UTHER

© Laurence BOUDART

L’histoire était en marche.  Il le savait.  Son Pays de Galles était attaqué, saigné par les barbares venus du nord.  Les paysans, les bonnes gens, étaient massacrés, exécutés sans pitié.  Les villages autrefois prospères étaient pillés, dévastés.  La terre noire n’exhalait plus que l’odeur du sang.   Partout, la mort rodait.  La mort était aux portes du palais.

Le roi Uther a perdu la foi, a perdu l’espoir.  Avachi sur son trône, Uther laisse son esprit dériver, chercher une ultime soutien qu’il sait improbable, vain.  La mort guette.  La mort ... le guette.  Il le sait.

-  Ô dieux des pères, pourquoi ? Pourquoi m’abandonner ?  C’est votre sang qui pleure, votre vie qui meurt.   Pourquoi ?  Pourquoi ?”

L’homme, le roi valeureux est comme déjà mort.  L’esprit, l’âme courageuse est partie.  L’illusion sur lui s’effrite un peu plus chaque jour. L’homme, le roi, est comme déjà mort.  Depuis longtemps, l’ignoble faucheuse a posé la main sur son épaule.  Elle la fait peser lourd, plus lourd, chaque jour qui passe.

D’un geste mécanique, lent, il caresse le lourd médaillon pendu à son cou, antique symbole légué par son père.  Son regard est perdu.  Il est perdu.  Fatigué, accablé, le roi se lève pesamment.  Sans égard pour les regards éperdus tournés vers lui, les questions muettes.

- “Qu’attend le roi ?  Qu’attend-il de nous ?  Qu’attend le roi ?  Qu’attend le roi ?”

Lentement, Uther sort de la salle du trône.  Avance, perdu dans ses pensées, dans le tumulte de ses songes, de ses tourments.  Il entend bien les cris, le cliquetis des armes qui s’entrechoquent dans la cour d’exercice.  Ses homme continuent à s’accrocher à un espoir.  L’espoir ...  Il pourrait leur parler, les réconforter un peu ...

- “Pauvre fou, fou que tu es.  Pour leur dire quoi ?  Qu’ils vont mourir demain ?  L’espoir ... toi-même tu as cessé d’y croire depuis, depuis si longtemps.  Ô pères, pourquoi ?  Quelle sorte de roi suis-je pour les abandonner ainsi ?  La mort murmure chaque nuit à ma porte.  Dois-je la laisser entrer et partir ... partir !

Quelle sorte de roi suis-je ?  Imbécile !  Les imbéciles, ils croient en moi ... même moi ...  pauvre fou, fou que tu es !”

Ses pas le conduisent vers la salle d’arme.  Accrochées au mur, les bannières de ses pères pendent tristement, sans vie, sans souffle d’espoir.  Ses yeux les parcourent, avides, attendant une réponse, un signe.  Seul le silence l’enveloppe.  Uther est seul.

D’un geste plein de rancoeur, il arrache le lourd bijou de son cou.  Le médaillon rebondit sur le dallage glacé, tournoie sur lui-même, encore, encore et encore.  S’immobilise en un reproche muet.  Uther se passe la main dans les cheveux, soupire.  Sa main glisse sur son visage, sa colère est évaporée.  D’un pas lent, il s’approche du médaillon, s’agenouille pour le ramasser. 

Un rai de lumière éclaire doucement l’antique symbole gravé à demi-effacé, mémoire de la gloire d’un empire passé.  Uther descend la main, son doigt s’attarde sur le motif, le caresse.  Prière silencieuse.  D’un homme seul.

- “Aide-moi, aide-moi, je t’en supplie.  Ne me laisse pas partir ainsi.  Aide-moi à redevenir un grand roi.  Aide-moi à être fier de moi.”  Les larmes coulent doucement, sans bruit le long de ses joues.  Uther ne les sent pas, ne les voit pas tomber une à une sur le médaillon, en raviver la patine.  Il ne voit plus.

Quelque chose en lui s’alarme.  Le guerrier endurci par des années de luttes se réveille en sursaut.  Il n’est plus seul.  Il n’est plus ... ici. Tel un linceul de plomb, une terreur sans nom l’enveloppe.  Uther ne peut plus bouger un seul membre, son corps est tétanisé.  Son esprit bouillonne de mille pensées.  De pensées qui ne sont pas à lui.  Pensées qui le font hurler.  Hurler encore, encore et encore.  Uther entend une voix venue du fond des âges, des siècles passés.  Son âme, sa vie ...

- “La mort rôde autour de chaque homme dès l’instant de sa naissance.  Mais elle n’est pas là pour toi.  Pas encore.  Pas aujourd’hui.”

Si le roi n’est plus, l’homme force son corps à lui obéir.  Il se tourne vers la voix, vers la présence qu’il sent plus qu’il ne la voit.  Il voit ...

Puissant, dangereux, majestueux, les yeux illuminés des flammes de l’enfer Y Draich Koch le regarde.  Y Draich Koch  le contemple.  Le grand dragon rouge le contemple.  Uther s’emplit de cette vision.  Il le connaît, le grand dragon.  Il a grandi avec son image autour du cou.  Y Draich Koch le Rouge.  Instinctivement Uther porte la main à la poitrine, cherche le médaillon, l’antique symbole du dragon, de ce démon païen, jadis protecteur des siens.

Lentement, sans bruit, frôlement délicat, le dragon déploie sa gigantesque masse.  Les muscles durs roulent sous le cuir rouge épais.  La tête se délie, le regard plonge dans les yeux d’Uther.  Y Draich Koch  le fait sien.  Son âme est son âme.  Son sang est son sang.  Il palpite et s’apaise au même rythme.

- “Tu as oublié, Uther.  Tu as oublié qui tu es.  Tu as oublié qui je suis, ce que je suis.  Tu as oublié, Uther, tu m’as oublié”

Le roi chancelle. L’homme tombe à genoux.  Le regard d’ambre du dragon ne quitte pas son visage, S’approche, s’approche à le toucher.

- “Les généraux, les conquérants du grand Empire m’ont conduit ici. Les anciens romains savaient ce qu’ils faisaient en me laissant ici.  Te protéger, Uther, toi et les tiens.  Tu m’as oublié, Uther.  Tu t’es oublié.  Ma force est ta force, mon sang est ton sang.  Mon courage, ma valeur, l’essence brute des hommes anciens est en moi, est en toi.  Réveille-les, Uther.  Réveille-la.  Mon sang est ton sang, ton sang est leur sang.”

Uther écoute, écoute les voix des siècles passés.  Le dragon réveille sa mémoire. Les mots le touchent, les pensées le marquent.  Il ne sent pas Y Draich Koch glisser entre ses doigts gourds le lourd médaillon.  Il ne sent plus rien.  Sauf la douleur subite, le sang qui goutte de sa poitrine, de son coeur.  Son sang s’écoule pour se mêler à celui des siècles passés, à celui de ces hommes qui vinrent ici avant lui.  Le sang tache le médaillon, se mêle à lui.

- “Mon sang est ton sang, Uther.  Ton sang est leur sang.  N’oublie plus.”  L’homme grandit.  Le roi avec lui.

Le soleil s’infiltre entre les paupières closes.  Frémissantes, elles palpitent, s’entrouvrent. Le regard d’Uther tombe sur la main qui serre fermement un bijou, un bijou si lourd et si ancien.  Uther se lève, vacille, se redresse.  Il chercher, cherche parmi les bannières du passé le renouveau de sa vie, celle qui doit le conduire, conduire le roi à la victoire.  Celle dont on se souviendra.

L’aube vient juste de se lever.  La plaine dévastée gonfle des grondements des hommes.  Le ciel tournoie, se charge.  Se font face deux armées puissantes, assoiffée de sang pour l’une, de vengeance pour l’autre.    Masses impitoyables.  Le ciel tournoie.  Les bannières claquent au vent comme mille fouets.  Chacun cherche à rallier la sienne.  Mille pensées pour mille bannières.  Mille claquements dans le vent.

Le silence !  Elle apparaît au loin.  Si grande, il n’est impossible de ne pas la voir.  Elle vibre, rugit, claque.  Avec honneur et force.  Avec courage.  Y Draich Koch  y déploie sa présence.  La bannière galloise. Juché sur un puissant destrier caparaçonné de rouge, Uther tient la haute hampe de sa bannière couleur de sang.  Y Draich Koch  est avec lui. Ils s’approchent de leurs hommes, se mettent à leur tête.  Le ciel tournoie.

- “Aujourd’hui, je vivrai.  Ou je mourrai.”  La clameur lui répond, poussée par mille voix et plus encore:
- “Aujourd’hui nous vivrons !”

Le ciel tournoie, se teinte. L’espace blafard de l’aube timide se colore.  Rouge comme le sang, rouge comme la vie.  Tous enfin le voient.  Y Draich Koch  est parmi les siens. Les enfers se déchaînent.  Pour la dernière fois.

Après la bataille, Uther rendra hommage au grand dragon rouge.  Afin que nul n’oublie.  Il fera de sa bannière rouge sang le symbole du pays de Galles, en confiera la garde à l’Abbaye de Westminster.  Où ils sont toujours, unis à jamais dans les mémoires.

L’histoire était en marche.  Aujourd’hui UTHER PENDRAGON  marche avec elle.