Quelques réflexions de conteuse sur

 Les sorcières

Note liminaire:

Un grand nombre de renseignements me viennent de Mary Bertosi, écrivaine et conteuse, que je remercie ici.
Je m’interroge sur les sorcières véritables femmes et non les méchantes fées et les être mythiques malfaisants.  Je parlerai de sorcière et non de sorcier.  Peut-être parce que je suis femme.  Aussi parce qu’il y avait beaucoup plus de sorcières que de sorciers.
Je cite rarement mes sources,  j’ai la détestable habitude de ne pas les noter.  Ce sont des livres, des articles, des entretiens, tout ce que le heureux hasard met sur ma route.
Aucune systématique donc, ni de prétention à faire le tour du sujet.

Schéma de l’histoire qui a lancé ma réflexion : une femme se prépare à manger. Un chat saute sur la table et mange le lard.  La femme le chasse.  Le lendemain, la femme fait de la pâte à crêpe.  Le chat saute sur la table et mange de la pâte.  La femme le chasse.  Le lendemain, elle s’apprête à boire son café, un pot de crème est sur la table.  Le chat entre, renverse le pot, lape la crème.  Furieuse, la femme lui lance une bûche.  Le chat a la patte cassée. Une autre femme du village a la jambe cassée.  Conclusion évidente, cette femme est une sorcière.

Simple histoire de sorcière

                On n’envisage pas qu’il pourrait y avoir coïncidence. On ne s’interroge pas sur les motivations de la “sorcière”.  On ne dit pas si elle a déjà montré d’autres signes de sorcellerie.  Seulement qu’elle est laide, vieille, qu’elle fait peur aux enfants, qu’elle habite au bout du village.  Elle est en marge de toutes les façons.  Tous les éléments de l’histoires sont familiers, prosaïques.  (Parfois, la sorcière utilise des moyens qui dépassent le normal, j’examinerai ce point par la suite.)  Des histoires de ce genre sont nombreuses et leur accumulation au cours d’une même veillée devait être  impressionnante

                On pourrait se demander si des histoires aussi sommaires  n’ont de sens  et d’intérêt que pour les gens qui y croient, à qui il ne faut rien démontrer.  A première vue, elles sont à l’usage des personnes et des groupes qui les ont suscitées, des histoires immédiatement comprises par des gens qui parlent la même langue, qui sont enveloppés dans la même culture, ont le même mode de pensée, les mêmes références.  La toute première question à nous poser à nous conteurs, est donc:  un conte de ce genre présente-t-il un quelconque intérêt pour  notre public.  Ma réponse est: aussi étrangères qu’elles nous paraissent maintenant,  ces histoires font partie de notre mémoire et appartiennent à notre héritage.  Par exemple, la transformation d’humains en animaux et vice-versa est un des grands thèmes des contes de toutes les civilisations. 

                 Elles appartiennent non seulement à notre imaginaire mais aussi au réel.  Elles ont été des histoires vraies.  Des histoires vraies jusqu’à des temps relativement proches.  N’oublions pas qu’en Europe occidentale de grands procès de sorcellerie sont contemporains de Louis XIV et que nous pouvons en consulter les documents.  Je dispose de la copie des annales d’un procès de sorcellerie de La Roche, 1645.  Utile pour nourrir les sentiments et l’expression d’un conteur.  (A voir par la suite)

Histoire d’un autre temps ?

                Revenons aux contes.  Des histoires de sorcière comme celle que je résume au début de cette réflexion peuvent certainement être racontées telles quelles.  On ne leur sera  pas infidèle en menant le spectateur dans l’atmosphère, dans le simple plaisir de l’histoire et en le laissant à d’éventuelles réflexions personnelles.  Il serait intéressant d’écouter réflexions et questions des enfants et souvent difficile d’y répondre.  “C’était il y a bien, bien longtemps ...”

                Mais aussi, telles quelles, contées dans un monde qui ne croit plus aux sorcières, qui n’a plus les mêmes références, ces histoires ne sont-elles amputées ?   Quelles possibilités avons-nous de leur rendre plus de vie et plus de vérité ? 

Les sorcières sont parmi nous ?

                Rechercher un informateur qui y croit ?  Aucune possibilité ?  Je n’en suis plus si sûre depuis que l’actualité récente présente un homme qui a tué sa tante.  Elle m’a apporté à manger.  Elle ne m’aime pas.  On n’apporte pas à manger à quelqu’un qu’on n’aime pas.”  Il l’a accusée de pratiquer la magie noire à son encontre.  Elle n’a pas répondu mais j’ai lu dans ses yeux que c’était la vérité.  Nous trouvons devant le même type de logique née d’une certitude absolue.  Dans “Au pays du Loup-Garou,  Michèle Baron cite les paroles d’Oswald Robert dont la photo paraît récente:  Les macrales ?  Je n’en avais pas peur.  Je savais les reconnaître.  Il suffisait de prendre une petite motte de terre au cimetière après un enterrement et de la placer dans le bénitier.  Au début de la messe, toutes les macrales quittaient l’église.”   Imaginez ce qui se serait passé si une femme avait dû quitter l’église à cause d’un malaise, par exemple.    Il parle au passé, croit-il encore aux macrales maintenant ?  D’où lui vient sa science ?  Je ne pense pas qu’il ait utilisé le truc lui-même ou qu’il l’ait vu utiliser.  Cela lui ferait un tel souvenir qu’il ne pourrait pas le passer sous silence et c’eût été une telle aubaine pour la folkloriste qu’elle en eût certainement fait bon usage. 

                Une récente émission de TF1 était consacrée aux sorciers et aux sorcières.  Les animateurs s’amusaient royalement.  Cela me donnait-il une raison de suspecter la sincérité du témoignage de ceux qui ont recours aux sorcières, celui de sorcières elles-mêmes ?  Ces sorcières sont “gentilles”, elles sont spécialisées en philtre d’amour et en désenvoûtement.  S’il est nécessaire de pratiquer un désenvoûtement, c’est qu’il y a eu envoûtement.  Personne ne s’est vanté d’y avoir recours ni de le pratiquer.  Il n’a même pas été question de rechercher ou de désigner qui ou quoi en était responsable.  Une des sorcières interrogées a cependant avoué sentir qu’elle fait peur aux gens.  Cela ne va pas jusqu’à la malveillance.  A noter que tous les participants sont français bon teint (blanc !)

                Une vieille femme des environs de La Roche, née à la fin du XIXème siècle, s’étonnait: “Vous ne croyez pas aux sorcières ?  Vous ne croyez ni à Dieu ni à Diable, alors !”  L’amalgame entre sorcellerie et religion vaut son pesant de réflexion.

                Une confidence relayée m’apprend qu’une jeune femme, vivant actuellement, a des ennuis, ennuis prévisibles. “C’est la voisine !”  De nouveau, conviction immédiate et totale.  “C’est parce que je suis bonne et que je suis pratiquante, sinon ... (geste de menace)”  Ces pouvoirs de nuire qu’elle n’utilise pas, lui viennent de la conjonction de circonstances familiales.  Qui a édicté ces règles de succession ? Ici aussi, le doute n’est pas de mise.

                On dit que la sorcellerie a disparu depuis qu’on lit le début de l’Évangile de Jean à la fin de la messe (qui pourrait m’en donner la date ?)   La formulation envoûtante et mystérieuse a-t-elle des allures de contre-sortilèges ?  L’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche disait: “Il est certain qu’on ne trouve sorciers et sorcières que là où règne l’ignorance.”  Ces  affirmations ne sont vraies qu’en partie. D’après Tobie Nathan, ethnopsychiâtre, les croyances durent tant qu’elles sont fonctionnelles.  Elles se créent et disparaissent chaque jour. 

                Tout cela pour conclure qu’il n’est pas exclu d’avoir des témoignages de gens qui y croient ou qui y ont cru, qui ont connu des gens qui y croyaient ou y croient.  Nous pourrions avoir de ces personnes dans notre auditoire.

Aller voir ailleurs.

                Nous pouvons aussi nous référer à d’autres sociétés.  Un reportage de Joël Stolz au Burkina-Faso parle du destin de celles qui sont, actuellement, accusées de sorcellerie.  Ce sont habituellement des femmes vieilles, pauvres, sans protecteur naturel, “La Mère du chef n’est jamais sorcière” (proverbe mossi), en marge de la tradition parce qu’elles ont une profession ...  Un exemple: Pousspoko, première épouse, d’âge mûr, cultive des légumes et les commercialise, ce qui n’est pas traditionnel et provoque l’envie.  Le bébé d’une jeune co-épouse meurt.  On réunit tout le village.  Deux hommes portent le cadavre sur leurs épaules et sont magiquement attirés vers Pousspoko.  Aucune hésitation, elle a fait mourir le bébé.  Elle est bannie du village et se réfugie dans un asile pour femmes accusées de sorcellerie, asile tenu par des religieuses.  Il  en existe plusieurs et ils sont surpeuplés, toutes n’y trouvent pas place.  D’autres femmes dans son cas se suicident.  Traditionnellement, elles étaient battues et mises à mort.

                Il y a énormément de points communs entre cette histoire qui est vraie et nos histoires qui ont été vraies: femme en marge, qui n’a pas ou plus de protecteur, femme riche dont on peut s’approprier les biens, désignation de la sorcière (nous en reparlerons) et sanction d’exclusion ou de mort.  Avec une grande restriction.  Je crois pouvoir affirmer que la charité ne se préoccupait pas de recueillir nos sorcières, même si des esprits éclairés s’élevaient contre “question” et bûcher.

 Appel aux collecteurs

                Supposons un informateur persuadé que les sorcières existent.  Deuxième pas, s’intéresser au collecteur.  Ne cherchons pas un collecteur qui y croit, nous risquons de ne pas en trouver.  Demandons plutôt à ce  collecteur d’aller au-delà des mots entendus.  Pour nous conteurs, les mots ne sont jamais qu’une partie du message, qui comprend tout l’apport de la présence de celui qui parle, ses mimiques, ses attitudes, ses intonations, toutes les composantes du style oral.  L’idéal serait  d’avoir un informateur convaincu, un collecteur qui rend compte de la totalité de son message.  On peut rêver ....  Si nous tombons sur un cas de ce genre, en profiter ! Dans la réalité,  nous n’avons pas de renseignements sur l’informateur, nous ne pouvons pas discuter avec le collecteur et nous devons nous débrouiller avec ce que nous trouvons dans les textes, quelle que soit leur qualité.  J’en viens à regretter que les collecteurs d’histoires traditionnelles ne se soient pas plus intéressés aux conteurs ni aux gens à qui ils contaient, qui sont parties essentielles du conte.  Pas seulement pour les histoires de sorcières mais pour toutes les histoires.

 Hic et nunc et nous

                C’est bien connu, le conteur est tous les personnages de son conte, il communique avec le public d’imaginaire à imaginaire. Nous pouvons viser à mener les spectateurs à vivre comme nous l’histoire de l’intérieur.  Les gens  qui ont suscité ces histoires ne sont pas des extra-terrestres, ils sont nos ancêtres, les pieds dans le quotidien, la tête dans le fantastique.  Eux dont l’imaginaire organisait le réel, qui étaient entourés de dogmes, de superstitions,  de réalités cachant les apparences, de forces qui les dépassaient, avec l’antique incapacité à penser que la mort d’un être jeune, les épidémies, les maladies, peuvent avoir des causes naturelles.  Nous pouvons évoquer ces villages repliés sur eux-mêmes, quasi dans l’obscurité dès que la nuit tombait. 

                  Nous pouvons nous mettre dans la peau des “victimes” des sorcières, ressentir la peur qu’inspirent celles-ci, rechercher  protection contre elles, être soulagés quand elles sont neutralisées.  Là, fagots et brindilles étaient amoncelés pour former un bûcher.  Tout le monde chantait ... Ses (ceux de la sorcière) cris perçaient l’expression de joie de la foule.  Le mal qui s’était abattu sur Vieux-Waleffe s’envolait en rubans bleutés vers le gris du ciel et la fête ne faisait que commencer.  Le vin coula à flots (Au Pays du Loup-Garou).  La peur avait disparu mais je me demande si le mal était extirpé.  Ne retombait-il pas en méchanceté sur tous ceux qui buvaient et chantaient, faisaient une fête d’un supplice?  Ne vous êtes-vous jamais laissé entraîner par la foule cruelle ?  Cela peut être vécu dans le conte, au premier niveau du récit et aussi avec le recul du regard du conteur.

                Nous pouvons nous mettre dans la peau de celles sur qui s’abattait l’accusation de sorcellerie, le piège dont on n’échappait pas. Tout ce que la sorcière fera, dira, se retournera contre elle.  Il était impossible de venir au secours de la sorcière sans être taxé de sorcellerie soi-même.    Accusation qui vous conduisait à l’exclusion, dans le meilleur des cas.  Jusqu’au bûcher, combien de fois ?  Je dois nuancer, dans la réalité, il y a eu des acquittements et d’autres verdicts que le bûcher, nous verrons cela par la suite.

                Nous pouvons vivre la solitude, la souffrance de la laide, de la rousse,  de celle qui effraie les enfants, de la pas-tout-à-fait comme les autres.  Dans la peau de celle qui se découvre le pouvoir de faire peur, l’ivresse d’être sollicitée.  Nous avons les deux faces d’une même chose: celle (ou celui) qui a le pouvoir de nuire et celui (ou celle) qui a le pouvoir, la science de contrer le mal.  La femme qui connaît les bonnes herbes connaît aussi les poisons, les abortifs, les envoûtements et les désenvoûtements, les philtres, les sorts.  La sorcière est aussi utile que nuisible.               

                Nous avons tous rêvé d’être une bonne sorcière pour ceux que nous aimons. Nous avons tous souhaité  être une méchante sorcière capable de nuire à nos ennemis, non ?  N’avez-vous jamais eu envie de changer en crapaud celui qui prend votre place dans une file ?  Soyez sincère, vous jouiriez de lui nuire, non ?  

                Comment arriver à ce résultat de fraternisation au-delà du temps, des différences de mentalités ?  Vivre intensément de l’intérieur, observer  son imaginaire, ses sentiments,  ses sensations, en rendre compte le mieux que l’on peut ... se lancer, se faire confiance et faire confiance au public.  Ce ne sont jamais que moyens ordinaires de conteur. 

Par la suite, j’envisage d’aborder les moyens des sorcières et comment on le devient, leur laideur; sur le procès de La Roche; sur l’histoire d’une femme regardée comme sorcière au XIX siècle et dont les descendants vivent encore.... et peut-être aussi, je l’espère, ce que vos réflexions, questions, précisions ...  m’auront amené.

                                                                SUITE...

Le mois dernier, je me posais la question: depuis quand a-t-on lu le prologue de l’Évangile de Jean à la fin de la messe ? Voici la réponse de Mr l’abbé Gb Pinkers, de l’évêché de Liège:

Le prologue de l’évangile johannique a été inséré dans le rituel de la célébration de la messe à partir du 13ème siècle. ... Cette coutume a été canonisée dans le missel dit de Pie V (+/- 1570) au lendemain du Concile de Trente mais il n’empêche que beaucoup d’ordinaires diocésains l’ignoraient encore au 18ème siècle ...  Cette coutume a été supprimée lors de la réforme liturgique au lendemain de Vatican II.   

Deuxième partie: une histoire vraie, un procès de sorcellerie à La Roche-en-Ardenne en 1645, d’après un compte-rendu de Léon Marquet, professeur de français et spécialiste de l’histoire rochoise.  Travail qui m’a été communiqué par Mary Bertosi.

                L’accusée: Catherine, plus de 80 ans, femme à Henri de Villiers.  Elle avait été bannie autrefois pour une raison que nous ignorons et avait été graciée. Le 28 juillet 1645 des plaintes sont déposées contre elle pour faits de sorcellerie.  Enquête le 8 août, arrestation le 12, comparution le ?.  On lui applique la question le 30 septembre.  Le 7 octobre, elle est condamnée à être étranglée et brûlée.  Elle est exécutée le jour même. 

La sorcière est riche

                Le premier acte de le justice est de dresser un inventaire de ses biens.  Catherine a du mobilier, des ustensiles ménagers, des vêtements, une maison, un journal de terre, de l’argent liquide. Elle peut supporter les frais du procès.  Lors de sa condamnation, la confiscation sera prononcée.  Les biens de Catherine iront aux membres du tribunal et aux auxiliaires de la justice, le restant au Comte de la Roche.  Que se serait-il passé si elle avait été indigente ?   Tout lui appartenait-il ?  Le mari est-il réduit à l’indigence ?  N’est-il en rien complice ?  On brûle le corps de la sorcière pour que rien ne reste d’elle.  Aucune malédiction n’est donc attachée à ses biens ? 

Elle avoue avoir soigné.

                Devant ses juges, Catherine nie vigoureusement et jure de répondre la vérité sur les 24 articles de l’accusation.

                Le premier article l’accuse (?) d’avoir soigné des enfants malades avec de la bétoine (la bétoine, vous en avez tous rencontré dans les sous-bois ou le long des routes, en cataplasmes de feuilles fraîches elle est très efficace pour soigner les ulcères) et ce sur la demande de la grand-mère.  Catherine ne nie pas, pourquoi le ferait-elle ?  Elle a pilé l’herbe, l’a appliquée sur la tête des petits malades.  La grand-mère a donné un pain d’épices comme salaire.  Si les enfants avaient subi des dommages de ce traitement, il en serait certainement fait mention.  La grand-mère est-elle parmi les témoins à charge ?  A-t-elle eu des ennuis d’avoir eu recours à une “sorcière” ?

                Voilà déjà un élément souvent rencontré dans les histoires.  La sorcière connaît les herbes, on a recours à elle pour soigner. Catherine a-t-elle utilisé sa science pour mal faire ?  On n’en parle pas, la réponse est donc “non”. 

Faits, fantasmes et conviction.

                De nombreux articles suivants l’accusent d’avoir nui aux humains, aux animaux.  Une jeune fille l’aide.  Trois jours après, elle a un rhume !  Catherine a touché, regardé des enfants, des femmes  qui sont devenus malades et sont morts.  Idem pour le bétail.

                D’autres articles parlent de faits inexplicables: des papillons se rassemblent autour de son feu, un chien noir est apparu sur son armoire (témoignage de qui ?)  Une femme a vu le diable dans son grenier et sa cave.

                Nous ne disposons malheureusement pas de la déposition des 26 témoins.  Témoins avertis par le tribunal qui remonstre aux tesmoings en présence de la prisonnière le péril auquel ils engageroient leurs ames et leur conscience si, en recelant la vérité de ce qu’ils scavent ils venoient à estre causes qu’une meschante personne ne seroit pas punie de ses délits, ou bien si en disant plus qu’ils ne scavent, ils venoient à faire en sorte que la prisonnière succomberoit à une condamnation injuste, et aultres raisons et admonitions propres à ce que rien ne soit passé qu’avec toutte équité.  Les témoins prêtent serment d’avoir dit la vérité.  Quelle vérité ?  Des faits vraisemblablement incontestables comme les décès, les maladies.  Tout aussi incontestable pour eux, la cause en est la sorcellerie de Catherine.  Comment en vient-on à une telle conviction ?

                Catherine nie farouchement, parle de ses prières, des visions pieuses qu’elle a eues en rêve.   Le procureur du plaignant (qui est ce plaignant ?) demande que la torture lui soit appliquée.  Le procureur de Catherine parle de son grand âge et du mois et demi déjà passé en prison.  Il demande qu’elle soit absoute, il ne cherche à dégonfler aucune des accusations.

        Le tribunal est perplexe, ce qui est tout à son honneur.  Il demande l’avis de l’instance supérieur, la Cour de Luxembourg.   

 Aveux programmés.

                Nous n’avons pas la réponse de la Cour de Luxembourg, nous pouvons en voir les conséquences. Le tribunal de La Roche, qui n’arrivait pas à se faire une conviction, parle maintenant d’indices très apparents qui rendent Catherine suspecte de sorcellerie.  Il l’adjure de revenir à la raison et à la vérité, de penser au salut de son )âme et à la miséricorde de Dieu.  Par sa confession, elle évitera les tourments de la torture.  Les juges paraissent vouloir la sauver mais ne lui laissent comme issue que les aveux.  Ce dernier appel des juges ne fait pas changer Catherine.

                Hélas ! elle changera.  Imaginez cette femme de plus de 80 ans pendue par les bras en arrière, les membres serrés avec des cordes.  En présence du médecin de Durbuy !  Catherine demande à être dépendue, se met à avouer certaines choses, tout en en niant d’autres.  Torture de nouveau.  Elle est interrogée articles par articles.  On peut dire que l’acte d’accusation lui fournit la matière de ses aveux.  Elle confesse d’avoir déclaré volontairement qu’elle est sorcière. Ce terrible “volontairement”.  Elle a empoisonné, ensorcelé, a vu sur son armoire un chien noir au long museau ...  Elle en rajoute, elle parle de ses relations avec le diable, elle a été à ses assemblées, y a reconnu certaines femmes qu’elle nomme.  Matière à un procès futur ?  Le diable est ‘le Vert Diable, le Vert-Bouc”, il la paie en or qui se transforme en foin et en feuilles de chêne.  Les mets délicieux du banquet sont des charognes ... Elle cite des chansons obscènes ...

 Les contes ne sont pas loin

                Des détails de cette sorte sont arrivés jusqu’à nous par les contes de sorcières?  Combien Catherine n’en n’a-t-elle pas entendu dans sa vie ?  Et les témoins, le procureur, l’avocat, les juges ?

Les contes naissent d’une mentalité et la façonnent.  Ce qu’ils racontaient faisait le va-et-vient: de “vérité” à imaginaire, d’imaginaire à vérité.  Imaginaire vérité, nourris l’un de l’autre et inextricablement liés.

 Pauvre Catherine !

                ...déclarent la prisonnière plainement attaincte et convaincue tant par ses propres confessions volontaires que par les preuves du procès du crime de sortilège et d’avoir renié Dieu, son baptême et ses saincts pour adhérer au diable avecq lequel elle a ehu maintes fois accointance abominable, et s’y trouvée es dances et assemblées nocturnes des démons et des sorcières es lieux et endroicts mentionnez au dit procès, comme aussy d’avoir commis plusieurs maléfices et ensorcellé gens et bestes, pour punition de quoy et d’aultres charges résultantes du procès, la condamnent à estre conduicte au lieu de supplice ordinaire et illecq estre attachée à ung poteau, estranglée, bruslée et son corps réduict en cendres ...

Troisième partie et dernière partie: Comment devient-on sorcière ? Comment les reconnaît-on ? 

Apparences

                La sorcière est vieille et laide, elle porte une grande robe noire et un chapeau pointu.  Image traditionnelle ou carnaval et caricature ?

                Y en a-t-il de jeunes et belles ?  J’en trouve une  dans “le Fiancé de la Sorcière” (Contes et Légendes des Pays celtes, de Markale), recueilli à Sugny, province de Namur.  J’ai le vague souvenir d’un roman sur une jeune femme dont la beauté “ensorcelait” tous les hommes et qui finit sur le bûcher pour cette raison.  Les sorcières du peintre et graveur Dürer (1471-1528) sont vieilles et flétries.  Pour la série “Les Caprices”, qui sera condamnée par l’Inquisition en 1798, Goya dessine deux sorcières sur un balai, une vieille laide et une jeune dont on ne voit pas le visage, qui a beau corps et beaux cheveux.  Dans “Le Nom de la Rose”, la petite qui a séduit le moinillon est brûlée comme sorcière.  La sorcière de “Blanche Neige” est vieille et laide, ce qui est remarquable puisque la reine est belle et qu’un des ressorts du conte est la compétition pour la beauté.  En B.D., Calendula peut être jeune et séduisante, Mélusine est jeune, pas vilaine et inexpérimentée.  Ces jeunes et belles sorcières sont vraisemblablement l’exception.

                Dans les contes, les sorcières  sont peu ou pas décrites, parfois “hideuse” ou grande et maigre.  Même sans grande description du physique des sorcières, je crois pouvoir affirmer que, dans l’imaginaire collectif,  elles sont vieilles et laides.

                Les sorcières sont nues pour aller au sabbat, elles sont évidemment habillées en d’autres temps.  Comment ?

                Robe noire.  Catherine a ung cotillon noir de drappe avec aussi une bande de velour, item ung aultre cotillon noir de drappe avec trois passements vlourez, un escourcoy (tablier) et une jaquette noire de serge”.  Rien d’étonnant à ce que la vieille Catherine s’habille de noir, toutes les femmes âgées le faisaient jusqu’à il y a peu.

                Le chapeau pointu est plus intriguant.  Est-il celui du magicien ?  Ou celui du médecin ? Dans “Léon l’Africain”, d’Amin Maalouf, je lis que des coiffures hautes et pointues étaient portées par des médecins à Rome et par des docteurs coraniques à Fès au seizième siècle.

                Mais je n’ai trouvé dans aucun conte traditionnel la mention d’une sorte d’uniforme de sorcière.  Quoi qu’il en soit, le conteur actuel qui décrit une vieille femme laide, le regard méchant, vêtue d’une robe noire et, éventuellement,  d’un chapeau pointu, désigne sans équivoque une sorcière.

                Les attributs des sorcières étaient le chaudron, le balai, instruments dévoyés de la bonne ménagère.  Egalement le bouc, symbole de luxure.  Noir comme le mal ou vert, de la couleur du diable.  N’oublions pas le chat noir, le pauvre chat, animal maudit, qui nous venait des païens.

Comportement

        Un homme dans la trentaine actuellement, se souvient d’avoir accompagné sa grand-mère qui cueillait des simples.  Elle observait soigneusement certains rites, de dates, par exemple, les accompagnaient de formules.  Les guérisseuses devaient certainement en faire autant lors de la récolte et aussi lors de l’administration de leurs remèdes, pour renforcer leurs pouvoirs, pour impressionner.   De là, la confusion entre guérisseuse et sorcière ?  Les envoûtements aussi étaient ritualisés.  D’où tenaient-elles cette science ?  ?  Du diable pour ce qui concerne les pratiques mauvaises ?  Il n’en est pas fait mention dans le procès de Catherine.  Les sorcières devaient tenir à leurs secrets, qui étaient une part de leurs moyens de subsistance.  On parle parfois de grimoire.  Savaient-elles lire ?

                Il est souvent dit que la sorcière faisait peur aux enfants.  En réalité, elle faisait peur à tout le monde mais les enfants les houspillaient et elles se vengeaient. De façon générale, ceux qui se moquaient d’elles ou “déparlaient”, s’en mordaient les doigts... ou se grattaient la tête subitement pleine de poux.

                        Les sorcières se comportent en sorcières, par exemple quand elles quittent l’église lorsqu’on met de la terre de cimetière dans la bénitier.  Une sorcière disparaît après avoir fait briller un sabot avec du beurre.  Des sorcières volent dans les airs après s’être enduites de pommade magique en prononçant une formule: “petit pot de terre ...”  (On possède la recette d’une pommade de sorcière comportant des hallucinogènes et vraisemblablement conservée dans un pot de terre.)  Les sorcières se transforment en animaux, elles vont au sabbat, copulent avec le diable ou baisent son derrière,  profanent les choses de la religion, portent la marque du diable, une cicatrice insensible, provoquent maladie et mort de gens et de bêtes...

 Une chanson du pays de St-Hubert dit:

Pour être bonne sorcière  
Demandez-le au diable   
Qui est ici présent 
Il ne faut plus aucune dent                                            

 Il faut faire comme les vieilles
Dans le fond de l’église 
Il faut s’accroupir (bis)    
Sous le bénitier (bis)

Comment devenir sorcière ?

                L’adhésion la plus classique est la signature d’un pacte avec le diable.  Bizarrement, je ne trouve pas de conte racontant cette cérémonie, pourtant génératrice de sentiments puissants et variés,  qui permettrait une mise en scène mentale spectaculaire.

                Une femme l’est devenue en touchant involontairement une sorcière sur son lit de mort. La fille de cette femme l’est aussi.  Cela nous mène à la transmission. Fille de sorcière = sorcière.  On peut le devenir aussi par la place occupée dans la famille, 7ème enfant d’un 7ème enfant, n’avoir connu aucun de ses grands-parents, ...  Des règles de succession codifiée ?

                A cause de la politique.  Les anglais ne pouvaient admettre avoir été battus par Jeanne d’Arc.  Il fallait donc qu’elle ait été une sorcière.  Voilà pourquoi ils avaient besoin d’un tribunal ecclésiastique et que la Pucelle a été brûlée vive.

                Les églises et la Justice.  Avec la volonté d’extirper les pratiques “païennes” ancestrales, les église les ont diabolisées.  L’existence du démon devient acte de foi au 13ème siècle.  Plusieurs bulles papales sont “des chants de guerre contre l’enfer”.  Justice religieuse et laïque mettent au point une législation répressive du délit de sorcellerie. Principes et éléments de sorcellerie étaient d’abord de transmission orale.  A partir de l’invention de l’imprimerie (Gutenberg 1436), les traités dogmatiques se multiplient, 350 titres connus !  Tout y est dit sur la sorcellerie: pratiques, plantes, pactes avec le diable.  La documentation des procureurs et des juges a orienté les procès de sorcellerie. Dans le procès de La Roche, l’acte d’accusation et la torture ont littéralement fabriqué une sorcière.  Combien de fois cela s’est passé de la sorte ?  Pourtant,  l’évêque de Worms (965-1025) exprimait déjà son scepticisme et recommandait la prudence.   Depuis le début du 16ème siècle, de nombreuses voix s’élevèrent pour condamner de tels procès. Je n’ai trouvé aucun conte illustrant cette tendance.   A noter que le dernier procès de sorcellerie dans le monde occidental a eu lieu en 1692, à Salem, petite ville de Nouvelle Angleterre, dont Arthur Miller a fait la célèbre pièce “Les Sorcières de Salem”. Les pays catholiques et protestants se partagent 500.00 exécutions de sorcières,  estimation prudente, d’après l’historien Hubert Monteilhet.  Probablement 1.000.000.

                Nous nous scandalisons de la méchanceté envers les pauvres femmes accusées de sorcellerie.  Nous ne pouvons cependant pas écarter d’un revers de main la méchanceté de certaines femmes.  Des langues de vipère qui sèment la zizanie dans le village, comme dans un conte irlandais; des empoisonneuses stipendiées ou non, celles qui utilisaient leur ascendant pour nuire ...  Mais pourquoi en faire des sorcières ? 

                Parfois, la victime désigne la cause de sa mort, en Afrique et aussi chez nous, les cadavres réagissent.

                Mais la plus grande pourvoyeuse de sorcières parait bien avoir été la rumeur sur fond de peur. Je renvoie ici à la première partie de l’article, parue dans le mensuel de septembre.  Une histoire VRAIE montre comment, au XX SIECLE, en Belgique, l’interprétation populaire fabrique une sorcière.  Cependant, si nous ne partageons pas toutes les peurs et les crédulités de nos ancêtres, nous ne pouvons pas rayer d’un coup de cartésianisme tous les phénomènes inexplicables, l’ensemble du paranormal.

Et les conteurs ?

                Les conteurs, colporteurs d’histoires, pour partie façonneurs de mentalités, jusqu’à quel point les conteurs n’ont-ils pas été aussi des pourvoyeurs de bûchers ? Il faut se le demander.  Ne crions pas haro sur les conteurs, ils ne pouvaient conter qu’avec ce qu’ils étaient.  Ils étaient dans leur ici-et-maintenant, comme nous sommes dans le nôtre.  Nous nous indignons du sort réservé aux pauvres femmes accusées de sorcellerie, nous nous serions sans doute indignés du mal qu’elles répandaient, nous aurions pris fait et cause pour leurs victimes, nous aurions été impressionnés par leurs sortilèges, comme certains juges nous aurions sincèrement souhaité qu’elles se “convertissent”.

                Le conteur peut (doit) se mettre dans la peau de ceux qui ont peur des sorcières, de celle qui n’en avait pas peur (conte de Vottem - mensuel d’octobre);  dans la peau de la méchante sorcière, dans la peau de la pauvre femme accusée de sorcellerie; dans la peau de ses juges; dans la peau des conteurs de ce temps-là.  Et rester lui.

                                                                                                                              Marie-Claire Desmette

  “Bruxa”, sorcière en gallois; “Groach”, sorcière en breton armoricain.