|
Eugénio de Andrade |
![]() |
|
Eugénio de Andrade est un poète portugais né en 1923. Sa poésie est simple et lumineuse, traversée de lignes de force et de répétition. Elle se déguste petit à petit et laisse longtemps résonner ses harmoniques. J'ai aimé, outre les textes proposés ci-dessous, ce que l'on peut prendre pour une définition de la poésie sous sa plume : Faire d'un mot une barque, c'est là tout mon travail. |
![]() |
|
Matière solaire, Suivi de Le poids de l'ombre et Blanc sur blanc, Traduit du portugais par Michel Chandeigne, Patrick Quillier, Maria Antonia Camara Manuel.. Ed. Gallimard, 2004. |
|
Mais comment faire durer jusqu'au dernier moment cette bouche, ce soleil ? Il faut l'aimer patiente et haute, là où la flamme chante. L'aimer. Jusqu'à la fin. Jusqu'à la danse. Matière solaire XXVI.
|
|
Jeune est la main sur le papier ou sur la terre ! Jeune et patiente : quand elle écrit et quand au soleil elle se transforme en caresse. Le poids de l'ombre III.
|
|
Même le plus friable des mots a des racines dans le soleil - comme le matin des barques sur la mer. Le poids de l'ombre XII.
|
|
C'était septembre ou bien tout autre mois propice à de petites cruautés : Que veux-tu encore ? Le souffle des dunes sur la bouche ? La lumière presque nue ? Faire du corps entier un lieu en marge de l'hiver ? Le poids de l'ombre XXXVI.
|
|
Je viens à la fenêtre pour regarder les cèdres une dernière fois cet été; tu dors encore; le jour se lève dans la rumeur lointaine des sonnailles; ils se font plus proches, les sentiers lents de l'automne, les écharpes de brume, le ciel brouillé au ras des collines. Le poids de l'ombre XXXIX.
|
|
Je suis fidèle à la chaleur, j'aime ce genre d'été qui de loin vient mourir dans mes mains, et j'affirme que faire du mot la demeure du silence n'a pas d'autre raison. Le poids de l'ombre XLV.
|
|
Traverser le matin jusqu'à la feuille des peupliers être frère d'une étoile, ou son fils, ou peut-être père un jour d'une autre lumière de soie, ignorer les eaux de mon nom, les secrètes noces du regard, les chardons et les lèvres de la soif, ne pas savoir comment on finit par mourir d'être une telle hésitation, un si grand désir d'être flamme, de brûler ainsi d'étoile en étoile, jusqu'à la fin. Blanc sur blanc IX.
|
|
On ne voit déjà plus le blé, la nonchalante ondulation des collines. On ne peut pas dire qu'elles t'aient accompagné, tu n'as emporté avec toi que cette façon enfantine de sauter le mur de porter à ta bouche une poignée de cerises noires, d'enfouir ton sourire dans ta poche, une certaine manière de siffler les tourterelles de réclamer un verre d'eau ou de dormir roulé en boule comme seuls dorment les chats. Tout cela c'était toi, barbouillé de mûres. Blanc sur blanc XIII.
|
|
J'ignore ce que la fleur de l'eau peut être mais je connais déjà son parfum : après les premières pluies il monte à la terrasse, entre nu par le balcon, le corps encore mouillé recherche notre corps et se met à trembler : c'est alors comme si dans sa bouche un fond d'immortalité nous étais donné à boire et que toute la musique de la terre, toute la musique du ciel était nôtre, jusqu'à la fin du monde, jusqu'au point du jour. Blanc sur blanc XVII.
|