Le Signe© Suzanne SMEETS

1. Aimez-vous les histoires à rire ?
2. Aimez-vous les histoires galantes ?
3. Aimez-vous un peu piquant ?

L'histoire se passe dans un quartier chic d'une grande ville.

Ce jour-là, un jeudi, il est quatre heures ou peut-être quatre heures trente. Madame de Beaulieu, conseillère conjugale de grand renom, attend sa meilleure amie, la petite baronne de Sanssoucis, dans leur salon de thé préféré dont le nom m'échappe.
Ambiance feutrée, plantes vertes grimpantes, lustres à breloques colorées, coussins de velours, tout est dans la note. Il y a dans l'air des senteurs exquises de rhum, de vanille, de chocolat. Sans oublier les pyramides de petits gâteaux de toutes les formes et de toutes les couleurs, posés sur des plateaux de marbre. Ils attendent d'être choisis selon les caprices du moment.

La petite baronne de Sansoucis entre en coup de vent.

- "Il faut que je te parle, il m’arrive quelque chose d'horrible !"
- "Parle, ma chérie."
- "Ah ! Ma chère, c'est abominable ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi une seule minute de la nuit. Tiens, sens mon cœur, comme il bat ! ..."
- "Raconte."
- "Ça m'est arrivé hier en fin d'après-midi. Tu connais mon appartement sur le grand boulevard derrière la gare. Donc, hier, j'étais assise à ma fenêtre, l'air était doux dehors ... Tu te souviens comme il faisait bon hier ? Je voyais passer les gens. C'est si gai, si vivant, le quartier à cette heure-là !
Et voilà que soudain, je suis prise d'une envie, d'une envie folle - irrésistible - de faire signe à quelqu'un. Mais pas n'importe quel signe, tu vas comprendre.
Je me suis dit donc `Voyons, si je faisais signe à un homme, à un seul, rien que pour voir ... Qu'est-ce qu'il peut m'arriver ? Hein ? Rien !
Il en passait des hommes sur mon trottoir à cette heure-là, tu sais; des jeunes, des vieux, des noirs, des blancs, des bedonnants, des plus minces. J'en voyais de mignons tu sais. Bien plus mignons que mon mari ou le tien.
Tout à coup, je vois venir un grand brun, visage étroit, l’œil ardent, le port altier, le costume bien coupé. Je me dis: `Ouais ! Ouais, ouais, ouais, ...'
Je le regarde, il me regarde.
Je lui souris, il me sourit.
Je lui fais un petit signe de bas en haut. Oh ! À peine, à peine, si léger, si vague ... si discret ... qu'il fallait, crois-moi, vraiment beaucoup de chic pour le réussir comme moi.
Il était innocent, mon signe ... très gentil.
L'homme me répond oui de la tête et le voilà qui entre, ma chère ... par la grande porte de la maison.
Que faire ? Dis ? Que faire ?
J'ai pensé qu'il valait mieux courir à sa rencontre, lui dire qu'il se trompait. J'ai senti monter en moi la panique. Je lui criais, à moitié folle:
1. "Allez-vous en, Monsieur."
2. "Vous vous trompez, c'est une erreur."
3. "Je suis une honnête femme, une femme mariée."
4. "Mon mari va rentrer dans l'heure, à l'instant."
5. "Je vous en prie, Monsieur, allez-vous en."
6. "Je vous ai pris pour une de nos amis à qui vous ressemblez beaucoup."
7. "Allez-vous en, Monsieur."
Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, à rire et il me répond:
- "Bonjour, ma cocotte. Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariée ... le tarif est double, c'est ça ? Tu les auras, tes sous. Allez, montre-moi le chemin."
Il me prend par la taille, il me fait entrer dans le salon dont la porte était restée ouverte.
- "Et puis ?"

- "Et puis ... Et puis ... il se met à regarder autour de lui comme un commissaire-priseur.
- "Bigre, c'est pas mal chez toi, c'est même vachement bien. Faut-il que tu sois rudement dans la dèche en ce moment pour faire la fenêtre."
Alors, moi, je recommence à le supplier:
- "Allez-vous en, Monsieur. Vous vous trompez, c'est une erreur. Mon mari va rentrer à l'instant. Allez-vous en, Monsieur." Lui, il me répond d'un ton menaçant: "Allez, ma belle, pas tant d'histoires. Allons." Et voilà l'horloge qui se met à sonner 5 heures et Gérard, mon mari qui rentre à 5 heures et demie !Alors, alors, vois-tu, ma chérie, j'ai perdu la tête. Complètement.

- "Qu'as-tu fait ? Dis ? Qu'as-tu fait ?" - "Il le fallait, ma chère, il le fallait..."
- "Je l'ai poussé sur le divan du salon, j'ai fermé la porte à double tour et j'ai mis. le verrou."


Madame de Beaulieu se met à rire, à rire. Elle renverse sa tête, secoue ses boucles brunes.
- "Et il était joli garçon, dis-tu ?"
- "Oui."
- "Et tu te plains !"
- "Mais, vois-tu, ma chère, c'est qu'il m'a dit qu'il reviendrait demain à la même heure ! Que faire ? Dis ? Que faire ?"
Madame de Beaulieu réfléchit. Elle lève les sourcils, elle fronce son joli petit nez, elle enroule sur son index une boucle brune (signe pour elle de profonde réflexion). Elle hésite.
- "C'est très simple. Fais-le arrêter."
- "Comment dis-tu ? Le faire arrêter !"
- "C'est très simple. Tu vas aller chez le commissaire de police. Tu lui diras qu'un monsieur te suit depuis deux mois, qu'il a eu hier l'insolence d'entrer dans ton corridor, qu'il t'a menacée de revenir demain ... et que tu demandes protection à la loi."
- "Je n'oserai jamais."
- "On te croira, toi, une femme du monde, une honnête femme, une femme mariée."
- "Je n'oserai jamais."
- "Il faut oser, ma chère, sans ça, tu es perdue."
- "Et s'il crie, s'il m'injurie quand on l'arrêtera ?"
- "Sapristi ! Tu auras des témoins. Il sera condamné à payer des dommages. Dans ces cas-là, ma chère, il faut être impitoyable."
- "A propos de dommage ... dis, il y a une chose qui me gêne beaucoup ... mais vraiment beaucoup...
- "Quoi donc ?"
- "Il m'a laissé ... deux billets ... sur la cheminée ..."
- "Deux billets ?"
- "Oui."
- "Pas plus ?"
- "Non."
- "Je me serais sentie humiliée, moi."
- "Eh bien !" dit la petite baronne de Sansoucis, "qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent ?"

Madame de Beaulieu réfléchit ... Elle lève les sourcils, elle fronce son joli petit nez, elle enroule sur son index une boucle brune, elle hésite.
- "Voilà, ma chère, il faut faire ... il faut faire ... il faut faire un petit cadeau à ton mari. Ça, ce n'est que justice."

Les gens qui m'ont raconté cette histoire peuvent vous assurer qu'elle est vraie et ils n'ont rien d'autre à ajouter.

(Adaptation d'un conte de Guy de Maupassant, ré-écriture par Suzanne Smeets, version orale présentée par elle au 7enVolière, le 7 mars 2000, au Rat cont'Art, 25, rue Volière à Liège.
Si vous voulez le raconter, prenez contact avec Suzanne au 04/365.95.95