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Edward Abbey est un des plus célèbres écrivains de l'ouest américain contemporain. Dans
désert solitaire il relate ses séjours de gardien au parc national des arches dans l'Utah et
se fait le chantre de la préservation intelligente de la nature et du « wilderness ».
Son écriture est dépouillée mais irrésistiblement évocatrice. Il est un surprenant exemple de
contemplation laïque de la nature.
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Désert solitaire,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Adrien Le Bihan, Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 228), 1995. |
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J'attends et je guette, je garde le désert, les arches, le sable
et le roc nu, les genévriers isolés et les touffes de sauge qui m'entourent dans la quiétude et la
simplicité, sous la lumière des étoiles.
Le feu, de nouveau commence à défaillir. Je le laisse mourir. Je prends ma canne et m'en vais faire une promenade ; sur la route, je descends, dans l'obscurité qui s'épaissit. J'ai sur moi une lampe de poche mais je ne l'utiliserai pas, à moins que je n'entende un signe de vie animale digne d'investigation. La lampe de poche est un instrument utile dans certaines situations, mais je vois bien la route sans elle. Mieux en fait. L'utilisation de la lampe de poche présente un autre inconvénient : comme beaucoup d'autres trucs mécaniques, elle tend à séparer l'homme du monde qui est autour de lui. Si je l'allume, mes yeux s'adaptent et je ne vois plus que la petite flaque de lumière qu'elle fait devant moi ; je suis isolé. Si je laisse ma lampe de poche là où elle doit être, c'est-à-dire dans ma poche, je continue à faire partie de ce qui m'entoure et que je traverse, et ma vision, quoi que limitée, n'a pas de frontière tranchée ou définie. Cette curieuse limitation de la machine devient doublement apparente lorsque je regagne ma caravane. J'ai décidé d'écrire une lettre avant d'aller au lit et, plutôt que d'utiliser une bougie pour m'éclairer, je vais mettre en route la vieille dynamo. J'ouvre le commutateur, ajuste la bobine, engage la manivelle et tire dessus pour la faire tourner. La dynamo crachote, est prise de hoquet, s'allume, s'arme dans un hurlement, les soupapes explosent, les culbuteurs cognent, les pistons montent et descendent en sifflant dans leurs chemises huilées. Très bien : l'énergie s'active dans les fils, dans la caravanes les ampoules s'allument, deviennent incandescentes. Les ampoules sont si brillantes que je n'y vois plus rien et que je dois abriter mes yeux pour me diriger en trébuchant vers la porte ouverte de la caravane. Je n'entends plus rien non plus que le vacarme de la dynamo. Je suis retranché du monde naturel, enfermé, encapsulé dans une boîte de lumière artificielle et de bruit tyrannique. |
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| Une fois que je suis dans la caravane, mes sens s'adaptent
à la nouvelle situation et, assez vite, en écrivant ma lettre, je cesse de faire attention aux
lumières et au gémissement du moteur. Mais je me suis complètement coupé du monde plus grand qui
entoure la coquille fabriquée par l'homme. J'ai repoussé le désert et la nuit - je ne peux plus me
joindre à eux ni observer, j'ai échangé un vaste monde sans entraves contre un monde petit et pauvre
par comparaison. (...)
Ma lettre finie, je sors et ferme le commutateur sur la dynamo. Les ampoules pâlissent et disparaissent, le grincement furieux des pistons s'arrête, plaintif. Debout près du moteur inerte et impuissant, j'entends ses dernières vibrations mourir comme des rides sur un bassin quelque part au loin sur la mer tranquille du désert, quelque part au-delà de Delicate Arch, au-delà des bad lands de Yellow cat, au delà de la ligne d'ombre. J'attends. De nouveau, maintenant, la nuit afflue, l'immense quiétude m'embrase et m'enveloppe ; je vois de nouveau les étoiles et le monde de la nuit étoilée. Je suis à vingt miles, au davantage, de mon semblable le plus proche mais, au lieu de la solitude, j'éprouve la beauté. La beauté et la jubilation tranquille. p.28-30
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Les ''castors'' n'ont pas pu s'empêcher de construire un autre putain de barrage sur le Colorado.
Non contents d'avoir un énorme collecteur de limon et réservoir d'évaporation nommé Lake Mead, ils
en ont créé un autre encore plus grand, encore plus destructeur, dans Glen Canyon. Ce réservoir
d'eau stagnante n'irriguera pas un seul pied carré de terre et n'alimentera en eau aucun village ;
sa seule justification est de produire de l'argent, par le biais de l'électricité, afin de
subventionner indirectement divers spéculateurs sur les biens fonciers, cultivateurs de cotons et
magna de la betterave à sucre de l'Arizona, de l'Utah et du Colorado ; afin aussi, bien sûr, que les
ingénieurs et les cadres du bureau d'amendement des sols ne descendent pas dans la rue et n'aient
pas de soucis.
Les eaux endiguées forment un lac artificiel nommé Powell, prétendument pour honorer, mais en réalité pour déshonorer, la mémoire, l'esprit et la vision du major John Wesley Powell, le premier américain qui se soit livré à une exploration systématique du fleuve Colorado et de ses environs. Là où lui et ses hommes courageux ont autrefois sillonné les rapides et glissé dans des canyons silencieux de deux mille pieds de profondeur, les canots automobiles répandent aujourd'hui leur fumée et leur bruit et salissent l'eau de mégots, des boîtes de bière et d'huile en tirant des skieurs nautiques en cercles interminables, dans le sens des aiguilles d'une montre. Sur les écriteaux officiels, on lit : JOUEZ LA SÉCURITÉ NE SKIEZ QUE DANS LE SENS DES AIGUILLES D'UNE MONTRE AMUSONS NOUS TOUS ENSEMBLE ! Avec des règlements que font respecter des flics en uniforme. Vendu. Fini le fleuve. Autrefois, c'était différent par ici. Je le sais car je suis un des rares (ils auraient pu être des milliers de fois plus nombreux) à avoir vu Glen Canyon avant qu'il ne soit submergé. Je n'en ai vu en fait partie, mais bien assez pour me rendre compte qu'il y avait là un Eden, une portion du paradis terrestre originel. Pour bien comprendre la nature du crime qui a été commis, imaginez la Taj Mahal ou la cathédrale de Chartres ensevelis dans la boue au point que seules leurs flèches demeurent visibles. Avec cette différence que ces constructions humaines, qui célèbrent les aspirations humaines pourraient, c'est concevables, être reconstruites, alors que Glen Canyon était une chose vivante, irremplaçable, qui ne pourra jamais être reconstituée par l'entremise des hommes. Ce qui suit est le récit d'un dernier voyage à travers un endroit dont nous savions déjà qu'il était condamné. p.218-219
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Lake Powell is more than just a fantastic recreation area. Awesome in its dimensions and
complexity, its desolate beauty makes it an experience never to be forgotten. (Pour les incultes absolus : Le lac Powell est plus qu'un simple endroit de détente fantastique. Fascinant par ses dimensions et sa complexité, sa beauté désolée en fait le lieu d'une expérience impossible à oublier) |