
Nous pouvons évidemment nous documenter, profiter de toutes les
rencontres pour amer notre perception.
Plaisir d'être à l'aise, de nous couler dans ce que nous savons,
nous pressentons, de la culture à qui nous rendons hommage par la
transmission d'une de ses richesses, le conte.
Marie-Claire DESMETTE
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