Histoires de vœux

Par Marie-Claire Desmette

Comment, par la réalisation magique de ses propres vœux, le trop difficile à satisfaire ramené à la case de départ.

Un pauvre tailleur de pierre s'épuise à arracher des pierres à un rocher de granit. Ceux qui lui achètent ses pierres pour leurs constructions le paient si peu qu'il se trouve bien malheureux et se plaint. Un bon génie l'entend et lui offre de devenir ce qu'il souhaite être. Le tailleur de pierre souhaite devenir le soleil dont la puissance s'impose à toute la terre et dont il a si souvent senti la morsure alors qu'il s'éreintait à manier son pic contre le roche.

Voilà son vœu exaucé. Il devient le soleil soi-même. Il croit s'imposer à l'univers entier, mais une large nuée grise s'interpose entre lui et la terre. Il clame sa déception de voir le nuage plus fort que lui, et le bon génie lui accorde de se transformer en nuage qui triomphe même du soleil.

Heureux de sentir sa puissance, le nuage s'amuse à se placer entre la terre et le soleil, arrêtant ainsi ses rayons. Survient un vent qui entraîne le nuage malgré lui, le déchiquette, l'effiloche et l'éparpille complètement.

Le tailleur de pierre devenu nuage veut devenir ce vent qu'il croit maintenant supérieur à tout, voeu exaucé. Le vent se déchaîne, courbe les arbres, arrache les toits des maisons et sème partout l'effroi. Rien ne l'arrête... sauf la muraille de granit qui forme les flancs de la haute montagne, infranchissable au vent qui s'y brise.

La montagne est la plus forte, et le tailleur de pierre devenu vent veut à son tour devenir cette muraille de granit apparemment invincible. Le bon génie paraît, vœu exaucé. Le triomphe est complet, le granit s'oppose victorieusement à la pluie, au vent, aux tempêtes les plus violentes. Oui mais voilà ! Quelque chose au pied de la masse des rochers grignote et agace la masse de pierres. C'est un pauvre tailleur de pierre qui manie son pic pour arracher quelques parpaings. La roche est dure, mais le tailleur de pierre s'acharne et son dur labeur finit par triompher. Dépit de la montagne de granit qui a trouvé plus fort quelles intervention du bon génie, et retour à la case de départ, le tailleur de pierre, ex soleil, ex nuage, ex vent, ex montagne de granit redevient tailleur de pierre.

Excès d'exigences de la part du bénéficiaire; Lassitude du dispensateur des vœux exauces; Punition pour le bénéficiaire qui est ramené à la case de départ.

Un pauvre pêcheur habitait au bord du grand lac. Avec sa femme, il vivait dans une misérable isba dont le toit laissait passer la pluie et dont les murs en bois achevaient de pourrir. Tous les jours le pêcheur jetait courageusement ses filets dans le lac, mais ce qu’il prenait ne parvenait pas à assurer sa subsistance.

Or un jour, seule prise de la journée, son filet ramena finalement un petit poisson d'une beauté merveilleuse, brillant comme de l'or, frétillant avec grâce. Quand le pêcheur voulut s'en saisir, l entendit comme une voix venue d'en haut qui le suppliait de lui garder la vie sauve, de le remettre à l'eau, de laisser parler son bon cœur, en échange de quoi, tout ce qu’il désirait lui serait accordé.

Le pêcheur au grand cœur se laissa attendrir, et remit le poisson à l'eau- la journée s'achevait, la pénombre s'étendait sur le lac, et le retour à la maison fut triste: rien à manger, rien à vendre. A force de vitupérer et de harceler son homme, la femme du pêcheur finit par connaître l'histoire. Elle s'emporta contre son mari: "demain dès l'aube tu retourneras au lac, tu appelleras le petit poisson et le lui demanderas un isba neuve, avec un hangar contenant une barque neuve et les meilleurs filets.

Lorsque l'aube fut venue, le pêcheur tout confus die déranger celui qu'il tenait pour le génie du lac s'approcha de la rive. Les vaguelettes étincelaient au soleil levant, l'air était calme et pur, un oiseau chantait. Timidement, le pauvre homme s'exprima:

Tararare ondine,tararare ondin
Petit poisson gentil et fretin
Mon isbeau crie et tempête
Il faut bien faire à sa tête

Aussitôt il vit le petit poisson d'or faire une cabriole hors de l'eau, et comme d'une voix venue d'en haut, il entendit proclamer que son vœu était exaucé: " retourne chez toi, ta femme est dans sa nouvelle isba, ta barque et tes filets sont prêts pour les pêches les plus belles".

Approchant de l'endroit où s'élevait jadis sa vielle isba en ruine, le pêcheur constata avec émerveillement que la promesse du petit poisson avait été tenue, mais au lieu de la femme radieuse qu'il s'attendait à trouver dans cette maison toute neuve, il se heurta à son épouse furieuse qui lui reprocha de n'avoir pas demandé une ferme, avec des animaux, du matériel, des terres...

L'aube suivante vit le pêcheur malheureux et honteux s'approcher du lac.

L'eau semblait de plomb gris, les oiseaux se taisaient, l'air lui-même paraissait lourd et étouffant.

Tararare ondine, etc.

Le vœu est exaucé, mais la femme n'est pas contente- elle veut un château, cette fois.

Tremblant, le pêcheur, à l'aube suivante s'approcha de nouveau du lac. Les nuages couvrent le ciel, l'eau est agitée de remous.

Tararare ondine, etc.

Cette fois encore le vœu est exaucé, et la femme n'est pas encore contente..

Successivement, elle veut devenir duchesse reine, impératrice. Chaque fois, la mort dans l'âme et la crainte au cœur le mari s'approche du lac dans un paysage de plus en plus tragique. Chaque fois le vœu est exaucé.

La voilà impératrice, et pas encore contente, c'est papesse qu'elle veut être.

Le pêcheur qui sent venir la catastrophe, mortifié d'importuner aussi stupidement le petit poisson obéit toutefois à son épouse et se rend au lac: orage, éclairs, tonnerre, tempête et vagues sombres déferlantes le remplissent de terreur. Malgré tout:

Tararare ondine etc.

Et la voix venue d'en haut: "retourne à ton isba, ta femme y est déjà".

La vieille isba pourrissante a repris sa place, effaçant ferme, châteaux, palais.

Le deuxième conte, (et peut-être le premier aussi ), a été lu dans "Pour l’heure du conte", par Melon, inspecteur de l'enseignement, et édité dans les premières décades du siècle, si j'en crois mes souvenirs,

Les trois vœux exaucés par Laïma.

Un soir d'hiver, la mère Laïma, lasse d'errer, était venue se réchauffer dans une chaumine. En repartant, elle appela la maîtresse du logis et lui dit: - "Pour ton hospitalité, j'exaucerai trois de tes vœux."

- "Oh, je voudrais une poêlée de saucisson rôti !" s'écria étourdiment la paysanne. Aussitôt le saucisson grésilla sur la poêle.

L'homme accourut et réprimanda sa femme: - "Buse, va ! Que le saucisson te pende au nez ! Tu ne pouvais pas demander de l'argent, une fortune ?" A peine avait-il prononcé ces mots que le saucisson se suspendit au nez de la femme et pas moyen de le décrocher ! L'homme effaré supplia la mère Laïma de délivrer la malheureuse.

Ce que fit Laïma, qui leur dit pour conclure: - "Vous n'êtes pas les premiers à gaspiller mon pouvoir. J'ai exaucé les trois vœux que vous avez exprimés. Adieu !"

Conte letton, in Contes des Pays baltes, contes estoniens,lettons, lituaniens, Éditions du Progrès, Moscou, 1975 Traduit par Harold Lusternik