Quelques réflexions de conteuse sur
Les
sorcières
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Note liminaire: Un grand nombre de renseignements me
viennent de Mary Bertosi, écrivaine et conteuse, que je remercie ici. Schéma de l’histoire qui a lancé ma
réflexion : une femme se prépare à manger. Un chat saute sur la
table et mange le lard. La
femme le chasse. Le
lendemain, la femme fait de la pâte à crêpe.
Le chat saute sur la table et mange de la pâte.
La femme le chasse. Le
lendemain, elle s’apprête à boire son café, un pot de crème est
sur la table. Le chat entre, renverse le pot, lape la crème.
Furieuse, la femme lui lance une bûche.
Le chat a la patte cassée. Une autre femme du village a la
jambe cassée. Conclusion
évidente, cette femme est une sorcière. Simple histoire de sorcière
On n’envisage pas qu’il pourrait y avoir coïncidence. On
ne s’interroge pas sur les motivations de la “sorcière”.
On ne dit pas si elle a déjà montré d’autres signes de
sorcellerie. Seulement
qu’elle est laide, vieille, qu’elle fait peur aux enfants,
qu’elle habite au bout du village.
Elle est en marge de toutes les façons.
Tous les éléments de l’histoires sont familiers, prosaïques.
(Parfois, la sorcière utilise des moyens qui dépassent le
normal, j’examinerai ce point par la suite.)
Des histoires de ce genre sont nombreuses et leur accumulation
au cours d’une même veillée devait être
impressionnante
On pourrait se demander si des histoires aussi sommaires
n’ont de sens et
d’intérêt que pour les gens qui y croient, à qui il ne faut rien
démontrer. A première
vue, elles sont à l’usage des personnes et des groupes qui les ont
suscitées, des histoires immédiatement comprises par des gens qui
parlent la même langue, qui sont enveloppés dans la même culture,
ont le même mode de pensée, les mêmes références.
La toute première question à nous poser à nous conteurs, est
donc: un conte de ce
genre présente-t-il un quelconque intérêt pour
notre public. Ma réponse
est: aussi étrangères qu’elles nous paraissent maintenant, ces histoires font partie de notre mémoire et appartiennent
à notre héritage. Par
exemple, la transformation d’humains en animaux et vice-versa est un
des grands thèmes des contes de toutes les civilisations.
Elles appartiennent non seulement à notre imaginaire mais
aussi au réel. Elles ont
été des histoires vraies. Des
histoires vraies jusqu’à des temps relativement proches.
N’oublions pas qu’en Europe occidentale de grands procès
de sorcellerie sont contemporains de Louis XIV et que nous pouvons en
consulter les documents. Je
dispose de la copie des annales d’un procès de sorcellerie de La
Roche, 1645. Utile pour
nourrir les sentiments et l’expression d’un conteur.
(A voir par la suite) Histoire d’un autre temps ?
Revenons aux contes. Des
histoires de sorcière comme celle que je résume au début de cette réflexion
peuvent certainement être racontées telles quelles.
On ne leur sera pas
infidèle en menant le spectateur dans l’atmosphère, dans le simple
plaisir de l’histoire et en le laissant à d’éventuelles réflexions
personnelles. Il serait
intéressant d’écouter réflexions et questions des enfants et
souvent difficile d’y répondre.
“C’était il y a bien, bien longtemps ...”
Mais aussi, telles quelles, contées dans un monde qui ne croit
plus aux sorcières, qui n’a plus les mêmes références, ces
histoires ne sont-elles amputées ? Quelles possibilités avons-nous de leur rendre plus de
vie et plus de vérité ? Les sorcières sont parmi nous ?
Rechercher un informateur qui y croit ?
Aucune possibilité ? Je
n’en suis plus si sûre depuis que l’actualité récente présente
un homme qui a tué sa tante. “Elle
m’a apporté à manger. Elle
ne m’aime pas. On
n’apporte pas à manger à quelqu’un qu’on n’aime pas.”
Il l’a accusée de pratiquer la magie noire à son encontre.
Elle n’a pas répondu mais j’ai lu dans ses yeux que
c’était la vérité. Nous
trouvons devant le même type de logique née d’une certitude
absolue. Dans “Au pays du Loup-Garou,
Michèle Baron cite les paroles d’Oswald Robert dont la photo
paraît récente: “Les
macrales ? Je n’en
avais pas peur. Je savais
les reconnaître. Il
suffisait de prendre une petite motte de terre au cimetière après un
enterrement et de la placer dans le bénitier.
Au début de la messe, toutes les macrales quittaient l’église.”
Imaginez ce qui se serait passé si une femme avait dû quitter
l’église à cause d’un malaise, par exemple.
Il parle au passé, croit-il encore aux macrales maintenant ? D’où lui vient sa science ?
Je ne pense pas qu’il ait utilisé le truc lui-même ou
qu’il l’ait vu utiliser. Cela
lui ferait un tel souvenir qu’il ne pourrait pas le passer sous
silence et c’eût été une telle aubaine pour la folkloriste
qu’elle en eût certainement fait bon usage.
Une récente émission de TF1 était consacrée aux sorciers et
aux sorcières. Les
animateurs s’amusaient royalement.
Cela me donnait-il une raison de suspecter la sincérité du témoignage
de ceux qui ont recours aux sorcières, celui de sorcières elles-mêmes
? Ces sorcières sont
“gentilles”, elles sont spécialisées en philtre d’amour et en
désenvoûtement. S’il est nécessaire de pratiquer un désenvoûtement,
c’est qu’il y a eu envoûtement.
Personne ne s’est vanté d’y avoir recours ni de le
pratiquer. Il n’a même
pas été question de rechercher ou de désigner qui ou quoi en était
responsable. Une des
sorcières interrogées a cependant avoué sentir qu’elle fait peur
aux gens. Cela ne va pas
jusqu’à la malveillance. A
noter que tous les participants sont français bon teint (blanc !)
Une vieille femme des environs de La Roche, née à la fin du
XIXème siècle, s’étonnait: “Vous ne croyez pas aux sorcières ?
Vous ne croyez ni à Dieu ni à Diable, alors !”
L’amalgame entre sorcellerie et religion vaut son pesant de réflexion.
Une confidence relayée m’apprend qu’une jeune femme,
vivant actuellement, a des ennuis, ennuis prévisibles. “C’est la
voisine !” De nouveau,
conviction immédiate et totale.
“C’est parce que je suis bonne et que je suis pratiquante,
sinon ... (geste de menace)” Ces
pouvoirs de nuire qu’elle n’utilise pas, lui viennent de la
conjonction de circonstances familiales.
Qui a édicté ces règles de succession ? Ici aussi, le doute
n’est pas de mise.
On dit que la sorcellerie a disparu depuis qu’on lit le début
de l’Évangile de Jean à la fin de la messe (qui pourrait m’en
donner la date ?) La
formulation envoûtante et mystérieuse a-t-elle des allures de
contre-sortilèges ? L’impératrice
Marie-Thérèse d’Autriche disait: “Il est certain qu’on ne
trouve sorciers et sorcières que là où règne l’ignorance.”
Ces affirmations
ne sont vraies qu’en partie. D’après Tobie Nathan, ethnopsychiâtre,
les croyances durent tant qu’elles sont fonctionnelles.
Elles se créent et disparaissent chaque jour.
Tout cela pour conclure qu’il n’est pas exclu d’avoir des
témoignages de gens qui y croient ou qui y ont cru, qui ont connu des
gens qui y croyaient ou y croient. Nous pourrions avoir de ces personnes dans notre auditoire. Aller voir ailleurs.
Nous pouvons aussi nous référer à d’autres sociétés.
Un reportage de Joël Stolz au Burkina-Faso parle du destin de
celles qui sont, actuellement, accusées de sorcellerie.
Ce sont habituellement des femmes vieilles, pauvres, sans
protecteur naturel, “La Mère du chef n’est jamais sorcière”
(proverbe mossi), en marge de la tradition parce qu’elles ont une
profession ... Un
exemple: Pousspoko, première épouse, d’âge mûr, cultive des légumes
et les commercialise, ce qui n’est pas traditionnel et provoque
l’envie. Le bébé
d’une jeune co-épouse meurt. On
réunit tout le village. Deux
hommes portent le cadavre sur leurs épaules et sont magiquement attirés
vers Pousspoko. Aucune hésitation, elle a fait mourir le bébé.
Elle est bannie du village et se réfugie dans un asile pour
femmes accusées de sorcellerie, asile tenu par des religieuses.
Il en existe
plusieurs et ils sont surpeuplés, toutes n’y trouvent pas place.
D’autres femmes dans son cas se suicident.
Traditionnellement, elles étaient battues et mises à mort.
Il y a énormément de points communs entre cette histoire qui
est vraie et nos histoires qui ont été vraies: femme en marge, qui
n’a pas ou plus de protecteur, femme riche dont on peut
s’approprier les biens, désignation de la sorcière (nous en
reparlerons) et sanction d’exclusion ou de mort.
Avec une grande restriction.
Je crois pouvoir affirmer que la charité ne se préoccupait
pas de recueillir nos sorcières, même si des esprits éclairés s’élevaient
contre “question” et bûcher. Appel aux collecteurs
Supposons un informateur persuadé que les sorcières existent.
Deuxième pas, s’intéresser au collecteur. Ne cherchons pas un collecteur qui y croit, nous risquons de
ne pas en trouver. Demandons
plutôt à ce collecteur
d’aller au-delà des mots entendus.
Pour nous conteurs, les mots ne sont jamais qu’une partie du
message, qui comprend tout l’apport de la présence de celui qui
parle, ses mimiques, ses attitudes, ses intonations, toutes les
composantes du style oral. L’idéal
serait d’avoir un
informateur convaincu, un collecteur qui rend compte de la totalité
de son message. On peut rêver
.... Si nous tombons sur
un cas de ce genre, en profiter ! Dans la réalité,
nous n’avons pas de renseignements sur l’informateur, nous
ne pouvons pas discuter avec le collecteur et nous devons nous débrouiller
avec ce que nous trouvons dans les textes, quelle que soit leur qualité.
J’en viens à regretter que les collecteurs d’histoires
traditionnelles ne se soient pas plus intéressés aux conteurs ni aux
gens à qui ils contaient, qui sont parties essentielles du conte.
Pas seulement pour les histoires de sorcières mais pour toutes
les histoires. Hic et nunc et nous
C’est bien connu, le conteur est tous les personnages de son
conte, il communique avec le public d’imaginaire à imaginaire. Nous
pouvons viser à mener les spectateurs à vivre comme nous
l’histoire de l’intérieur. Les
gens qui ont suscité ces
histoires ne sont pas des extra-terrestres, ils sont nos ancêtres,
les pieds dans le quotidien, la tête dans le fantastique.
Eux dont l’imaginaire organisait le réel, qui étaient
entourés de dogmes, de superstitions,
de réalités cachant les apparences, de forces qui les dépassaient,
avec l’antique incapacité à penser que la mort d’un être jeune,
les épidémies, les maladies, peuvent avoir des causes naturelles.
Nous pouvons évoquer ces villages repliés sur eux-mêmes,
quasi dans l’obscurité dès que la nuit tombait.
Nous pouvons nous mettre dans la peau des “victimes” des
sorcières, ressentir la peur qu’inspirent celles-ci, rechercher
protection contre elles, être soulagés quand elles sont
neutralisées. “ Là,
fagots et brindilles étaient amoncelés pour former un bûcher.
Tout le monde chantait ... Ses (ceux de la sorcière) cris perçaient
l’expression de joie de la foule.
Le mal qui s’était abattu sur Vieux-Waleffe s’envolait en
rubans bleutés vers le gris du ciel et la fête ne faisait que
commencer. Le vin coula
à flots (Au Pays du Loup-Garou).
La peur avait disparu mais je me demande si le mal était
extirpé. Ne retombait-il pas en méchanceté sur tous ceux qui
buvaient et chantaient, faisaient une fête d’un supplice?
Ne vous êtes-vous jamais laissé entraîner par la foule
cruelle ? Cela peut être
vécu dans le conte, au premier niveau du récit et aussi avec le
recul du regard du conteur.
Nous pouvons nous mettre dans la peau de celles sur qui
s’abattait l’accusation de sorcellerie, le piège dont on n’échappait
pas. Tout ce que la sorcière fera, dira, se retournera contre elle.
Il était impossible de venir au secours de la sorcière sans
être taxé de sorcellerie soi-même.
Accusation qui vous conduisait à l’exclusion, dans le
meilleur des cas. Jusqu’au
bûcher, combien de fois ? Je
dois nuancer, dans la réalité, il y a eu des acquittements et
d’autres verdicts que le bûcher, nous verrons cela par la suite.
Nous pouvons vivre la solitude, la souffrance de la laide, de
la rousse, de celle qui
effraie les enfants, de la pas-tout-à-fait comme les autres.
Dans la peau de celle qui se découvre le pouvoir de faire
peur, l’ivresse d’être sollicitée.
Nous avons les deux faces d’une même chose: celle (ou celui)
qui a le pouvoir de nuire et celui (ou celle) qui a le pouvoir, la
science de contrer le mal. La
femme qui connaît les bonnes herbes connaît aussi les poisons, les
abortifs, les envoûtements et les désenvoûtements, les philtres,
les sorts. La sorcière
est aussi utile que nuisible.
Nous avons tous rêvé d’être une bonne sorcière pour ceux
que nous aimons. Nous avons tous souhaité
être une méchante sorcière capable de nuire à nos ennemis,
non ? N’avez-vous
jamais eu envie de changer en crapaud celui qui prend votre place dans
une file ? Soyez sincère,
vous jouiriez de lui nuire, non ?
Comment arriver à ce résultat de fraternisation au-delà du
temps, des différences de mentalités ?
Vivre intensément de
l’intérieur, observer son
imaginaire, ses sentiments, ses
sensations, en rendre compte le mieux que l’on peut ... se lancer,
se faire confiance et faire confiance au public. Ce ne sont jamais que moyens ordinaires de conteur.
Par la suite, j’envisage d’aborder
les moyens des sorcières et comment on le devient, leur laideur; sur
le procès de La Roche; sur l’histoire d’une femme regardée comme
sorcière au XIX siècle et dont les descendants vivent encore.... et
peut-être aussi, je l’espère, ce que vos réflexions, questions,
précisions ... m’auront
amené. Le
mois dernier, je me posais la question: depuis quand a-t-on lu le
prologue de l’Évangile de Jean à la fin de la messe ? Voici la réponse
de Mr l’abbé Gb Pinkers, de l’évêché de Liège: Le
prologue de l’évangile johannique a été inséré dans le rituel
de la célébration de la messe à partir du 13ème siècle. ... Cette
coutume a été canonisée dans le missel dit de Pie V (+/- 1570) au
lendemain du Concile de Trente mais il n’empêche que beaucoup
d’ordinaires diocésains l’ignoraient encore au 18ème siècle ...
Cette coutume a été supprimée lors de la réforme liturgique
au lendemain de Vatican II. Deuxième
partie: une
histoire vraie, un procès de sorcellerie à La Roche-en-Ardenne en
1645, d’après un compte-rendu de Léon Marquet, professeur de français
et spécialiste de l’histoire rochoise.
Travail qui m’a été communiqué par Mary Bertosi.
L’accusée: Catherine, plus de 80 ans, femme à Henri de
Villiers. Elle avait été bannie autrefois pour une raison que nous
ignorons et avait été graciée. Le 28 juillet 1645 des plaintes sont
déposées contre elle pour faits de sorcellerie.
Enquête le 8 août, arrestation le 12, comparution le ?.
On lui applique la question le 30 septembre. Le 7 octobre, elle est condamnée à être étranglée et brûlée.
Elle est exécutée le jour même. La
sorcière est riche
Le premier acte de le justice est de dresser un inventaire de
ses biens. Catherine a du mobilier, des ustensiles ménagers, des vêtements,
une maison, un journal de terre, de l’argent liquide. Elle peut
supporter les frais du procès. Lors
de sa condamnation, la confiscation sera prononcée.
Les biens de Catherine iront aux membres du tribunal et aux
auxiliaires de la justice, le restant au Comte de la Roche. Que se serait-il passé si elle avait été indigente ?
Tout lui appartenait-il ?
Le mari est-il réduit à l’indigence ?
N’est-il en rien complice ?
On brûle le corps de la sorcière pour que rien ne reste
d’elle. Aucune malédiction
n’est donc attachée à ses biens ? Elle
avoue avoir soigné.
Devant ses juges, Catherine nie vigoureusement et jure de répondre
la vérité sur les 24 articles de l’accusation.
Le premier article l’accuse (?) d’avoir soigné des enfants
malades avec de la bétoine (la bétoine, vous en avez tous rencontré
dans les sous-bois ou le long des routes, en cataplasmes de feuilles
fraîches elle est très efficace pour soigner les ulcères) et ce sur
la demande de la grand-mère. Catherine ne nie pas, pourquoi le ferait-elle ?
Elle a pilé l’herbe, l’a appliquée sur la tête des
petits malades. La
grand-mère a donné un pain d’épices comme salaire.
Si les enfants avaient subi des dommages de ce traitement, il
en serait certainement fait mention.
La grand-mère est-elle parmi les témoins à charge ? A-t-elle eu des ennuis d’avoir eu recours à une “sorcière”
?
Voilà déjà un élément souvent rencontré dans les
histoires. La sorcière
connaît les herbes, on a recours à elle pour soigner. Catherine
a-t-elle utilisé sa science pour mal faire ?
On n’en parle pas, la réponse est donc “non”. Faits,
fantasmes et conviction.
De nombreux articles suivants l’accusent d’avoir nui aux
humains, aux animaux. Une
jeune fille l’aide. Trois
jours après, elle a un rhume ! Catherine
a touché, regardé des enfants, des femmes
qui sont devenus malades et sont morts.
Idem pour le bétail.
D’autres articles parlent de faits inexplicables: des
papillons se rassemblent autour de son feu, un chien noir est apparu
sur son armoire (témoignage de qui ?)
Une femme a vu le diable dans son grenier et sa cave.
Nous ne disposons malheureusement pas de la déposition des 26
témoins. Témoins avertis par le tribunal qui remonstre aux
tesmoings en présence de la prisonnière le péril auquel ils
engageroient leurs ames et leur conscience si, en recelant la vérité
de ce qu’ils scavent ils venoient à estre causes qu’une meschante
personne ne seroit pas punie de ses délits, ou bien si en disant plus
qu’ils ne scavent, ils venoient à faire en sorte que la prisonnière
succomberoit à une condamnation injuste, et aultres raisons et
admonitions propres à ce que rien ne soit passé qu’avec toutte équité.
Les témoins prêtent serment d’avoir dit la vérité.
Quelle vérité ? Des
faits vraisemblablement incontestables comme les décès, les
maladies. Tout aussi
incontestable pour eux, la cause en est la sorcellerie de Catherine.
Comment en vient-on à une telle conviction ?
Catherine nie farouchement, parle de ses prières, des visions
pieuses qu’elle a eues en rêve.
Le procureur du plaignant (qui est ce plaignant ?) demande que
la torture lui soit appliquée. Le
procureur de Catherine parle de son grand âge et du mois et demi déjà
passé en prison. Il
demande qu’elle soit absoute, il ne cherche à dégonfler aucune des
accusations.
Le tribunal est perplexe, ce qui est tout à son honneur. Il demande l’avis de l’instance supérieur, la Cour de
Luxembourg. Aveux
programmés.
Nous n’avons pas la réponse de la Cour de Luxembourg, nous
pouvons en voir les conséquences. Le tribunal de La Roche, qui
n’arrivait pas à se faire une conviction, parle maintenant
d’indices très apparents qui rendent Catherine suspecte de
sorcellerie. Il
l’adjure de revenir à la raison et à la vérité, de penser au
salut de son )âme et à la miséricorde de Dieu.
Par sa confession, elle évitera les tourments de la torture.
Les juges paraissent vouloir la sauver mais ne lui laissent
comme issue que les aveux. Ce
dernier appel des juges ne fait pas changer Catherine.
Hélas ! elle changera. Imaginez
cette femme de plus de 80 ans pendue par les bras en arrière, les
membres serrés avec des cordes.
En présence du médecin de Durbuy !
Catherine demande à être dépendue, se met à avouer
certaines choses, tout en en niant d’autres.
Torture de nouveau. Elle
est interrogée articles par articles.
On peut dire que l’acte d’accusation lui fournit la matière
de ses aveux. Elle
confesse d’avoir déclaré volontairement qu’elle est sorcière.
Ce terrible “volontairement”.
Elle a empoisonné, ensorcelé, a vu sur son armoire un chien
noir au long museau ... Elle
en rajoute, elle parle de ses relations avec le diable, elle a été
à ses assemblées, y a reconnu certaines femmes qu’elle nomme.
Matière à un procès futur ?
Le diable est ‘le Vert Diable, le Vert-Bouc”, il la paie en
or qui se transforme en foin et en feuilles de chêne.
Les mets délicieux du banquet sont des charognes ... Elle cite
des chansons obscènes ... Les
contes ne sont pas loin
Des détails de cette sorte sont arrivés jusqu’à nous par
les contes de sorcières? Combien
Catherine n’en n’a-t-elle pas entendu dans sa vie ?
Et les témoins, le procureur, l’avocat, les juges ? Les
contes naissent d’une mentalité et la façonnent.
Ce qu’ils racontaient faisait le va-et-vient: de “vérité”
à imaginaire, d’imaginaire à vérité.
Imaginaire vérité, nourris l’un de l’autre et
inextricablement liés. Pauvre
Catherine ! Troisième
partie
et dernière partie: Comment devient-on sorcière ? Comment les
reconnaît-on ? Apparences
La sorcière est vieille et laide, elle porte une grande robe
noire et un chapeau pointu. Image
traditionnelle ou carnaval et caricature ?
Y en a-t-il de jeunes et belles ?
J’en trouve une dans
“le Fiancé de la Sorcière” (Contes et Légendes des Pays celtes,
de Markale), recueilli à Sugny, province de Namur.
J’ai le vague souvenir d’un roman sur une jeune femme dont
la beauté “ensorcelait” tous les hommes et qui finit sur le bûcher
pour cette raison. Les
sorcières du peintre et graveur Dürer (1471-1528) sont vieilles et
flétries. Pour la série
“Les Caprices”, qui sera condamnée par l’Inquisition en 1798,
Goya dessine deux sorcières sur un balai, une vieille laide et une
jeune dont on ne voit pas le visage, qui a beau corps et beaux
cheveux. Dans “Le Nom
de la Rose”, la petite qui a séduit le moinillon est brûlée comme
sorcière. La sorcière
de “Blanche Neige” est vieille et laide, ce qui est remarquable
puisque la reine est belle et qu’un des ressorts du conte est la
compétition pour la beauté. En B.D., Calendula peut être jeune et séduisante, Mélusine
est jeune, pas vilaine et inexpérimentée.
Ces jeunes et belles sorcières sont vraisemblablement
l’exception.
Dans les contes, les sorcières
sont peu ou pas décrites, parfois “hideuse” ou grande et
maigre. Même sans grande
description du physique des sorcières, je crois pouvoir affirmer que,
dans l’imaginaire collectif, elles
sont vieilles et laides.
Les sorcières sont nues pour aller au sabbat, elles sont évidemment
habillées en d’autres temps. Comment
?
Robe noire. Catherine
a ung cotillon noir de drappe avec aussi une bande de velour, item
ung aultre cotillon noir de drappe avec trois passements vlourez, un
escourcoy (tablier) et une jaquette noire de serge”.
Rien d’étonnant à ce que la vieille Catherine
s’habille de noir, toutes les femmes âgées le faisaient jusqu’à
il y a peu.
Le chapeau pointu est plus intriguant.
Est-il celui du magicien ?
Ou celui du médecin ? Dans “Léon l’Africain”, d’Amin
Maalouf, je lis que des coiffures hautes et pointues étaient portées
par des médecins à Rome et par des docteurs coraniques à Fès au
seizième siècle.
Mais je n’ai trouvé dans aucun conte traditionnel la mention
d’une sorte d’uniforme de sorcière.
Quoi qu’il en soit, le conteur actuel qui décrit une vieille
femme laide, le regard méchant, vêtue d’une robe noire et, éventuellement,
d’un chapeau pointu, désigne sans équivoque une sorcière.
Les attributs des sorcières étaient le chaudron, le balai,
instruments dévoyés de la bonne ménagère.
Egalement le bouc, symbole de luxure.
Noir comme le mal ou vert, de la couleur du diable.
N’oublions pas le chat noir, le pauvre chat, animal maudit,
qui nous venait des païens. Comportement
Un homme dans la trentaine actuellement, se souvient d’avoir
accompagné sa grand-mère qui cueillait des simples.
Elle observait soigneusement certains rites, de dates, par
exemple, les accompagnaient de formules.
Les guérisseuses devaient certainement en faire autant lors de
la récolte et aussi lors de l’administration de leurs remèdes,
pour renforcer leurs pouvoirs, pour impressionner.
De là, la confusion entre guérisseuse et sorcière ?
Les envoûtements aussi étaient ritualisés.
D’où tenaient-elles cette science ?
? Du diable pour
ce qui concerne les pratiques mauvaises ?
Il n’en est pas fait mention dans le procès de Catherine.
Les sorcières devaient tenir à leurs secrets, qui étaient
une part de leurs moyens de subsistance.
On parle parfois de grimoire.
Savaient-elles lire ?
Il est souvent dit que la sorcière faisait peur aux enfants.
En réalité, elle faisait peur à tout le monde mais les
enfants les houspillaient et elles se vengeaient. De façon générale,
ceux qui se moquaient d’elles ou “déparlaient”, s’en
mordaient les doigts... ou se grattaient la tête subitement pleine de
poux.
Les sorcières se
comportent en sorcières, par exemple quand elles quittent l’église
lorsqu’on met de la terre de cimetière dans la bénitier.
Une sorcière disparaît après avoir fait briller un sabot
avec du beurre. Des sorcières
volent dans les airs après s’être enduites de pommade magique en
prononçant une formule: “petit pot de terre ...”
(On possède la recette d’une pommade de sorcière comportant
des hallucinogènes et vraisemblablement conservée dans un pot de
terre.) Les sorcières se
transforment en animaux, elles vont au sabbat, copulent avec le diable
ou baisent son derrière, profanent
les choses de la religion, portent la marque du diable, une cicatrice
insensible, provoquent maladie et mort de gens et de bêtes... Une
chanson du pays de St-Hubert dit: Pour
être bonne sorcière Il
faut faire comme les vieilles Comment
devenir sorcière ?
L’adhésion la plus classique est la signature d’un pacte
avec le diable. Bizarrement, je ne trouve pas de conte racontant cette cérémonie,
pourtant génératrice de sentiments puissants et variés,
qui permettrait une mise en scène mentale spectaculaire.
Une femme l’est devenue en touchant involontairement une
sorcière sur son lit de mort. La fille de cette femme l’est aussi.
Cela nous mène à la transmission.
Fille de sorcière = sorcière.
On peut le devenir aussi par la place occupée dans la famille,
7ème enfant d’un 7ème enfant, n’avoir connu aucun de ses
grands-parents, ... Des règles
de succession codifiée ?
A cause de la politique. Les
anglais ne pouvaient admettre avoir été battus par Jeanne d’Arc.
Il fallait donc qu’elle ait été une sorcière. Voilà pourquoi ils avaient besoin d’un tribunal ecclésiastique
et que la Pucelle a été brûlée vive.
Les églises et la Justice.
Avec la volonté d’extirper les pratiques “païennes”
ancestrales, les église les ont diabolisées.
L’existence du démon devient acte de foi au 13ème siècle.
Plusieurs bulles papales sont “des chants de guerre contre
l’enfer”. Justice
religieuse et laïque mettent au point une législation répressive du
délit de sorcellerie. Principes et éléments de sorcellerie étaient
d’abord de transmission orale.
A partir de l’invention de l’imprimerie (Gutenberg 1436),
les traités dogmatiques se multiplient, 350 titres connus !
Tout y est dit sur la sorcellerie: pratiques, plantes, pactes
avec le diable. La
documentation des procureurs et des juges a orienté les procès de
sorcellerie. Dans le procès de La Roche, l’acte d’accusation et
la torture ont littéralement fabriqué une sorcière.
Combien de fois cela s’est passé de la sorte ?
Pourtant, l’évêque de Worms (965-1025) exprimait déjà son
scepticisme et recommandait la prudence.
Depuis le début du 16ème siècle, de nombreuses voix s’élevèrent
pour condamner de tels procès. Je n’ai trouvé aucun conte
illustrant cette tendance.
A noter que le dernier procès de sorcellerie dans le monde
occidental a eu lieu en 1692, à Salem, petite ville de Nouvelle
Angleterre, dont Arthur Miller a fait la célèbre pièce “Les Sorcières
de Salem”. Les pays catholiques et protestants se partagent 500.00
exécutions de sorcières, estimation
prudente, d’après l’historien Hubert Monteilhet. Probablement 1.000.000.
Nous nous scandalisons de la méchanceté envers les pauvres
femmes accusées de sorcellerie.
Nous ne pouvons cependant pas écarter d’un revers de main la
méchanceté de certaines femmes.
Des langues de vipère qui sèment la zizanie dans le village,
comme dans un conte irlandais; des empoisonneuses stipendiées ou non,
celles qui utilisaient leur ascendant pour nuire ...
Mais pourquoi en faire des sorcières ?
Parfois, la victime désigne la cause de sa mort, en Afrique et
aussi chez nous, les cadavres réagissent.
Mais la plus grande
pourvoyeuse de sorcières parait bien avoir été la rumeur sur fond
de peur. Je renvoie ici à la première partie de l’article, parue
dans le mensuel de septembre. Une histoire VRAIE montre comment, au XX SIECLE, en Belgique,
l’interprétation populaire fabrique une sorcière.
Cependant, si nous ne partageons pas toutes les peurs et les crédulités
de nos ancêtres, nous ne pouvons pas rayer d’un coup de cartésianisme
tous les phénomènes inexplicables, l’ensemble du paranormal. Et
les conteurs ?
Les conteurs, colporteurs d’histoires, pour partie façonneurs
de mentalités, jusqu’à quel point les conteurs n’ont-ils pas été
aussi des pourvoyeurs de bûchers ? Il faut se le demander.
Ne crions pas haro sur les conteurs, ils ne pouvaient conter
qu’avec ce qu’ils étaient. Ils
étaient dans leur ici-et-maintenant, comme nous sommes dans le nôtre.
Nous nous indignons du sort réservé aux pauvres femmes accusées
de sorcellerie, nous nous serions sans doute indignés du mal
qu’elles répandaient, nous aurions pris fait et cause pour leurs
victimes, nous aurions été impressionnés par leurs sortilèges,
comme certains juges nous aurions sincèrement souhaité qu’elles se
“convertissent”.
Le conteur peut (doit) se mettre dans la peau de ceux qui ont
peur des sorcières, de celle qui n’en avait pas peur (conte de
Vottem - mensuel d’octobre); dans
la peau de la méchante sorcière, dans la peau de la pauvre femme
accusée de sorcellerie; dans la peau de ses juges; dans la peau des
conteurs de ce temps-là. Et
rester lui.
Marie-Claire
Desmette “Bruxa”, sorcière en gallois; “Groach”, sorcière en breton armoricain. |